La folle aux chats

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En compétition

S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

Image de Automne 2020
Jeanne vivait depuis de nombreuses années dans son petit appartement du rez-de-chaussée de sa résidence de seniors. C’était le nom délicat que l’on donnait aux personnes de son âge. Seule. Son cher et tendre Marcel était décédé dix ans plus tôt, des suites d’une longue maladie. Doux euphémisme pour une réalité cruelle et douloureuse. Un cancer de la prostate l’avait emporté en quelques semaines. Seule, après plus d’un demi-siècle d’une union heureuse. Seule. Pas tout à fait…

À la mort de son mari, ses quatre enfants s’étaient mis en tête de lui offrir un chat. Le compagnon de vie idéal pour une personne âgée, selon eux. Une présence affective quotidienne qui lui permettrait de dépasser l’absence de leur père et d’en faire le deuil plus facilement. Ils se donnaient ainsi bonne conscience de ne pas la laisser totalement seule. Des bêtes à chagrin, disait-elle, ses yeux verts emplis de larmes, en repensant à Gypsie. Sa petite chatte, couleur de sable aux yeux de saphir, l’avait accompagnée jusqu’à ses quinze ans. Elles étaient inséparables. Les clichés en noir et blanc collés dans son vieil album-photos témoignaient de leur complicité et de leur amour réciproque. Gypsie était plus qu’un simple animal de compagnie qui errait dans la ferme au gré de ses envies et de ses découvertes. Gypsie était sa grande confidente. Si elle se souvenait des moments heureux qu’elles avaient partagés – et ils étaient nombreux – Jeanne n’en oubliait pas moins le drame qu’elle avait vécu le jour de sa disparition et ceux qui suivirent. Elle avait creusé un trou au fond du jardin, entre le saule pleureur, qui portait tristement son nom, et le potager paternel, chaque coup de pioche alourdi de chagrin. Elle n’avait laissé personne toucher sa fidèle amie. Elle voulait l’enterrer de ses propres mains. Jeanne l’avait enveloppée dans sa chemise blanche préférée. Elle avait ainsi le sentiment de l’accompagner un peu. Elle déposa soigneusement Gypsie au fond de la cavité mortuaire. Elle la recouvrit de chaux et de larmes. Jeanne était inconsolable. Elle se fit une promesse. Celle de ne jamais connaître, à nouveau, de pareilles souffrances et les infliger à d’autres. Elle ne voulait plus souffrir de l’absence d’un animal.

Elle avait tenu bon, Jeanne. Petits, ses enfants lui avaient réclamé des chiens, des chats, des lapins et une ribambelle d’autres animaux, à plumes ou à poils, à deux ou quatre pattes. Mais un refus catégorique venait clôturer chacune de leurs demandes, sans qu’elle leur donne de véritables explications. Elle n’avait jamais partagé avec eux le traumatisme lié à la disparition de sa fidèle Gypsie.

À la mort de Marcel, déprimée et perdue, elle avait suivi les recommandations de ses enfants et accepté de prendre un chat pour l’accompagner dans sa solitude de veuve. Ce que ses enfants n’avaient pas prévu c’est que le manque à combler par la mort de Marcel était immense. C’est ainsi qu’elle en adopta quelques-uns de plus. Elle vivait avec ses douze chats, qu’elle appelait ses apôtres. Elle était leur Jésus, rigolait-elle, elle qui ne croyait ni en Dieu ni en tous ses saints.

Mais Jeanne vieillissait. Même si elle avait gardé une certaine autonomie, l’octogénaire recevait une aide à domicile deux fois par semaine. Maria s’occupait de son ménage et de quelques provisions en fin de semaine. Mais ses enfants jugeaient que ce n’était plus suffisant. Ils songeaient à placer leur mère en maison de retraite. Elle perdait la tête, selon eux. Mais Jeanne savait bien qu’elle ne perdait pas la tête. C’était une tête de mule, certes, mais elle ne perdait pas la tête. Il était hors de question pour elle de finir ses jours dans une maison de vieillards séniles et croupissants. Elle savait parfaitement qu’aucun établissement n’accepterait ses animaux et elle ne pouvait se faire à l’idée de se séparer de ses compagnons et de les abandonner. Ses enfants avaient pourtant longuement insisté, énumérant tous les avantages que Jeanne trouverait dans ce type de structure. Ils taisaient, bien entendu, les inconvénients. La vieille dame ne se gêna pas pour leur rappeler. Elle était comme cela, Jeanne. Ils avaient donc fini par renoncer à leur brillante idée. Jeanne avait obtenu gain de cause et resterait chez elle jusqu’à son dernier souffle, entourée de ses chats.

