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La formation

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Poires1947

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Alors, aujourd'hui c'est au tour de madame Bernard. Qu'est-ce que tu nous caches ma cocotte.
Voyons voyons....
J'ouvre le dossier que mon « soi-disant » chef venait tout juste de me donner.
La tête du chef ! Un incapable de première, un pauvre type qui n'assume rien, qui ne veut rien, un inexistant, un parasite, un grain de sable dans le système. Heureusement que je suis là, c'est moi qui vous le dis.
Tu vas voir, une fois de plus je vais te sauver la mise et une fois de plus tu ne me diras pas merci. Pourtant, sache que sans moi tu ne serais plus rien depuis bien longtemps.
Ils t'auraient foutu à la porte à grands coups de pompes dans le cul. Je sais que tu dois te douter de quelque chose, c'est certain même, mais qu'y peux-tu. Tu ne vas tout même pas te tirer une balle dans le pied. On a tout à y gagner, tous les deux, toi la paix, l'oublie des autres de tes conneries, et moi, et bien une belle promotion, qui ne devrait d'ailleurs plus tarder. Tout bon travail mérite salaire non ?
Sur la première page, celle des renseignements, il n'y a pas grand-chose, habituel dans ce genre de cas. Une petite vieille parmi des milliers d'autres à qui nous avions refourgué une de nos pires formules, la plus chère, la plus honteuse, celle qui nous fait vivre puis passer en grade.
L'année de naissance me fait froid dans le dos et en même temps cela me facilite la tâche. Je dois l'avouer, ce genre de vieille peau, j'en ai fait ma spécialité, d'ailleurs je n'ai réussi qu'une seule fois avec une jeune, heureusement qu'elle se droguait, sinon je me demande encore comment je me serais débrouillé.
Eh ben dis donc elle n'a remboursé que ça ! Tant mieux, cela se présente très bien.
Elle vit dans un petit pavillon paumé de banlieue, je vois à peu près où ça se trouve. Veuve, un enfant, rien d'autre, là c'est le jackpot, un joli coup comme ça, faut surtout pas le rater. Cette fois-ci c'est sûr et certain, l'année prochaine je remplace l'autre connard, à moi la belle vie et la paie qui va avec.
« Alors, vous avez étudié le dossier ? »
Il vient de faire son apparition dans l'angle de mon bureau, nous n'avons pas de portes et en fait de bureaux, juste des petites cloisons qui nous séparent les uns des autres. Je les comparais à des clapiers, mais bon, avec ce que j'avais dans la main, le lapin n'allait pas rester longtemps en cage.
« Oui oui chef. » Il aimait bien que je l'appelle "chef". Je devais bien être le seul au monde à lui parler comme ça, à le mettre en valeur. Sorti du travail, les portes de l'immeuble à peine franchies il devenait « rien », se transformait en une ombre, un fantôme. Je me demande même s'il avait déjà tiré son coup. Même les putes devaient en rire, si du moins il avait déjà eu affaire à elles, ça, je n'en suis vraiment pas certain.
« D'ailleurs, je vais m'y rendre dès cet après-midi chef.
- Parfait ! Comme cela, vous allez pouvoir emmener Maxime qui vient d'intégrer notre équipe et qui va donc commencer sa formation avec vous. Rien de tel qu'une bonne sortie sur le terrain pour voir concrètement en quoi consiste notre travail. Allez, je vous laisse travailler.
- Pas de problème chef ! Il faut toujours caresser dans le sens du poil, c'est ma devise. Puis, je serre la main de Maxime.
- Bon ben, bienvenue parmi nous. Alors, tu as fait la connaissance de notre chef.
- Oui, ce n'est pas une lumière, me répond-il sans détour.
- Une purge de première classe tu veux dire, le genre de type à qui il faut absolument faire croire qu'on l'admire, lui jeter des fleurs plutôt que notre poing dans la gueule, ça rapporte plus, enfin ce style de connerie quoi. Sois-en sûr, ça ne mange pas de pain et ça nous donne la meilleure notation du service que je lui dis en montrant de la main les autres qui travaillaient.
- Regarde, là-bas c'est Sophie, en plus d'être moche, elle ne comprend rien. Je suis arrivé l'année dernière et pourtant je compte plus de dossiers régularisés qu'elle en quatre ans. D'ailleurs, je ne comprends vraiment pas pourquoi ils l'ont pas virée, elle doit faire des pipes à je ne sais qui pour être toujours là. Bon je parle je parle, mais viens, je te paie une bière, on mange un bout et je vais te montrer comment je procède cet après-midi.
Nous avons fait plus ample connaissance durant le déjeuner. Maxime serait tout à fait capable de prendre ma place, une fois que je serai chef. Je suis persuadé qu'il ferait un bon adjoint. Ce qui manque dans cette boîte, c'est quelqu'un sur qui on peut compter.
Je lui ai expliqué, enfin dessiné les grandes lignes, mes méthodes de travail, celles qui payent. Mais je suis resté un peu vague sur la plus radicale, celle que nous allons appliquer dans l'après-midi, avec la vieille.
Une heure et demie plus tard, nous arrivons enfin dans ce trou à rat. Pavillon 457, enfin, ce n'était pas trop tôt. Avant de sortir de la voiture, je donne les dernières consignes à Maxime.
« Bon, je répète, tout ce que tu as à faire, c'est de m'écouter. Surtout, tu ne regardes pas la vieille, surtout pas sinon elle va se sentir mal et ce n'est pas le but. Tu me regardes et comme si, comme si j'étais un prophète tu comprends ?
