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La Fosse aux limaces

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Tim Dreamm

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LA FOSSE AUX LIMACES

***
Ce fut en Août 1881, lors d'un été qui s'annonçait pourtant des plus confortables pour la famille Willet, que le jeune Ethan fut victime d'un curieux événement dont on ne pouvait deviner les conséquences tragiques. Dans l'étude médicale qui suivit, il fut jugé en effet que l'étrange phénomène qui se produisit durant sa treizième année avait pour origine une simple mésaventure qui en somme, pouvait sembler anodine, si l'on niait la corrélation qu'elle put avoir avec les événements à venir. Aujourd'hui encore, le souvenir hante l'esprit des membres de la famille qui assistèrent à son horrible métamorphose, ainsi que le mien, moi qui avait pour devoir de trouver et prodiguer les soins nécessaires à l'enfant.
L'incident qui, sans nul doute, fut la source des futurs malheurs, eut lieu lors des traditionnelles vacances chez la Tante maternelle Isabella Swanson (que la famille surnommait Tante Bella). Ethan était accompagné de ses parents Mr Charles et Mme Elizabeth Willet, ainsi que ses frères et sœurs Stephen et Chrissy, respectivement âgés de onze et sept ans. L'événement qu'il convient d'observer se produisit exactement le jour précédant le retour au foyer parental. Les trois enfants, en s'aventurant hors des limites de la ferme de Mme Swanson, bordée par la forêt, se trouvèrent alors en plein terrain de jeu décoré par des arbres au feuillage dense et à l'allure fantastique, propice aux imaginations créatives. Ce fut ainsi, en jouant et en s'évadant au travers de récits chevaleresques où chacun se convenait d'un rôle fantaisiste, qu'ils s'approchèrent peu à peu d'une clairière à l'aspect particulièrement sinistre. On rapporta qu'en ce lieu, la terre offrait une consistance et une odeur étrangement morbides comme si l'étendue toute entière ainsi que sa végétation se mourait de façon inexplicable. Les enfants, que Dieu ne garde jamais de la curiosité, contemplèrent l'étrange endroit qui ne manqua pas de faire naître en eux à la fois le dégoût et l'excitation face à l'inconnu. La tête encore toute imprégnée de l'univers merveilleux qu'ils s'étaient créés, Ethan, l'aîné des trois eut l'idée d'inclure ce décor étrange à leur jeu de rôle, en le désignant naturellement comme un territoire maléfique. Il incita alors les deux autres (qui se montrèrent plus raisonnablement hésitants), à reprendre part au jeu, et à s'avancer, à l'image des chevaliers conquérants, à l'intérieur de la clairière à l'aspect surnaturelle. Les quelques pas qu'ils firent les confrontèrent bientôt à une autre découverte aussi invraisemblable. En plein centre des terres pourrissantes s'ouvrait une large fosse dont la profondeur se perdait dans une noirceur inquiétante. Il semblait évident que la déchéance morbide qui affectait les environs trouvait ici son épicentre. Cela dut fortement impressionner l'imagination des enfants, et il est certain que l'image terrestre d'un tel puits de ténèbres put créer quelques confusions dans leurs jeunes esprits.
Quoiqu'il en soit, les circonstances exactes de ce qui suivit ne furent jamais vraiment élucidées, tant par le silence des enfants qui assistèrent à la scène que par celui du jeune Ethan, qui se retrouva au fond du gouffre, se débattant en hurlant de panique dans une vase épaisse et visqueuse. Ce qui fut retenu comme fait avéré est que les cris du jeune garçon, joints à ceux de ses frères et sœurs finirent par alerter les adultes de la famille qui se promenaient eux-mêmes non loin de là. Quelques minutes plus tard, quand le père arriva en premier sur les lieux de l'incident, le garçon était déjà parvenu à remonter du gouffre, vraisemblablement en se servant des racines pourries comme appui. Il fut alors remarqué que ce dernier avait retrouvé une humeur étonnamment calme et son visage innocent n'exprimait plus aucune angoisse quand on fit nettoyer la boue noire et tenace qui lui collait à la peau. Une fois lavé et inspecté, il n'exprima aucune explication sur sa chute, et n'accusa pas Stephen ou Chrissy de l'avoir poussé, malencontreusement ou non. Pour les parents, le plus important était qu'il n'y ait point de blessé, et que les enfants soient apaisés.
