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La fortune de Sada

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Ben

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Sada a rêvé de la France des centaines de fois. Au beau milieu des nuits chaudes et calmes de la pèriphèrie d'Asmara il n'imaginait pourtant pas avoir à en creuser la terre, à la retourner. Depuis ce matin d'avril où il a quitté sa patrie, il est comme le passager d'un train assis dans le sens opposé à la marche, Avec cette impression mélancolique de dire en permanence au revoir à quelque chose, à son histoire.
Les affres du voyage, l'âpreté des hommes quand ce n'était pas leur indifférence charitable, la promiscuité dans les camps et les barques de fortune ce n'est rien. Il sait d'oú il vient, ailleurs tout est plus tendre, plus facile pense t-il.
Flanqué du cousin Aman chez qui il loge provisoirement à Bobigny, Sada s'est présenté de bonne heure au 192 route de Paris. Et il n'a pas attendu plus d'une matinée pour décrocher son premier job de terrassier sans papier.
C'est son troisième jour sur le chantier de la traversée de Meaux, l'air est glacial. Le passage entre les conduites de gaz et d'eau sont bien trop étroits et la pelle mécanique ne passera jamais à cet endroit là. Il faudra creuser trente mètres de tranchée à la main. Comme dans une course poursuite, Sada prendra le départ à un bout, et un sénégalais docile et anonyme, lui aussi main d'œuvre illégale, partira à l'extrémité opposée. Ils se rejoindront au milieu si la tâche est équitable.
La terre gelée en surface forme un mortier compact sur les premiers centimètres. Pour percer la croûte chaque coup de pioche est un coup de poing. Les vibrations du manche assaillent les bras de Sada, remontent dans les épaules et viennent s'échouer sur sa nuque comme le sillon du bateau sur la berge, rongeant petit à petit le rivage. Sous la croûte la terre est plus friable mais ce n'est quà partir d'une coudée environ qu'elle devient souple, avant au fond, de finir molle et collante.
La nature n'avait pas vraiment programmé Sada pour s'illustrer dans les travaux publics. Avec sa fine silhouette élancée il ressemble davantage à un employé de La Défense, jogging en salle et salade quinoa entre midi et deux. Il se sent tout courbatu à l'aube de ce troisième jour. La tranchée aura sa peau, il le craint. Sans la maîtrise de la langue, sans papier et sans adresse fixe, que peut-il faire d'autre? Rentrer au pays sans le sou? Plutôt mourir de fatigue ici que mourir de honte là bas!
Après quelques pas d'avancée, le chantier et sa peine lui offraient enfin un petit clin d'œil qu'on aurait dit "bien mérité". Une pièce de deux euros, là au fond, brillante comme toute fraîchement frappée par la monnaie de Paris. Dans un réflexe d'affamé, d'un geste de pauvre, Sada se précipite si violemment pour ramasser le butin inattendue que son plexus heurte sèchement le manche de sa pioche. La douleur est si vive que dans la foulée de sa quête il doit resté accroupi plusieurs secondes au fond de la tranchée. C'est sûr on l'a vu. Quelqu'un va lui taper sur l'épaule et lui réclamer la propriété de cette pièce. Mais rien, pas de manifestation hostile. Il enfourne alors les deux euros dans la poche de son jean décousu et les coups de pioches reprennent comme si de rien n'était.
Très vite l'angoisse le reprend: être venu pour ça, pour creuser une terre qui n'est même pas la sienne, il ne tiendra jamais le coup.
Cette fois ce n'est plus une œillade, c'est une farce. Une deuxième pièce de deux euros! Elle brille elle aussi, là, au fond du trou. Pas question de faire deux fois la même erreur. Il observe à droite puis à gauche, juste en balayant du regard mais sans bouger la tête, et se baisse doucement, dans le geste naturel de celui qui va évacuer une pierre à la main, ramasse la pièce et tout aussi calmement la glisse elle aussi dans sa poche. "C'est mon jour de chance alors!" se dit-il presque à voix haute. Mais il n'a fini sa phrase qu'une troisième pièce apparaît de nouveau. Fallait-il qu'il se pince pour y croire. Le hasard sourit aux audacieux dit-on, mais quelle audace, quel acte extraordinaire y a t-il à creuser une tranchée en Ile de France? Il est testé c'est certain. On l'observe, un agent de l'immigration quelque part, renardé dans une charmille ou perché dans un feuillu de haute tige et qui attend de le prendre en flagrant délit de vol. Son dossier sera plus facile à traiter pour un retour sans frais au pays d'où il vient.
Il a beau regarder tout autour il n'y a rien., ni arbre ni buisson. Son congénère de travaux forcés à l'autre bout ne semble s'apercevoir de rien, pas une attention, pas un regard. Ce gars là, il pioche comme il respire. Alors employant la même technique que la fois précédente il récupère la pièce qui finit dans son pantalon comme les deux autres. Même si Sada n'a pas vraiment idée de ce que lui coûtera la vie à Paris, il sait que deux euros c'est presqu'une journée de travail à Asmara. Et il vient d'en gagner six en moins de dix minutes!
