La forêt de Paimpont

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L'institutrice l'avait bien dit. Pour la sortie de fin d'année, pensez à demander à vos parents un sac polochon pour y glisser votre repas du midi, une bouteille d'eau, un goûter et un pull-over si jamais le temps fraîchissait. Pensez-y dès maintenant. Notre destination, et elle nous avait demandés de nous en souvenir, là sur le champ, c'est ? Toute la classe avait hurlé « La forêt de Paimpont » ! Paimpont, c'était facile à retenir. On nous emmenait nous promener dans une forêt. L'idée me plaisait.
J'avais retenu, je retenais toujours le nom des accessoires, c'était mon côté « bientôt actrice ». Un sac polochon. Je n'en avais jamais vu, mais mes copines m'avaient expliqué qu'il s'agissait d'un petit sac en tissu avec des ficelles qu'on pouvait porter à l'épaule. Il en existait des bleus et des rouges.
Je ne savais pas comment serait accueillie la nouvelle de l'achat du sac, mais en général il y avait une règle à la maison, faire comme tout le monde.

J'ai été écoutée. Ma mère interrogeait mon père du regard. Lui savait pour le sac polochon, il en avait eu un dans la Marine. Dommage, il ne l'avait pas conservé sinon il me l'aurait donné. J'ai fait une description assez poussée du fameux objet. Elle me semblait être précise. Ma mère a opiné du chef, elle avait compris, le lendemain, elle irait à la droguerie de l'avenue Gambetta. J'avais des parents extraordinaires. J'ai précisé : il faut que j'y glisse, un pull-over au cas où il ferait froid, un pique-nique et un goûter. J'ai compris m'a dit à nouveau ma mère, ne t'inquiète pas.
Le lendemain soir mes parents m'attendaient à la maison avec le sac polochon. Il était grand aux couleurs du drapeau français et sa corde me tombait sur les pieds. Mon père l'a raccourcie sur le champ. C'est rien il a dit, tu vas voir.
Le jour de la sortie, le sac de marin pour excursion terrestre était prêt. Sandwichs, bouteille d'eau, gilet pour le mauvais temps, casse-croûte pour le goûter, il y avait de quoi nourrir un équipage.
Mon père m'a regardée partir à Paimpont, l'œil attendri. Je devais lui faire penser à un marin. Mon amie m'attendait au coin de la rue. Elle souriait.
— C'est quoi ce sac ?
— C'est un sac polochon de la Marine française. Un truc pour parcourir les mers.
— Ah oui, je vois, c'est ton père qui l'a trouvé dans ses malles ?
— Pas du tout, il est neuf, tu vois pas ?
Elle commençait à m'énerver. Le sien était bleu marine et très petit, elle le portait en bandoulière, je lui ai dit :
— T'as rien là-dedans ?
— J'ai tout je te dis, même un pull.
J'ai haussé les épaules.
Nous sommes montés dans le car. Je ne regardais que les sacs. Il y en avait de toutes les formes, des en plastique, des en osier, des en carton.
L'institutrice m'a regardé avec un petit sourire moqueur. Elle avait le même sac que ma copine.
Il y avait une bonne ambiance dans le convoi pour Paimpont. Devant ça chantait, au milieu ça braillait, au fond ça chahutait. L'institutrice riait aux éclats avec le chauffeur qui chantait Charles Trenet. « La mer qu'on voit danser » qu'il disait... Il avait de beaux yeux bleus. L'institutrice ne s'occupait plus de nous.