Après ce fâcheux incident qui en lui-même ne laissait rien présager d'extraordinaire, les parents et Tante Bella, le cœur encore secoué, reconduisirent les enfants à la ferme. Comme prévu, le lendemain, ils firent leurs adieux à Mme Swanson et reprirent la route pour Kingle's hill, où les attendait la maison familiale qui fut témoin de l'indicible horreur que les Willet allaient devoir vivre.
Les premiers signes physiques de l'étrange maladie furent remarqués dès le mois suivant, mais il est, je crois, nécessaire d'apporter quelques précisions sur l'état du jeune Ethan pendant cette période intermédiaire. Bien que rien n'ait été particulièrement alarmant une fois que la famille eût réintégré son quotidien, l'on constata une attitude singulière chez le jeune garçon. Ethan ne se prêtait plus aux amusements de ses frères et sœurs comme il le faisait auparavant, et l'insouciance de la vie campagnarde ne laissait plus transparaître chez lui aucun plaisir. L'on peut dire de manière générale que son humeur était teintée en permanence d'une mélancolie nouvelle et inexpliquée. Les parents qui se gardaient de toute inquiétude particulière attribuaient cela à une maturité naissante et ne s'en plaignaient guère.
Mon cœur se refuse à écarter de mon rapport malgré toute la rigueur que ma science implique, les détails scientifiquement futiles, témoignant de la vie paisible, et si j'ose dire insouciante que menait la famille Willet. La fin de l'été 1881 fut, selon leur propre témoignage, empreinte de gaieté, avec de longs moments d'oisiveté. Preuve en fut une randonnée en forêt impliquant tous les membres de la famille qui permit d'observer chez les enfants une solidarité et un esprit fraternel dont les parents se réjouissaient. Le seul élément qui perturbait cette harmonie familiale était bien sûr la morosité du jeune Ethan qui tendait à s'afficher de plus en plus distant, laissant ses proches confus face à un voile sinistre dont ils ne pouvaient concevoir encore le déploiement tragique.

***
Le 12 octobre, je reçus une lettre à mon cabinet où je me consacrais à ma profession. La lettre provenait d'un village nommé Thurston, dans la région de Kingle's Hill, lieu que je connaissais assez mal et dont, d'après la charte territoriale, je n'avais pas la juridiction, celle-ci revenant à mon éminent collègue, le Dr D. Je pris néanmoins connaissance de son contenu, et à travers une écriture soignée, légèrement tremblante, je lus ce qui était une demande de consultation médicale aux sombres allures d'appel de détresse. Elle était rédigée par une mère, Mme Willet qui vivait avec son mari et ses trois enfants dans une maison isolée en montagne à une petite tirée du village. Mme Willet décrivait chez son fils aîné des symptômes qui paraissaient des plus invraisemblables. Le jeune Ethan, âgé de treize ans souffrait d'une fatigue persistante, d'une humeur plus que maussade et sa peau d'une pâleur inquiétante avait alerté les parents sur la gravité de son état. Bien que leur explication me parût un peu hasardeuse, ceux-ci évoquaient un potentiel lien avec un incident survenu pendant la saison estivale et qui aurait provoqué la maladie. De surcroît, les détails les plus troublants étaient le constat d'hématomes anormaux qui se formaient le long de la nuque et qui gagnaient progressivement le haut du dos et les épaules du garçon. Tout aussi inquiétant, cela se joignait à une transpiration permanente qui paraissait fort peu naturelle ; la lettre faisait mention d'une substance huileuse, presque visqueuse qui semblait découler particulièrement des zones en proie à la contagion. L'affaire, si elle s'avérait réellement conforme à cette description, semblait particulièrement urgente. Je me résolus pourtant à suivre le protocole de rigueur, le secteur ne m'appartenant pas, et ne répondis pas directement à cette demande. Je m'appliquai alors à contacter le Docteur D par un télégraphe auquel je joignis une copie de la lettre en prenant soin de conserver l'original.