Quand la quatrième apparaît, toujours de deux euros, sa conviction est faite. Point de hasard qui tienne, en réalité il est tombé sur un filon, un gisement de fortune, une source de deux euros. Il n'en avait jamais entendu parlé mais ça doit certainement exister en France. Tout est possible en Occident. Sada entre dans une excitation folle, ses pensées s'accélèrent et le dépassent, anesthésiant la souffrance de l'effort. Quand il est parti sa mère lui avait bien dit: " in Challa, tu feras fortune mon fils". Il l'avait alors pris pour un message faussement subliminal le mettant en garde: "n'oublie pas mon fils, de nous faire partager ce que tu gagneras là bas, à Paris". Mais non, elle savait elle, une mère ça sent tout de la vie. Comme il l'aime tout d'un coup!
Combien va t-il en trouver? Dix ce serait une très belle récolte, vingt, cent, mille... Il en a le tournis, mille cela doit être énorme, mais s'il le faut c'est peut être beaucoup plus. Ça fait combien après mille? Il se voit rentrant triomphant, la bourse débordante. Il sera maire, député, ministre même.
Le fracas du chantier le ramène à la raison. Ce n'est vraiment pas le moment de compter les pièces, on verra plus tard. En face, à l'autre bout, ce n'est plus un collègue fraternel de chantier, un futur camarade de lutte. Non, il faut bien se l'avouer, c'est désormais un concurrent. Soit lui aussi en a déjà trouvé, et s'il pioche si vite c'est qu'il a bien l'intention de s'en mettre plein les fouilles. Soit il ne sait encore rien mais alors ce n'est plus qu'une question de temps. Plus ils se rapprochent l'un de l'autre plus il a de chance de trouver à son tour le gisement miraculeux. Alors ce sera la guerre, à couteaux tirés.
Sada n'ira jamais aussi vite que lui, c'est foutu pense t-il. Au mieux ils partageront le butin, au pire ils se battront et il ne fera jamais le poids.
Le neutraliser, voilà la seule et unique solution. Un bon coup de pioche dans la tempe! Qui ira déclarer la mort d'un sans papier?
Une voix hurle soudain dans la tête de Sada. Sa propre voix. "Non mais t'es pas dingue toi? T'es qui? Tu n'est pas Sada. Je ne te connais pas, je ne te reconnais plus. Trois jours en France et tu perds la boule. Tu vas tuer quelqu'un pour un sac de pièces? Mais il y a une semaine t'en avais jamais vu des pièces de deux euros. Tu vaux quoi toi si tu es prêt à tuer?" Cette voix il le sait, c'est peut être aussi un peu celle de sa mère. "Creuse, et si tu trouves on verra bien après..."
Cinquième, sixième,..., dixième, les pièces sortent de terre comme des lombrics et se ramassent à la pelle. Avec celle qu'il avait déjà pour payer le bus du soir ça fait onze exactement.
A la pause il n'y tient plus. Il faut qu'il les touchent, qu'il les voit, qu'il les compte. Il enfouit alors sa main dans sa poche mais son visage se fige, blême. Rien. Plus rien. Plus une seule pièce! "T'es un sacré con" se hurle t-il a lui même, "t'as pas trouvé la fortune que tu la perds déjà!"
Il court vers la tranchée, elles sont forcément tombées, restées là bas. Il y en a bien une, on ne voit qu'elle au fond, mais une seule. Il refouille sa poche, fait courir ses doigts sur chaque pan, chaque angle, chaque recoin. Il le sent, le bout de son majeur s'enfonce trop facilement, la derniere phalange gigote, elle est passée de l'autre côté de la couture. Sada vient de comprendre, il a envie de pleurer, de partir, de se cacher de honte. Sa poche est trouée, la pièce qu'il trouvait c'était toujours la même, celle qu'il glissait dans sa poche, passait par le trou, longeait sa jambe et finissait au fond.
Comment pouvait-il être aussi sot d'avoir cru que la terre d'Occident, dont il avait tant rêvée, pouvait être promise à ce point qu'elle lui offrirait une source de pièces de monnaie? Il se sentait vide, humilié, ramené en enfance comme l'idiot du fond de la classe. Sa gorge se noue,, les larmes montent et coulent chaudes et lentes. "Quel naïf je fais, quel couillon je suis..."
Comme chaque matin à 6 heure sa mère lui tapote sur l'épaule. Il se retourne vers le bord du lit comme pour ne pas l'entendre. "Sada, Sada, il faut te lever, Aman est là, dehors, vous aller encore rater les bonnes places et le marché n'attend pas. Bonnes affaires et à ce soir. In Challa, tu feras fortune mon fils!"
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