La forêt aux mille érables

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Finaliste
Jury

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

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Antonio sait qu'il a du talent. Le maître ne lui a jamais dit, mais le jeune homme reconnaît la petite flamme qui éclaire son regard quand, du bout de ses doigts aguerris, « el maestro » suit la courbe du bois aux dégradés de miel. Les yeux fermés, il caresse le vernis doux comme le sein d'une femme, il en hume la fragrance entêtante jusqu'à l'extase et quand il pince les cordes, l'instrument en appui contre sa tempe, on dirait qu'il entend chanter les anges.
Mais pour Antonio, ce n'est pas suffisant, il veut devenir le meilleur de tous les luthiers du monde. Peut-être a-t-il une revanche à prendre sur la vie, il avait sept ans à peine quand il a été confié au maître par une religieuse de l'orphelinat. Elle avait remarqué que l'enfant, abandonné à l'ouvroir à sa naissance, marquait la mesure dès lors que la chorale entonnait les chants sacrés. Obéissant aux préceptes de l'église, le maître l'avait hébergé et nourri comme son propre garçon, il lui avait appris les rudiments du métier, le puzzle des soixante-sept pièces patinées et les quatre cordes de boyau, le crin de l'archet et l'âme si bien nommée qui emporte vers les cieux.
Un soir, Antonio l'avait entendu murmurer à l'oreille de son fils, Rodrigo – tout le secret vient de la qualité du bois, ni trop jeune ni trop vieux, pas trop sec, mais mature, un mauvais bois ne fera jamais un bon violon – Rodrigo l'avait écouté avec respect, sans plus. Pour le maître, c'était un crève-cœur de voir ce fils, celui qui lui avait volé son épouse adorée en arrivant au monde, ce fils unique indifférent à son art, à l'essence de son existence.
El maestro réfléchit depuis de longs mois, ce matin il a pris une grande décision, de celles qui bouleversent une vie, qui donnent un coup de pouce au destin dans l'espoir de voir le dé s'arrêter sur le bon numéro :
— Les garçons, il faut penser à votre avenir, ce n'est pas au sein de l'atelier d'un pauvre veuf que vous ferez carrière. Antonio, je te confie Rodrigo, vous allez partir pas moins de cinq années loin d'ici et me revenir riches et célèbres tous les deux, c'est mon vœu le plus cher – en prononçant ces mots, il regardait Antonio au fond des yeux, le jeune homme sentait le poids de la responsabilité tomber sur ses frêles épaules, dans le même temps il mesurait sa double chance. Le maître lui faisait confiance et il allait découvrir le monde.
— Quand partons-nous, père ? osa Rodrigo d'une voix aussi blanche que son visage tourmenté.
— Demain dès l'aube, vous avez la journée pour préparer votre bagage. Et vous emporterez le violon de votre choix.