Je transmets ici, la lettre que je reçus le lendemain affranchie au sceau du Dr D et signée par son assistant :
« Dr Brahms, Je réponds à votre courrier au nom de l'honorable Dr D, qui a pris connaissance de la demande de la famille Willet mais qui ne peut hélas se rendre sur place, retenu par une affaire disciplinaire dans un comté voisin. En raison de votre qualité de Docteur et désormais titulaire de L'Ordre de Kensbury, la fonction territoriale du mandat convenu vous est confiée le temps que le Dr D puisse rendre raison de son innocence devant les juristes. Si vous reconnaissez la demande des Willet comme prioritaire, alors il vous faut vous rendre personnellement sur place, le médecin local prendra en charge les fonctions de votre cabinet le temps de conclure votre affaire. Vous ne sauriez bien sûr, plus vous honorer qu'en acceptant par substitution ce voyage. Le Dr D prendra pour cela les dispositions nécessaires pour vous assurer le confort du déplacement ».
Étant donné ma condition de jeune docteur, je ne pouvais évidemment décliner cette requête. Je pris donc sur moi de m'attribuer la responsabilité de cette affaire en souhaitant que le Dr D puisse se libérer au plus tôt de ses désagréments juridiques. Mon départ pour Kingle's hill se fit le matin du 14 Octobre.
Je me préparai aux nombreuses heures de trajet qui m'attendaient jusqu'aux régions montagneuses, résolu à identifier et soigner la maladie du jeune Ethan. Les paysages baignés dans la brume d'automne défilaient sans ardeur et bientôt, je m'occupai à relire plusieurs fois la lettre des Willet en étudiant les diverses conclusions que mon savoir pouvait relier à ces étranges symptômes. Ne pouvant établir tout de suite un lien avec un quelconque agent pathogène répertorié, je dois reconnaître avoir considéré une éventuelle exagération venant de gens de la campagne fort impressionnables, et cela réduisit probablement la rigueur de mon implication.
Une fois arrivé à l'auberge de Thurston, le personnel m'attribua une chambre spécialement aménagée pour les voyages de professions, au dernier des trois étages de la bâtisse. Je disposais dans cet ancien grenier, d'un espace plus que convenable et me pressai d'installer mon matériel : bagages, ouvrages scientifiques et outils médicaux divers. Après avoir pris l'aise d'organiser selon ma volonté l'ordre de la pièce, je pris le temps de considérer le caractère quelque peu sinistre de l'endroit, bien loin, je dois le reconnaître, du confort universitaire de Lord St Michel ou de mon cabinet. Toutefois, je me préparai à rendre visite pour la première fois à la famille Willet dès le lendemain. Je relus attentivement mes notes sur les maladies infectieuses et autres cas d'études particuliers sur les phénomènes corporels dégénératifs. Malgré cela, lorsque je rejoignis le caléchier pour me conduire jusqu'à la maison montagnarde du patient, j'ignorais encore tout du mal auquel j'allais devoir remédier.

***
Je fus accueilli par la famille Willet le 15 Octobre. Je ne saurais dire avec exactitude quelles furent mes premières impressions lors de cette rencontre et de ma découverte des lieux, mais je me souviens de l'hospitalité et de l'effort de sympathie que l'on fit à mon égard alors que je faisais connaissance avec les membres de la famille. Mr et Mme Willet me remercièrent de ma venue autant qu'ils le pouvaient sans avoir à forcer sur les convenances ou prendre trop de mon temps. Apparemment soucieux de faire bonne figure, l'humilité les rendait presque maladroits pendant qu'ils s'occupaient à accrocher mon manteau et à m'apporter un verre d'eau. Je me montrai avec eux le plus amical possible afin de leur assurer ma modestie et de mettre fin à cette politesse abusive propre à provoquer plus de gêne que de confort. Les plus jeunes enfants, Stephen et Chrissy restèrent silencieux, tapis dans l'ombre des parents, cherchant visiblement à comprendre ce qui se tramait à travers ma présence.
