La folle soirée d’Yves Tardinet

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

Image de Hiver 2020

Il y a des jours où tout va mal et l’on aimerait alors tout abandonner. Yves Tardinet était dans l’un de ces jours-là.
Il lisait et relisait ses comptes. Et il n’en croyait pas ses yeux rivés sur l’écran depuis plus de deux heures. Un trou dans la caisse de près de quarante-cinq mille euros ! Pourtant, les sous, ça ne s’évapore pas comme ça, sans raison ! Où donc s’étaient-ils nichés ?
Pour Yves Tardinet, chef comptable dans une grosse société immobilière, il n’y avait pas de place pour la rêverie. Jeune quadragénaire bien dans sa peau, c’était un homme pragmatique qui croyait ce qu’il voyait. Et là, ce soir-là, chez lui, confortablement installé dans son bureau, coca-whisky à portée de main, relisant le rapport qu’il devait remettre au patron le lendemain, il ne pouvait que voir ce trou de quarante-cinq mille euros ! Un trou qu’il n’arrivait pas à expliquer ! Un trou que d’ailleurs il n’avait pas encore remarqué.
C’est alors que relevant soudain la tête, ses yeux aperçurent, sur la porte juste en face de lui, la tapisserie que son ex lui avait offerte le jour même de leur séparation, il y avait déjà quelques années. Une petite tapisserie médiévale, comme dans les musées, qui représentait un seigneur, sa dame et ses courtisans, s’exhibant au milieu de ses vilains vendangeant. Yves Tardinet avait horreur de ces mièvreries complètement désuètes et néanmoins, il avait gardé cette tapisserie pour faire plaisir à sa femme dont il se séparait ! Et surtout, pour ne pas démoraliser davantage leur fils, ado aujourd’hui, qu’il voyait un week-end par mois et quelques semaines de vacances. Oh, bien sûr, il savait bien que sa femme, excellente médiéviste, se moquait de lui en lui donnant cette toile. Oh, bien sûr, il aurait pu l’exposer dans un coin moins visible. Pourquoi avoir choisi la porte juste en face de lui ? Parce qu’elle était exactement à sa dimension et qu’elle masquait la peinture délavée qui laissait apparaitre un bois à nu et fatigué. Mais ce soir-là, l’espace d’une fraction de seconde, il lui sembla que quelque chose clochait dans la scène.
Le téléphone sonna. Il sursauta. Il avait éteint son portable, mais le fixe se rappelait à lui.
— Chéri ! Les vacances commencent demain. J’espère que tu penses à Nicolas. Tu te souviens encore que tu as un fils ? Le mois dernier, tu avais prétexté un rendez-vous pour ton travail. Ce ne sera pas recevable aujourd’hui ! 
Yves Tardinet eut un geste d’impatience. Il se demandait toujours pourquoi son ex avait gardé la fâcheuse et stupide habitude de l’appeler « chéri ». Et chaque fois, c’était pour lui rappeler quelque grief sur un ton aigrelet.
— Les vacances ? Quelles vacances ?
— Voyons, chéri, celles de février ! Tu as la garde de Nicolas pour une semaine. Et c’est son anniversaire ! Bien sûr, tu as oublié !
— Une... Mais non, voyons ! Oui, bien sûr, je me souviens ! Ne t’inquiète pas, je serai là demain soir. J’attends Nicolas. Je raccroche, j’ai du boulot !
Yves Tardinet demeura un instant anéanti. Nicolas, les vacances, demain, l’anniversaire, il avait tout oublié ! Il avait promis à son ado un iPhone, bien nécessaire pour la prochaine rentrée des classes au lycée, à l’occasion de son anniversaire qui avait lieu justement demain. Il avait tout oublié ! Même l’anniversaire ! Son ado le lui reprocherait, à coup sûr, et son manque de présence et son avarice. Son ex aussi, d’ailleurs. Le regard fou d’inquiétude s’accrocha une nouvelle fois à la tapisserie sur la porte en face. Il manquait quelque chose. Yves n’aurait su dire quoi, mais le tableau comportait soudain un défaut. D’ici demain soir, il n’aurait jamais le temps d’acheter le cadeau d'anniversaire. Encore une fois, son ex le traiterait d’incapable et l’affublerait de tous les noms d’oiseaux les plus désobligeants. Son fils aussi, d’ailleurs ! Une vraie tragédie ! Il préféra revoir les pages d’Excel et relut pour la énième fois le rapport qu’il devait remettre au patron. Catastrophique !
Mais inexplicablement, ce vieux chiffon en face de lui l’attirait de plus en plus et il releva machinalement la tête. Bon sang ! Il manquait... Mais oui, le seigneur avait disparu de la scène et Yves Tardinet en demeura stupéfait ! Il se leva d’un bond, se planta devant la tapisserie, l’examina détail par détail et... Et il dut se rendre à l’évidence : la place où aurait dû se trouver le seigneur était désespérément...vide !
— Messire Comte veut-il goûter ?
Yves Tardinet se surprit à répondre du tac au tac,
— Avec grand plaisir, l’ami !
Il sentit une belle grappe de raisin dans sa main, un jus sucré se mit à couler dans son gosier puis enfin il regarda autour de lui. Il se trouvait au milieu d’une vigne, travaillée par une nuée de serfs zélés. Des charrettes, des chevaux. Quelques courtisans qui activaient le travail. Une dame – sa dame, bien sûr – qui le couvait des yeux, et ses suivantes. Tous vêtus à la mode... douzième ou treizième siècle. Lui aussi, d’ailleurs.
