La foi du meurtrier

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Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...)  [+]

L’odeur. D’abord l’odeur. Une odeur qui m’emplit les narines, réveillant des jours anciens que je croyais assoupis à jamais. Odeur de vent salé, de silice éclatée, de grand large, de goémon pourrissant et de peaux huilées sous la morsure du soleil. Une vraie odeur de liberté.
Et puis après, les bruits. Claquement sec d’un cerf-volant dans l’azur trop net, cris aigus des mouettes, appels décalés du vendeur de chouchous. Le brouhaha désordonné et joyeux d’une station balnéaire.
Combien de temps ? Dix ans. Dix ans déjà.
Je sais qu’elle est restée là, que je la trouverai facilement. Dix ans à attendre ce jour. Cent-vingt mois d’ennui, trois mille six cent cinquante jours de haine, quatre-vingt sept mille six cents heures de colère, cinq millions deux cent cinquante-six mille minutes de solitude. Sans compter les années bissextiles. Un sacré sablier qui a égrené une à une mes illusions et tout le reste.
Je me plante un instant sur la promenade.
Juste pour regarder les enfants dompter l’écume, le besogneux sillage du marchand de glaces sur la plage bondée, les jeux de ballons et de drague,
les seins offerts, les parasols éclos. Laisser la mer me lécher les pieds, goûter moi aussi aux caresses de l’océan. Mais comment traverser maintenant ce patchwork de serviettes colorées et de corps étendus ? Il me faudra encore du temps pour me réhabituer.
Je reprends mon sac. Direction le motel bas de gamme où j’ai réussi à dégoter une chambre. Mon trajet croise Le Flash, la boîte où s’est fracassé mon destin un triste mois d’août. Là où j’ai appris que la naïveté pouvait se payer cash.
Mais qu’est-ce que j’y pouvais moi, dix ans plus tôt ?
Dora. Dora, une vraie reine. La reine de cette station chic et branchée. La reine de mes cauchemars. Il lui suffisait d’apparaître pour que les regards se tournent, pour que les conversations s’épuisent dans des chuchotements troubles, pour que les mâles sentent une étrange chaleur leur envahir le bas-ventre.
Et moi, j’étais l’un d’entre eux. Et c’est moi qu’elle avait choisi.
Dix ans à ruminer ses lèvres gourmandes, goût de cannelle et de fruits exotiques. Sa peau douce comme un souffle chaud de vent d’été. Ses yeux, lacs verts et envoûtants, authentique incitation au suicide par noyade. Ses cheveux,
cage de songes moirés. Ses seins, ses reins, ses jambes, véritable piège à mâle. Piège à con.
Dora.
Le Flash. La boîte où la parenthèse de ma vie se refermera bientôt. J’y reviendrai ce soir. Maintenant qu’elle en est la propriétaire. Un compte à régler. Avec elle, avec ce passé trop lourd, avec ce rêve éclaté.
Le motel. Je remplis ma fiche et prends la clé à la réception. Je jette mon sac sur le lit. Grincement de ressorts outragés. La chambre est d’une mortelle banalité, défraîchie, à la limite de la propreté. Un vrai palace par rapport à l’endroit d’où je viens. J’ouvre le sac, sors le Beretta niché sous les fringues. Je le planque tout de suite derrière le lavabo de la salle de bains, scotché à la faïence ébréchée. Et j’attends. Pas longtemps. Une heure à peine. Un grain de sable comparé à ces dix ans. La violence des coups ébranle la porte. Je vais ouvrir. Je savais qu’il viendrait, tout s’apprend si vite ici.
Toujours ce même air arrogant malgré ces tempes un peu plus blanches et ces deltas de rides aux coins des yeux.
- Alors comme ça, t’es sorti.
Il gueule plus qu’autre chose. Il n’a même pas besoin de montrer sa carte pour jeter le contenu de mon sac à terre, pour me pousser contre le mur sale, me fouiller et me lancer un ultimatum.
- Demain, demain tu vides les lieux. Je veux plus te voir traîner dans le coin, t’as compris. Sinon je te jure que t’y retournes. Je trouverai bien un moyen.
Il est content de son petit effet, persuadé de m’avoir foutu les jetons. Mais comment je pourrais avoir peur de ce petit connard de flic après ces dix ans de trou. Ces dix années à subir la loi des caïds, les brimades des matons, le manque d’horizon.
Dora s’était bien jouée de moi. Pour elle, j’avais tué. Etranglé ce pauvre type. Une simple serviette autour du cou que j’avais serrée, serrée dans le taxi qui lui appartenait.
Dix ans pour avoir fait disparaître son mari, pour avoir cru à une vie d’or et de paillettes. Lui était venu m’arrêter. J’avais compris plus tard.
Trop tard. Quand j’ai su qu’il était avec elle, qu’il avait raflé la mise sans aucune éclaboussure.
Le soir enfin. La ville s’ouvre aux plaisirs de la nuit. L’entrée du Flash est éclairée de mille feux. Le vigile à l’entrée me laisse passer. Il n’a pas repéré l’arme fixée à ma cheville. Quelques pas. Lumières tamisées, stroboscope sur la piste, musique assourdissante, foule grouillante. Loin, trop loin de moi.
Vertige.
Me reprendre, laisser ma respiration se réguler, m’approcher du bar.
Ils sont là. Tous les deux. Lui a toujours son air suffisant, sûr de sa force et de son droit.
Et Dora.
Oh Dora.
J’éclate de rire. Un hoquet ravageur qui balaie le passé. Les gens se retournent. M’en fous. Je viens de trouver un allié inattendu.
Dix ans.
Cent-vingt mois d’alcool.
Trois mille six cent cinquante jours de dope.
Quatre-vingt sept mille six cents heures d’excès.
Cinq millions deux cent cinquante-six mille minutes de nuits blanches et de jours blafards.
Le corps de Dora n’est plus qu’un marécage de plis graisseux où s’est noyée une image mausolée.
Je sors. Je ris encore. La ville est un manège qui vibre de mille sons délicieux. La lune brille dans l’océan. Je jette le Beretta dans l’eau noire, arrachant à la surface des écorchures d’argent qui dansent avec la houle.
Dix ans.
Je suis libre.

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