Mme Willet monta finalement à l'étage pour demander à Ethan de quitter sa chambre et se présenter à moi. Alors que je découvrais mon jeune patient qui descendait lentement les marches, je dus dissimuler au mieux un étrange malaise qui me traversa brusquement sans que je puisse expliquer véritablement pourquoi. Certes, l'aspect d'Ethan trahissait d'emblée une propension maladive réellement inquiétante. Je me souviens de sa démarche affaiblie, de son teint grisâtre et de ce regard étrange, à la fois absent mais assuré, qui dérangeait en moi quelques émotions confuses. Il s'installa à ma demande dans un petit fauteuil afin que je l'examine. Charles Willet, cherchant probablement à justifier le silence du garçon, me prévint de sa timidité, puis s'éloigna de quelques pas pour s'approcher de la fenêtre et regarder à l'extérieur. Je m'assis sur une chaise derrière le fauteuil d'Ethan, sa mère l'aida à se déshabiller afin de mettre à nu le dos du garçon. Je fus bien stupéfait de réaliser avec quelle exactitude Mme Willet avait décrit dans sa lettre les symptômes dont souffrait son enfant. En conséquence, je m'appliquai avec mon précieux matériel et tout le soin possible à déterminer les facteurs ayant pu produire cette improbable infection. Le maigre dos du garçon présentait au premier regard une couleur sombre et violacée qui se répandait en vastes tâches et semblait produire une matière spongieuse totalement translucide aux endroits les plus marqués. L'ensemble de la contagion se limitait aux extrémités des omoplates et ne descendait pas plus loin que le milieu du dos. Il semblait toutefois évident que la propagation des tâches se ferait rapidement sans des soins adaptés, soins dont je n'avais en l'état aucune idée de quelle nature ils devaient être. Curieusement, il sembla que ni l'infection ni mes gestes ne faisaient le moindre mal à l'enfant et celui-ci se laissa examiner sans aucune inquiétude apparente.
Alors que je terminais une auscultation au stéthoscope, Mme Willet prit la parole pour expliquer que déjà avant la maladie, son fils était un garçon d'une grande patience et ne se plaignait jamais. Je demandai alors à Ethan s'il était d'accord avec cela, et dans sa réponse, ou sa façon de répondre, celui-ci éveilla à nouveau en moi une impression étrange et gênante. Il se redressa sur son petit fauteuil, tourna juste assez son visage pour ne pas le confronter à mon regard et approuva lentement d'un hochement de tête.
Ainsi, après cette première observation de l'enfant et un premier entretien avec les parents, je repris la route de l'auberge dans une calèche qui m'attendrait ponctuellement chaque jour à l'heure du couchant et qui me conduirait chaque matin chez le Willet.
Dès le lendemain, mes craintes sur la propagation des hématomes se confirmèrent; Je pus observer les jours qui suivirent de quelle façon la chair du garçon se dégradait à une vitesse déstabilisante. Là où la contagion se manifestait, l'on constatait toujours des nuances plus sombres et violacées. Avec un sentiment d'urgence, j'étudiai la possibilité d'une contagion sanguine bien que cela n'expliquât en rien que la peau du garçon changeât régulièrement de couleur ni les sécrétions visqueuses qui ne pouvaient être une simple transpiration. Je perdis hélas du temps sur cette fausse piste, et suite à l'analyse de la première prise de sang, je ne découvris aucun parasite ou agent pathogène présent dans les globules.
Dissimulant au mieux ma déception, je dus me résoudre à chercher une autre approche. Le reste de la famille ne présentait aucun symptôme, la maladie ne semblait donc pas être contagieuse. Les deux autres enfants se montrèrent particulièrement réticents à l'idée que je les examine à leur tour. Ce n'est qu'avec l'insistance presque irritée des parents qu'ils se résignèrent, tout en clamant qu'ils n'étaient pas contaminés par «Ethan». Chose étrange en effet, ils nommaient volontairement la maladie par le nom de leur frère. Stephen m'expliqua que si la maladie de son frère était le premier cas existant, il serait normal qu'elle prenne son nom. Ce soir-là, comme tous les autres, je pris congé des Willet aux alentours de 18h, pour poursuivre mes recherches sans relâchement, ni distraction aucune jusqu'à l'heure de ma prochaine consultation le matin suivant.
Le 8 novembre, l'état du jeune Ethan s'aggrava dans des circonstances toujours plus étranges. La contagion s'était généralisé sur le dos, des hanches jusqu'à la nuque et gagnait le torse du garçon, assombrissant sa peau comme celle d'un brûlé. Mais surtout, celle-ci provoquait à présent dans les zones les plus atteintes des grosseurs de quelques centimètres. Les tâches s'étaient transformées en plusieurs bosses violacées et molles, presque flasques dont les plus vastes s'étendaient sur le haut du dos. Ces boursouflures se développaient à une vitesse ahurissante, si bien que le lendemain de leur découverte, elles avaient déjà pratiquement triplé de volume.