— Messire Comte est-il satisfait ?
Comte ? Lui, Yves Tardinet était comte ? Quand il conterait cela aux copains, nul n’en reviendrait ! À condition bien sûr qu’il revienne de cette étrange contrée où un curieux sort l’avait catapulté. Il compta ses serfs qui s’empressaient autour de lui, sans doute par déformation professionnelle. Ils étaient une bonne quarantaine à ses ordres. Dix fois plus qu’à son bureau. Yves Tardinet vivait une aventure plutôt inattendue et incongrue !
S'il avait atterri sur Mars ou quelque autre planète de notre système solaire ou même d’un autre, il aurait compris et admis. Et même, vivement apprécié. Cela lui aurait permis d’apprendre quelque chose, on sait que les civilisations extra-terrestres ont une technologie plus avancée que la nôtre. Du moins, dixunt les romans et films de science-fiction. Il aurait pu ramener quelque chose d’intéressant à son fils, pour son anniversaire. Mais ici, en plein Moyen-Âge ! C’était vraiment trop loufoque !
Comme il hésitait sur la conduite à tenir, des vilains arrivèrent, lui présentant de magnifiques poissons, pêchés dans un lieu connu d’eux seuls, à moins d’une lieue de là. Yves Tardinet se souvint du lieu que cuisinait son ex, en sauce tomate aux câpres. C’était le seul plat que son ex savait cuisiner. Et il avait horreur des câpres à la sauce tomate.
Un messager survint. Voilà plus de deux jours qu’il chevauchait à bride abattue pour porter la bonne nouvelle : le frère cadet de messire Comte venait d’obtenir son évêché ! Yves Tardinet se dit qu’avec l’iPhone de son fils, il aurait eu la nouvelle tout de suite, sans fatigue aucune pour qui que ce soit. Quant à son jeune frère, cela faisait quelques décennies qu’il n’avait plus de nouvelles, il ne cherchait pas à en avoir, c’était le cadet de ses soucis.
Et comme il poursuivait sa promenade au milieu de la vigne, goûtant ici ou là, palabrant plaisamment avec ses courtisans, discourant galamment avec les dames, on entendit de joyeux abois. Les veneurs sortaient de la forêt proche et ils n’arrivaient pas les mains vides ! Un magnifique dix cors gisait entre deux pieux, des lièvres et des faisans étaient suspendus à d’autres. Une nourriture certainement plus fraiche que le surgelé du supermarché.
C’est une joyeuse cavalcade qui ramena Yves Tardinet et les siens au château, à quelques pas de là. Pêches, gibiers, fruits furent portés dans les cuisines qui remplirent bientôt tout le château d’un fumet qui attisa bien des papilles.
Il ne savait de quelle fête il s’agissait, mais le banquet le grisait légèrement. Cette succession de rôts, de gibiers, de poissons accompagnés de vins capiteux, comblait tous ses sens. Yves Tardinet pensa que le Moyen-Âge avait tout de même de grandes qualités que l’on avait trop oubliées et qu’il serait bon de redécouvrir. Cet ours qui dansait avec une jolie brunette peu farouche l’excitait un peu. Les jongleurs faisaient rire l’aimable assemblée des convives. Sa dame lui faisait de doux yeux et elle-même remplissait régulièrement sa coupe. Ses courtisans épiaient le moindre de ses gestes, le moindre battement de ses sourcils pour satisfaire aussitôt le moindre de ses caprices. Un cracheur de feu fit frémir tout le monde. Ici, au moins, on ne lui demandait rien, c’est lui qui recevait. Ici, il n’avait qu’à se laisser vivre. Il avait le temps de satisfaire ses petites envies, le temps de vivre. Nul ne l’en blâmait, nul ne lui demandait des comptes. Il pensa qu’il était en train de frôler l’orgie dans son corps et la damnation de son âme. Et ces idées l’émoustillaient. Oh, bien sûr, la musique des ménestrels était bien un peu trop langoureuse à son goût, mais avec le temps, il arriverait bien à leur expliquer un tempo un peu plus vif.
Repu de douceurs et d’affections, Yves Tardinet se leva enfin et après un tour sur le chemin de ronde pour s’assurer que les gardes étaient à leurs places, il s’octroya une petite promenade dans la campagne. À présent, le soir était là. Son château resplendissait dans le couchant. Ses pas l’avaient ramené devant la porte de la poterne. Il allait rentrer dans son château, retrouver ses appartements où sa tendre l’attendait. Et puis soudain, placardés sur la petite porte en bois, il crut apercevoir ses feuillets de comptabilité. Quarante-cinq mille euros ! Un trou absolument impensable. Il avait certainement mal lu le rapport. La fatigue, sans doute. Toute sa comptabilité devait être en règle. Quant à l’iPhone de son fils, aurait-il un moment lors de la pause du midi pour en dénicher un ? Il y avait une boutique informatique juste en face de son lieu de travail. Au besoin, il enverrait Pauline, la secrétaire. Et même son ex devrait avouer qu’il savait être bon père, parfois. Mais oui, malgré tous les tracas, tout s’arrangerait ! Il aurait le temps pour toutes ces activités, simple question de méthode. L’aventure se terminait. Son patron, son fils, et même son ex l’attendaient. Devant lui, la porte du Temps, tellement tentatrice. La main sur la poignée, Yves Tardinet n’avait plus qu’un geste à faire...