- Ouais ouais, l'air « heu ? » Enfin, comme un con quoi !
- Ouais, c'est ça ! Exactement ça ! Faut qu'elle voie que toi aussi tu trouves génial ce que je dis, OK ?
- Pas de problème.
- Le but, c'est de rentrer et après, de ressortir en étant certains d'avoir bientôt le pognon en poche, ça c'est primordial et tu verras que dans deux ans, c'est toi qui formeras un autre avant que tu ne passes en grade.
Puis cela fait nous sortons du véhicule et sonnons aussitôt à la porte.
Le temps de réajuster notre cravate et la porte s'ouvre.
Une chaînette nous laisse juste de quoi entrevoir une tête, un vieux visage à la peau plissée, des lèvres rentrées et des cheveux blancs bouclés.
« Qu'est-ce que c'est ?
- Bonjour madame, je me présente monsieur Dumont de la société " Fondfacile " et voici Maxime, mon associé en formation. Nous venons vous rendre visite, suite aux courriers sans réponse que nous vous avons adressés. Mais justement, ne craigniez rien, nous savons bien combien la vie n'est pas facile en ce moment, c'est pourquoi nous nous déplaçons, histoire de faire le point et en plus de vous faire profiter du geste commercial de notre tout nouveau patron.
- " Fondfacile " vous dites, elle semble mâcher quelque chose.
- Oui c'est ça madame Bernard. On pourrait discuter de tout cela, on est là pour vous aider vous savez. Il y a une solution à tout.
Elle retire la chaînette et nous invite à rentrer. Dans le hall, de grosses taches d'humidité et l'odeur qui va avec. C'est glauque, moche et ça pue, on va faire affaire !
- C'est joli chez vous madame Bernard.
- Oh ! vous savez, je décore un peu, mais c'est modeste.
- Félicitations, en tout cas, c'est réussi. » Je glisse un clin d’œil à Maxime, puis, la suivant nous entrons dans le salon. Pièce minable, à la tapisserie défraîchie. Un vieux buffet, quelques cadres photo, une petite table ronde où trône la télévision et au sol, un tapis d'un autre temps, usé jusqu'à la dernière fibre à beaucoup d'endroits, là où elle passe depuis des années. Elle doit vraiment se faire chier ici.
« Asseyez-vous, nous dit-elle.
- Alors, madame Bernard, je pose le dossier sur la table. On est là pour faire le point. »
Elle nous regarde d'un drôle d'air en continuant, non pas de mâcher, mais de jouer nerveusement avec son dentier.
« Oui, répond-elle d'une petite voix.
- Alors, à ce jour Madame Bernard, il vous reste à payer la somme de 6700 euros.
- Mais ça a augmenté ! C'était 3000 euros que je devais. Elle semble d'un seul coup, soucieuse, inquiète. Pour moi, le moment rêvé, j'allais et il fallait, mettre le paquet. Je n'allais pas y aller par quatre chemins.
- Eh bien, oui, mais avec les retards et les non-paiements, ça monte vite vous savez ! Maxime faisait semblant de prendre des notes, le petit malin apprenait vite le métier.
- Mais comment je vais faire moi pour payer tout ça, j'ai qu'une petite retraite, tout juste de quoi manger un peu. J'ai jamais fait de folie, ah ça non alors ! Les larmes lui montent aux yeux.
- Je sais, mais faut payer madame Bernard, faut payer ! Vous ne voudriez tout de même pas laisser une telle dette à votre fils ?
- Ben non ! Elle s'essuie les yeux avec un vieux mouchoir. Surtout pas, mérite pas ça, le pauvre. »
Je me lève et cherche la photo de son mari, qui, comme chez tous les vieux, se trouve sur le buffet. La voilà, je m'en saisis.
- C'est votre mari ?
- C'est mon Raymond, heureusement qu'il n'est plus là pour voir ça, je vous le dis.
- Cela fait longtemps qu'il est parti ?
- 30 ans, elle pleure.
- Il doit vous manquer non ? Mais, vous savez, je comprends, vous avez votre fierté et puis quoi de plus normal que de vouloir rejoindre l'être qui vous est cher. Il doit vous attendre au paradis.
Elle resta sans voix, la tête baissée. Maxime me regarda sourire en coin.
- J'ai honte, des fois je me dis que je serais mieux avec lui là-haut.
- Personne ne voudrait qu'un tel drame arrive Madame Bernard et j'enchaîne, battre le fer quand il est chaud, ne pas laisser la place au doute y aller franco, mais si ça peut vous rassurer, en cas de décès, votre fils n'aura pas les dettes, vous pouvez en être sûre, il ne sera pas inquiété. Il gardera une bonne image de vous, celle d'une mère ayant toujours montré l'exemple. De toute façon vous ne lui en avez pas parlé de vos dettes, il n'est pas au courant ?
- Non ! Il manquerait plus que ça alors.
- Bon, et bien, on ne va pas vous déranger plus longtemps, on vous laisse réfléchir à tout ce que l'on vient de dire.
- Mais le geste commercial c'était quoi alors ? Parce que, 6000 euros, je pourrai jamais.
- On ne prévient pas votre fils, c'est le geste de notre nouveau patron, c'est gentil non ? Mais passé 15 jours, on sera obligé de saisir sur son salaire.
- Feriez pas ça quand même !
- Ah si si. Aller au revoir Madame Bernard. »
Pas plus d'une semaine s'écoula avant que l'abruti me prévienne : « Vous êtes au courant pour madame Bernard ?
- De quoi chef ?
- Le dossier que je vous ai confié la semaine dernière, vous vous rappelez madame Bernard.
- Ah oui, alors ?
- Elle s'est suicidée, pendaison apparemment, enfin en tout cas on va récupérer sa maison. J'ai dit au siège que vous vous étiez occupé du dossier, attendez-vous à une promotion. »

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