Le 11 novembre, Ethan resta couché sur le ventre et ne bougea plus de son lit. La multiplication de ces excroissances rendit bien vite abominable l'apparence du garçon. La mixture qui auparavant suintait de sa peau, s'écoulait à présent nettement le long des bosses noircies. De cette façon, je pus en prélever assez afin de pouvoir l'examiner une fois à disposition de mon matériel dans ma chambre à Thurston. Je lui fis en plus une prise de sang, et découvris en même temps que son bras commençait lui aussi à être atteint.

***
Ma venue en ce jour du 12 novembre fut véritablement marquante dans la progression de l'indicible. J'observai d'emblée à mon arrivé une morosité affichée sur le visage des parents et des enfants, je pressentis ainsi le cœur douloureux, une évolution dramatique de la santé d'Ethan.
Elizabeth fut la première à s'approcher de moi, elle m'expliqua qu'Ethan avait sombré dans une sorte de comas, et qu'il attendait allongé dans sa chambre.
Ma première surprise en observant le garçon, fut de constater la disparition d'une des proéminences qui gonflaient son dos meurtri. J'inspectai la cicatrice vivace et profonde qui prenait place là où la chair ne présentait auparavant qu'une matière violacée et boursouflée. Il fallait reconnaître le caractère proprement monstrueux de ce spectacle abject. De nombreuses bosses visqueuses avoisinaient des sillons spongieux creusés d'une façon qui ne répondaient plus en rien à des formes anatomiques régulières. Je fixai ahuri, cette abstraction organique qui plongeait mon esprit dans une contemplation hypnotique malgré la répulsion naturelle qu'elle puisse procurer. Je dois bien reconnaître avoir perdu à ce moment-là, toute notion médicale au point de me sentir absolument dépassé, en proie à un pessimisme total sur ma capacité à faire quoi que soi pour Ethan.
La tension silencieuse qui étreignait la famille depuis mon arrivée se justifia d'avantage encore quand le jeune Stephen m'apporta, à la demande de sa mère, un bocal transparent. Il s'agissait d'une de ces bocaux à confiture fermé par un couvercle de verre, et à première vue, celui-ci contenait plusieurs formes noirâtres fort étranges, tapies dans le fond. Je me souviens du garçon s'approchant lentement de la table de chevet, le regard soucieux et, détail qui attira mon attention, il tenait le bocal les bras tendus devant lui, comme s'il souhaitait s'en tenir le plus éloigné possible. Il repartit tout de suite sans me dire un mot. Confronté à cette curieuse énigme, je pris sur moi d'analyser l'étrange contenu. Je l'observai alors de près, tâchant de profiter de la faible lumière pour apercevoir ce qui me parut être de la matière organique. Je ne pus contenir un frisson, en rapprochant cette couleur morbide à celle qui dévorait le dos du pauvre Ethan le jour précédent. Je n'eus alors plus le moindre doute quant à l'explication de cette répugnante matière, cela provenait du corps d'Ethan duquel elle s'était vraisemblablement détachée. C'est alors que, en balançant légèrement le récipient sur le côté, mon regard crut saisir un mouvement à l'intérieur. Je distinguai précisément trois morceaux noirâtres, légèrement translucides, et ceux-ci se tordaient à présent dans tous les sens avec une obstination de plus en plus prononcée. Je pris enfin conscience de la nature de cet affreux spectacle ; celui de limaces agonisantes, privées d'oxygènes.
Je posai le bocal, décidé à rejoindre les Willet pour comprendre cette ignominie. Je ne pouvais croire à une manigance de leur part malgré le caractère tout à fait improbable de cette découverte. Après m'être retourné, je tombai sur des petits yeux tapis dans la pénombre à l'entrebâillement de la porte. Chrissy se tenait juste là. Je m'arrêtai surpris, et remarquai alors qu'elle me fixait d'une façon qui me fit sentir horriblement mal. Son regard exprimait une gravité qui n'avait rien d'enfantine et surtout, semblait m'accuser de la plus froide des façons.