Arrivés à Paimpont, c'était l'heure du déjeuner, nous nous sommes tous assis par terre près du parking de la forêt. La vraie forêt ce serait pour l'après-midi. J'ai ouvert mon sac, sorti mon sandwich, les voyages ça creuse. Mon amie avait un casse-dalle tout petit, je lui ai donné la moitié du mien, elle a tout mangé. On a continué à chanter la bouche pleine et à rire à pleines dents. L'institutrice nous a raconté des histoires à faire peur au loup du chaperon pour nous mettre dans l'ambiance de la promenade. Ma copine m'a demandé une barre de chocolat et puis finalement on a entamé le goûter. Mon sac pèserait moins lourd.
— Tu vois que t'as rien dans ton sac.
— Peut-être, mais c'est un vrai sac polochon, pas le tien.
Non seulement je la nourrissais, mais elle continuait à critiquer la Marine. C'était une insulte aux pompons rouges.
Elle m'a tendue sa bouteille de limonade au citron. J'ai bu une grande rasade, le chant ça donne soif. On était amies quand même.
Le chauffeur s'était sifflé une bière et chantait Douce France en nous disant de reprendre en chœur. L'institutrice s'était mise debout avec son gobelet et faisait quelques pas de danse au milieu de nous. Je me demandais si elle n'avait pas bu la même bière que le chauffeur.
Après ce déjeuner musical, nous avons plié bagage, mon sac s'était allégé dans nos estomacs. Je commençais à le trouver sympathique.
Nous nous sommes dirigés vers le tombeau de Merlin tout en écoutant la voix de l'institutrice nous raconter son histoire. Ce pauvre Merlin succomba aux charmes de Viviane avant de se faire enfermer par la jolie fée qu'on appelait aussi la « dame du Lac ». Nous étions tous séduits et envoutés par ce conte. La forêt était magique. Le chauffeur qui nous avait accompagnés en écoutant l'histoire de la fée a commencé à fredonner Que reste-t-il de nos amours. Il avait Trenet dans la peau. Il faisait rire l'institutrice et sa présence nous rassurait.
Nous nous sommes dirigés vers la fontaine, là où les jeunes femmes jetaient une épingle en métal en espérant l'apparition de bulles pour savoir si elles seraient mariées dans l'année.
On a tous demandé à l'institutrice de jeter une épingle, mais elle n'avait pas envie de savoir et puis elle n'avait pas d'épingle. Tant pis. Ça nous a fait rire et je crois qu'elle un peu moins.
Assis sur les pierres près de la fontaine, nous avons sorti nos goûters. Le mien était drôlement entamé et ma copine n'en avait pas. J'ai vidé mon sac de la Marine, cette fois, il ne restait que le pull et la bouteille vide.
Au retour, le chauffeur a repris son volant en reprenant « La mer qu'on voit danser ». L'institutrice avait un petit coup de pompe et le reste du bus aussi. Mon amie m'a confiée avoir un peu mal au ventre et elle m'a fait voir l'estomac. Je lui ai dit qu'à cet endroit c'était pas le ventre, mais l'estomac. Elle était têtue, elle m'a répondu qu'elle savait très bien où se trouvait son ventre. Je lui ai dit qu'on n'était pas faite pareil, ça lui a cloué le bec.

Je m'étais presque endormie lorsque j'ai senti un pincement sur la main, j'ai ouvert les yeux, mon amie était en train de vouloir me dire quelque chose, elle était très pâle. Je lui ai demandé ce qu'elle avait, elle m'a dit, je crois que j'ai le mal de mer, j'ai envie de vomir. J'ai pensé à mon sac qui était à ses pieds. J'ai appelé l'institutrice.
— Elle a le mal de mer madame.
Elle a couru vers le chauffeur qui a stoppé net. Elle a juste eu le temps de descendre pour rendre ce que je lui avais offert.
Ça a réveillé tout l'autocar et ça a commencé à chahuter dans le fond. L'institutrice a dû faire taire tout le monde. Le chauffeur ne trouvait plus de chanson correspondant à la situation, alors il s'est tu.
Quand on est arrivés à l'école, l'institutrice m'a dit, tu es un vrai marin, tu n'as pas eu le mal de mer, mais je crois que c'est un peu grâce à ton sac. Et là, j'ai entendu une élève dire en pouffant, c'est pas un sac de marin madame, c'est un sac à linge sale, ma mère a le même.
Je suis rentrée chez moi avec mon sac sur l'épaule en racontant à mes parents que ce sac-là m'avait porté chance, que je n'avais pas eu le mal de mer et que je ferai le tour du monde avec lui.
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Antoine Finck · il y a
Très beau moment de lecture ! Un petit pincement à la fin (le sac à linge sale).
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Elisabeth Loussaut · il y a
Merci pour votre commentaire Antoine !
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Ode Colin · il y a
J'ai beaucoup aimé ce joli texte.
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Elisabeth Loussaut · il y a
Merci beaucoup Ode.
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Caroline Bonnet · il y a
Un pincement au coeur en terminant ce texte, qui tient parfaitement en équilibre nos émotions, entre sourire et larme.
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Elisabeth Loussaut · il y a
Merci beaucoup Caroline.
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Bruno R · il y a
J'aime ce récit tout en justesse, qui sans en faire trop, prodigue tendresse et gaité.
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Elisabeth Loussaut · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire Bruno.
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Viviane Fournier · il y a
Oh comme c'est joli ! bravooo !
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Elisabeth Loussaut · il y a
Merci beaucoup Viviane !
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Brigitte Bardou · il y a
En voilà une petite fille qui a de la personnalité ! Elle est immédiatement attachante et devient quasiment une héroïne à la fin. Cette histoire est adorable.
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Elisabeth Loussaut · il y a
Merci beaucoup Brigitte.
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Marie Kléber · il y a
Une histoire tendre qui donne le sourire et retranscrit si bien l'univers si particulier des enfants.
Merci et bravo pour ce bon moment de lecture Elisabeth

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Elisabeth Loussaut · il y a
C'est très gentil. Merci beaucoup Marie 😊
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Line Chatau · il y a
Très jolie histoire racontée par une enfant malicieuse! Bonne chance pour cette finale Elisabeth !
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Elisabeth Loussaut · il y a
C'est gentil ! Merci beaucoup Line 😊
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Romain MERCY · il y a
Votre plume est magique Lisa, je vote pour vous, et je vous souhaite une bonne finale... Je suis finalistes aux prix des jeunes écritures 2022, cliquez ici pour voir aussi mon œuvre👉Une vie naissante (Romain MERCY)
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Elisabeth Loussaut · il y a
Merci beaucoup Romain !

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