Dans le quartier, Jeanne était surnommée la folle aux chats, aussi bien par les enfants ingrats que par les vieillards de sa résidence. Elle se moquait bien de ce sobriquet faisant fi des médisances dont elle était l’objet. Il était possible que ses enfants pensent aussi qu’elle était folle. Ils avaient évoqué un trouble, le syndrome de Noé. C’était un comble, jurait-elle, elle n’avait rien à voir avec ce personnage biblique ! Elle ne souhaitait pas recueillir un couple de chaque espèce animale afin de repeupler la Terre. Elle ne prenait que des chats et uniquement des mâles. Elle ne pouvait pas accueillir de femelles, elle aurait eu l’impression de trahir Gypsie.

Jeanne savait qu’elle n’était pas tombée dans une soi-disant folie à laquelle tout le monde s’accrochait. Non, assurément, elle n’était pas folle.

Jeanne vivait entourée de ses douze compagnons. Heureuse. Elle les accueillait avec beaucoup d’affection et leur administrait tous les soins nécessaires à leur bien-être. Elle leur donnait tout l’amour dont ils avaient besoin et en recevait autant de leur part. Douze dans les soixante mètres carrés que comptait son petit appartement. C’était largement assez, jugeait elle. La cohabitation se passait bien. Chacun de ses locataires avait sa place et son espace. Dans la chambre ou dans le salon. Elle s’occupait de chacun d’eux, les prenant sur ses genoux à tour de rôle et les caressant. Elle appréciait ces moments. Chaque journée passait au rythme de ses attentions. Elle savait qu’elle s’occupait bien d’eux et ne laissait personne penser ou dire le contraire. Elle n’était pas folle. Elle acceptait, à la rigueur, le terme de collectionneuse. Petite, elle s’était promis de ne plus souffrir de la mort de ses animaux et de leur absence. Elle tenait promesse. Son taxidermiste faisait un travail remarquable. Ses douze chats étaient plus vrais que nature.
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Philippe Clavel · il y a
Une petite balade dans un texte bien écrit, qui nous mène par le bout du nez jusqu'à une chute qui en fait toute la saveur
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Aurélien Azam · il y a
Un portrait réussi, avec une chute délicieusement douce-amère.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Une histoire bien menée mais la chute est cruelle...
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Alex Goncalves · il y a
Vous trouvez ?
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Momifié, empaillé ? Plutôt morbide non ?! Mais l'humour noir j'aGORE ♫
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Joëlle Brethes · il y a
Il faudra que je me renseigne pour savoir si les maisons de retraite acceptent les animaux empaillés : ça m'embêterait moi aussi de me séparer de mes fidèles compagnons quand il me faudra rejoindre ces "délicieux" lieux de fin de vie 😉😁
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Alex Goncalves · il y a
Je pense que cela peut se négocier ... 😁😉
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Joëlle Brethes · il y a
😂😂😂
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Laurent courdavault · il y a
C’est vrai que dans 60 m2, c’est une bonne solution! Bien mené bravo!
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Alex Goncalves · il y a
Finalement, on en case des trucs dans 60 m² !!!
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Eva Dayer · il y a
Heureusement que ses enfants ne l'ont pas mise en Ehpad...
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Alex Goncalves · il y a
Surtout en ce moment ... malheureusement !
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Isa D · il y a
Oh, quelle horreur !!!
Pauvres petits minous.
Dure, la chute...

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Alex Goncalves · il y a
🤣🤣🤣
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Paul Jomon · il y a
Non, elle n'était pas folle, on aurait presque pu s'en convaincre. En tout cas, elle a trouvé la solution pour garder ses chats près d'elle. Ni la femme de ménage, ni les voisins ne doivent s'en plaindre. Si ça suffit à son bonheur, banco !
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Alex Goncalves · il y a
Il paraîtrait effectivement que la femme de ménage et les voisins sont ravis ... et que dire de Jeanne !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une chute qui nous prend de court . Ces chats sont donc des effigies pour combler la perte de Gypsie !
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Alex Goncalves · il y a
C'est exactement ça ...
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Keith Simmonds · il y a
Une chute inattendue pour cette histoire si bien écrite ! Mon soutien ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir vous dépayser dans “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en FINALE pour le Prix Short Paysages –Isère 2020. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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