Les jours qui suivirent furent particulièrement difficiles, bien loin de ce que mon savoir académique m'avait préparé à traiter. Je devais bien reconnaître ma faiblesse vis à vis de la situation qui s'imposait à moi chaque jour où je venais voir ce qu'il restait d'Ethan. Mes entretiens avec les parents étaient de plus en plus brefs. En réalité, il ne me restait réellement, plus qu'à me joindre à leur peine. L'on ne parla plus de pouvoir sauver l'enfant ou non, son état était bien trop improbable pour que l'on ait encore cet espoir. Ethan se décomposait certes, mais de la plus déconcertante des façons. Le garçon, ou l'entité organique qui le remplaçait peu à peu, engendrait ces grosseurs putrides avant de les faire éclore en une multitude de petits mollusques, grouillants et se tordant comme des nouveaux nés. On en trouva d'abord des dizaines, puis des centaines qui dégoulinaient sur le sol ou envahissaient les draps. Il est certain qu'au fil de cette invasion, le garçon lui, disparaissait peu à peu. Ce dernier n'avait plus aucune possibilité de parler ni de se mouvoir, quoiqu'il semblât que son improbable contagion le faisait d'elle-même. Ce fut tout ce que j'appris de mes éprouvantes observations.
Pendant ce temps, Elizabeth Willet avait pris comme obsession de récupérer les mollusques pour les conserver dans toutes sortes de bocaux. Je soupçonnais qu'implicitement elle souffrait l'espoir de pouvoir reconstituer Ethan à partir de ses restes. Je la laissai faire un temps puis elle abandonna d'elle même quand elle n'eût plus de quoi contenir cette invasion visqueuse. Elle finit par jeter, le visage déformé par le désespoir, des seaux entiers de limaces par la petite fenêtre de la chambre si bien que ces dernières finissaient par s'accumuler sur le sol avant de pouvoir se disperser dans la nature. Charles, lui n'offrait plus la moindre compagnie, il restait la plupart du temps dans son canapé le visage sombre et semblait éviter ma présence ou la plupart du temps, ne me remarquai même pas.
Qu'elle devint dérisoire l'estime que j'avais pour ma science en ces instants. L'étendue toute entière de mon savoir me parut vaine. J'aurais voulu donner sens à mes observations alors que je les notais systématiquement, mais ce phénomène semblait aussi étranger à la science que le mal l'est à la nature. Et quelle atroce torpeur me gagnait quand il m'arrivait encore de saisir dans les yeux d'Ethan l'étincelle d'un esprit. Son état biologique ne pouvait plus à présent laisser supposer la moindre chance de survie, et pourtant, il se mourait avec une lenteur déconcertante. Vers la mi-novembre, ses membres disparurent, selon les mêmes symptômes que le reste de l'organisme étrangement colonisé. Tout en lui fondait alors que les limaces affluaient dans la chambre moribonde où bientôt, je serais le dernier à pénétrer.

***
Il ne restait dans les alentours du 20 novembre, que la partie haute du corps d'Ethan, dont le front encore blanc laissait percevoir les derniers vestiges de l'être humain qu'il était. L'odeur qui se dégageait de la chambre devenait presque insupportable, et dans les derniers jours, je fus bien incapable d'y rester plus de dix minutes. Les draps étaient maculés de taches brunâtres et le plancher trempé d'une vase translucide juste sous le lit où existait encore la forme décomposée du garçon.
Je présentai durant cette période mes condoléances aux parents. Ceux-ci ne savaient pas quoi répondre. Mme Willet me demanda, la voix éteinte, si son fils souffrait encore, je lui répondis que non. Bien que je ne puisse en être sûr, je n'eus aucunement l'impression de mentir. Il fut en effet bien difficile de juger précisément de l'heure où même du jour du décès du jeune garçon. Il continua à se dégrader jusqu'à se réduire à une petite masse, qui auparavant devait être son torse, et dans laquelle s'incrustait grossièrement une partie de son visage. Malgré cette abstraction organique, ses yeux subsistèrent, presque intacts, et toujours je pus y voir une expression, fixe certes, mais qui témoignait encore d'une présence. Pendant de longs moments, je me forçai à l'observer et à soutenir cette vision mais mon humanité toute entière allait être ébranlée pour toujours par le souvenir de cette chose, sans paupières qui semblait, à ma grande horreur, me fixer inlassablement...