Antonio tient sa promesse, il veille sur celui qui devient son frère chaque jour davantage. Ils marchent des heures durant, dorment dans le foin des granges ou au fond des fossés humides, gagnent leur pain en donnant de petits concerts avec l'instrument qui les accompagne, un violon assemblé des mains d'Antonio. Ils traversent les pays d'Europe, jusqu'aux confins de l'Asie, ils connaissent le froid qui mord et la chaleur qui assoiffe. Antonio ne perd de vue ni son projet ni sa mission. Rodrigo le suit, les yeux emplis d'admiration pour ce frère tombé du ciel, qui ose tout sans jamais se plaindre et le protège du moindre danger. Peu à peu, Rodrigo prend de l'assurance, détaché du joug paternel, son corps s'élargit tandis que son esprit s'ouvre à l'aventure.
Tous deux rejoignent un cirque, Antonio entretient les instruments de la fanfare et joue du violon devant le chapiteau pour ameuter les foules. Rodrigo aide au dressage des fauves, il n'a plus peur de rien. Un soir, la troupe s'arrête dans une bourgade, ce doit être en Hongrie. Rodrigo a terminé son travail, les animaux sont prêts à entrer en scène, il sort faire un tour pour prendre l'air. Il chemine par monts et vaux, guidé par des senteurs boisées qu'il ne connaît pas, aimanté par les dégradés d'or et de lumière là-bas, au loin. Une forêt d'érables mordorés, solides et droits. Il se souvient des mots de son père « tout est dans le bois », Rodrigo tapote les troncs « ni trop secs ni trop verts », il enlace l'un d'eux et se met à pleurer.
Quand il rejoint Antonio, celui-ci discute avec un homme, un violoniste qui accompagne ses enfants au cirque. En apercevant la silhouette de Rodrigo, Antonio s'écrie avec force gestes :
— Nous tenons notre première commande, Monsieur joue dans le monde entier, il admire la facture de notre violon, je lui ai parlé de ton père...
— De notre père, corrige Rodrigo, moi aussi j'ai une grande nouvelle, et il tend le doigt vers la forêt aux mille érables.
Les garçons lancent leurs chapeaux dans les airs et se mettent à danser sous l'œil ahuri des forains. Le cirque reprend la route, eux s'installent dans la contrée, bientôt les commandes affluent, la qualité du bois et le savoir-faire d'Antonio font florès, il étire la ligne de l'instrument aminci et polit les éclisses afin d'en arrondir la résonnance. De son côté, Rodrigo scie les érables dès que la sève se niche dans les racines, il débite les épicéas indispensables à l'âme, ce petit morceau de bois qui transforme les notes en guirlandes magiques.
On ne compte plus les violons qui portent leur griffe, l'entreprise prospère à travers le monde, les plus grands passent commande et c'est à qui possédera un instrument signé des deux frères, un entrelacs de A et de R discrètement gravé à la base du manche. Antonio et Rodrigo, enrichis et respectés de tous, ont fondé chacun une famille.
Mais ils ont quitté l'Italie depuis dix ans, il est temps de rentrer à la maison. Le retour ne ressemble en rien à l'expédition initiale. On ne marche plus, les pieds en sang, jusqu'à l'épuisement, on ne dort plus dans les caniveaux et l'on mange à sa faim, ils s'amusent de leurs souvenirs qu'ils partagent avec leur clan. De fringants attelages les mènent à bon port.
Assis devant son atelier, le maître se réchauffe aux derniers rayons d'un pâle soleil d'automne. Levant sa tête parsemée de rares épis, il peine à reconnaître les jeunes garçons devenus des hommes, époux et pères à leur tour. Et quand il aperçoit le violon rutilant dans son écrin de velours, présenté en offrande par ses petits-fils, les larmes s'écrasent sur ses grosses mains déformées par tant de labeurs.

Finaliste

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Mome de Meuse · il y a
Je reviens poser mes voix avec grand plaisir. Bonne finale, Chantal.
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François B. · il y a
Une très belle histoire
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Roll Sisyphus · il y a
Plus que riches et célèbres il importait au père que ses fils ensemble réalisent un chef d’œuvre.
Cette réussite s'est arrosée avec des larmes.
A mon tour j'essuie le coin de mon œil.
Merci !

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F. Gouelan · il y a
Chacun a trouvé sa place, tout finit bien.
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Bozlich B · il y a
Bonne chance avec votre histoire dans le concours, Chantal!
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Chantal Sourire · il y a
Merci à vous !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Chantal de cette nouvelle. C’est ce que faisait Stradivarius : choisir lui même les arbres. Et vous l’emmenez avec toute la poésie de votre écriture. Bravo.
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Chantal Sourire · il y a
Merci Pierre-Yves pour ce gentil commentaire !
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Une nouvelle empreinte de poésie et d’émotion et qui plus est très bien documentée. Toutes mes voix pour une belle finale !
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Vivi pioupiou · il y a
toutes mes voix pour cette histoire tres poetique mais esperons que chaque arbre sera remplacé pour conserver l'ame de la foret.
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Chantal Sourire · il y a
En effet, Vivi !
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Joëlle Brethes · il y a
Aussi émouvant en deuxième lecture ! Bonne chance, Chantal !
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Bob Pollen · il y a
On n'est jamais le meilleur sans aide. Bravo pour ce joli texte

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