Le lendemain, le patron de la société immobilière, à son vif mécontentement, ne trouva pas le rapport que lui avait promis son chef comptable. D’ailleurs, ce dernier, lui aussi, était absent et nul ne savait où il se nichait. Nicolas trouva close la porte de l’appartement de son père. Le téléphone demeura atone, au grand dam de l’ex. Le pire, c’est que depuis, nul n’a revu Yves Tardinet.

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Burak Bakkar · il y a
wow, ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Atoutva · il y a
Merci pour vos voix quoique je ne les voie pas.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Sûr que 45.000 € en 1492, ça doit représenter un sacré paquet d'écus.
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Atoutva · il y a
Suffisamment pour se la couler douce !
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Norah L'Hirondelle · il y a
Un beau texte !
J'ai beaucoup aimé ! Le texte est super bien écrit et l'idée est bonne !
Mon vote ! =)
Je vous invite à me lire en finale des 11-14 https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-cabane-5 et à voter ;D
Merci d'avance et bonne continuation ^^

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Atoutva · il y a
Merci d'être venue sur ma page et d'avoir apprécié !
je vais certainement vous lire

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Epiphane Avicenne · il y a
Il n'est jamais assez tard pour admirer un texte qui nous fait autant voyager . Bravo.

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/inceste-2

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Atoutva · il y a
Exact ! Merci d'avoir découvert ma page.
(j'ai lu et voté pour votre texte, il y a quelques jours)

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Fid-Ho Paul · il y a
Belle chute,avec le Tardinet ,qui s' echappe ( lâchement) pour un monde meilleur ! ! !
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Atoutva · il y a
On va là où l'herbe est plus verte... Merci d'avoir apprécié !
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Claire Gardien · il y a
Comment vaincre la monotonie journalière et survivre ; se dédoubler. Est-ce dû à tout le monde ?
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Atoutva · il y a
Se dédoubler ? Pas donné à tout le monde. Ca demande une certaine force morale pour éradiquer le quotidien
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Djany Bonnard Parolière · il y a
toutes mes voix pour ce voyage dans le temps et bonne chance pour la finale. bises virtuelles
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Atoutva · il y a
Les voix la chance les bises, je prends tout et grand merci !
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Guil GDéon · il y a
moi non plus, je ne pousserai pas la porte, je vous souhaite une bonne finale
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Atoutva · il y a
Alors, bienvenue au pays du merveilleux ! Et merci d'avoir apprécié !
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Thara · il y a
Pour votre nouvelle...
+ 5 voix !

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Atoutva · il y a
Un soutien que j'apprécie. Merci d'avoir découvert ma page et d'avoir apprécié cette historiette.
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Guy Bellinger · il y a
Bravo pour votre sélection. Bonne Finale.
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Atoutva · il y a
Merci pour ce nouveau soutien !

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