Je crois avoir tenté de trouver dans ses yeux un semblant d'explication, ou peut être avoir cherché si Ethan était encore là. Je le fixai aussi intensément que possible, cherchant à communiquer avec le souvenir du garçon. Tout ce que j'obtins fut la vague impression d'observer la photographie d'un regard, trop distant du mien pour que je puisse le comprendre.
Le 22 novembre, Ethan avait disparu, il ne restait plus rien sur le lit défait et affreusement sale. Je fis mes adieux à la famille Willet. Elizabeth me remercia entre deux sanglots, Charles m'adressa un bref signe de tête. Quand je pris la route pour rejoindre l'auberge, j'entendis les rires de Stephen et Chrissy qui jouaient dans le jardin.

ÉPILOGUE
Au fond de la fosse

Le 1er Décembre, Mme Swanson me conduisit dans la forêt à présent enneigée, avoisinant sa demeure. En même temps qu'elle me guidait sur les traces des enfants qui jouaient là quatre mois plus tôt, elle s'efforçait de se souvenir des faits précis et je constatai bien que cela se joignait souvent à un chagrin profond. Elle me demanda en quoi retrouver la sinistre fosse me permettrait de comprendre de quelle maladie était mort Ethan. Je lui répondis à demi-mot que certaines choses devaient être vérifiées avant que je puisse retourner dans mon cabinet et conclure le dossier médical.
Nous arrivâmes finalement devant une clairière recouverte totalement par la neige. Elle me dit que c'était ici le « territoire maléfique » que les enfants avaient découvert. Je fus tout d'abord surpris de constater que l'endroit, malgré le récit des événements, ne présentait rien d'effrayant ni de morbide. Au contraire, la neige semblait baigner l'ensemble d'une pureté absolue. Sans se déplacer, Tante Bella m'indiqua du doigt l'endroit où je trouverais la fosse, elle m'attendrait ici.
Je m'avançai alors au milieu des flocons qui se précipitaient vers leurs semblables agglutinés, tout en me remémorant ce que j'avais appris des événements par la famille Willet. Avant de quitter leur maison pour la dernière fois, Chrissy, la petite sœur, était venue me voir pour me confier un secret. Un peu hésitante, Elle m'avait demandé, comme elle le pouvait avec ses mots d'enfants, de guérir ses parents de la tristesse. Je lui répondis que le temps était hélas le seul remède possible dans ces malheurs là. Elle me fit part alors d'une chose qui éveilla en moi une révélation immanente, à la fois troublante et porteuse d'un infini soulagement. J'avais remarqué sans y prêter plus d'attention que les enfants avaient eu une attitude particulièrement détachée des événements. Ils semblaient ne pas s'être souciés ou même ne pas avoir vu Ethan quel que fut le moment. Peut- être savaient ils, eux qui étaient aux premières loges lors de l'incident de la fosse, ce que les parents n'avaient pas osés comprendre. Une sombre révélation devait les attendre en bas dans la vase visqueuse, le reflet d'une vérité que l'enfance ne saurait appréhender, et que les parents avaient préféré fuir.
Je parvins enfin à percevoir à quelques mètre devant moi, une flaque sombre dans le décor immaculé. À mesure que je me rapprochais, je sentis un long frisson renforcé par le froid hivernal me parcourir l'échine. Qu'est ce que la famille Willet avait donc ramener jusqu'à leur demeure de Kingle's Hill ?
À quelques pas, la perspective m'ouvrait progressivement les ténèbres du gouffre jusqu'à bientôt me faire découvrir... Seigneur, tout en cherchant vainement à calmer le galop des battements de mon cœur, je tachai de me souvenir de tout ce que je connaissais d'Ethan, et ne trouvai rien sinon un souvenir... Un souvenir qui n'était pas le mien. Cette explication était bien trop simple pour m'apparaître encore clairement, il me fallait voir le fond du gouffre. Cette possibilité entrevue qui m'avait conduit jusqu'ici possédait la vertu essentielle de justifier mon incapacité à trouver le moindre remède. En effet quels soins aurais-je pu apporter si Ethan n'était pas et n'avait jamais été malade ? C'est alors, une fois suffisamment près, que le fond grouillant de vase sombre m'apparut à mon insu... Nous y sommes, mes doutes prirent fin dans un déluge glacé. Au fond du gouffre gisait un corps meurtri par le temps, celui du jeune Ethan Willet qui n'était jamais remonté de la fosse.

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