La fleur de cerisier

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Lucie M. Ponroy Rien à dire ... tout à écrire  [+]

Image de Printemps 2017

Germain regarde le réverbère et semble chercher quelque chose. Ça y est, il l’a trouvée, la tache de rouille à un mètre cinquante du sol environ, sur le côté gauche. Elle lui évoque comme à chaque fois un visage de femme avec un grand chignon. Il l’a vue pour la première fois il y a huit mois, au cours de sa promenade quotidienne et solitaire.
Germain ne parle à personne, mais ça ne veut pas dire qu’il ne pense à rien. Son cerveau bouillonne et il a plein de rendez-vous sur son chemin, comme des amis qu’il retrouverait à chaque coin de rue : un arbre tordu comme un vieillard plein d’arthrose, une gouttière qui fuit bruyamment sur une plaque de zinc au rythme du pas pressé des passants, un chat aveugle planté à sa fenêtre, une marbrure sur un vieux pan de mur, comme un voilier à la dérive... Il les compte et coche mentalement une croix dans sa tête, comme un bon présage ou plutôt comme l’absence d’un mauvais.
Cela remplit sa vie aujourd’hui. Il croise des vrais gens mais ceux-là ne sont pas dans sa vie, ils sont juste des motifs sur le papier peint.
Germain ne parle plus. Plus du tout. Pour quoi faire ?

Il a perdu les deux seules personnes avec qui il avait réussi à créer une bulle où il se sentait lui-même, en sécurité, protégé : Adèle, sa femme, et Gabriel son fils ; leur fils.
Lui, Germain, le fils de paysan, nié, ignoré toute son enfance par ses parents, traité comme un apprenti de plus à la ferme, a vécu toute sa vie sur le bas-côté, méfiant, voire agressif avec les autres.
Jusqu’à Adèle, beaucoup plus tard, des années plus tard. Elle avait su le pousser dans ses retranchements tout en douceur jusqu’à percer sa réserve de principe et à toucher quelque chose en lui, qu’il ne croyait même pas posséder.
Il s’était senti tout mou et tout fragile tout à coup face à elle. Mais bizarrement il aimait ça. Il lui avait alors tout donné : son cœur, son amour, son corps, sa vie.
Son travail à l’usine était harassant et répétitif, mais l’idée que cela soit pour créer un nid douillet pour sa douce Adèle lui faisait tout supporter.
Et puis l’idée d’abord, l’envie ensuite, l’attente enfin, longue, très longue d’un enfant qui serait comme un concentré du meilleur d’eux-mêmes.
Gabriel était né, son enfant, comme une graine qu’il surveillait avec attention, qu’il arrosait précautionneusement, dont il admirait les premières pousses, en qui il voyait le prolongement de lui-même et pour qui il aspirait à tout ce qu’il n’avait jamais osé imaginer, faire ou réussir pour lui-même. Cet enfant, c’était l’espoir.
À l’abri des autres au départ, ils s’étaient tous les trois créé un petit recoin de bonheur. Lui, courant derrière le petit vélo jaune de Gabriel s’empêchant de vouloir toujours le retenir ; Adèle et lui sur un banc comptant sans fin à la demande de leur fils les allers-retours de la balançoire ; Adèle apprenant à Gabriel à tresser les herbes pour en faire des couronnes, leurs trajets tout en chansons jusqu’à la piscine, le choix à la courte paille de la couleur de la nouvelle voiture : orange ; et le fou rire que cela avait déclenché entre Adèle et lui ! Des moments simples mais heureux, ensemble, tous les trois.
Petit à petit, Gabriel, ce petit bout, les avait ouverts sur le monde, il leur avait même appris à sympathiser avec les autres, les gens de l’extérieur, lui qui bavardait spontanément avec les commerçants, les voisins... Ils avaient même fini par y prendre goût, savourant le plaisir et la fierté d’accueillir les compliments de tous sur Gabriel.
Cette vie, Germain n’avait jamais osé la rêver.
Adèle lui en avait ouvert la porte et Gabriel lui en déroulait le chemin.
Mais un jour, on lui avait brutalement refermé cette porte au nez.
Ce jour où il n’avait pu les accompagner, ce jour horrible de l’accident sur le chemin de la piscine, la voiture emboutie, déformée, les corps qu’on n’arrivait même pas à sortir, et ces mots vides qui revenaient sans cesse : c’est fini, c’est fini, c’est fini !
Dans sa tête, tout s’était arrêté à ce moment-là. Comme si d’un coup il retrouvait le néant d’avant, d’avant Adèle et Gabriel. Il devint livide, transparent, et inconsciemment bascula sa vie sur mode automatique.
Il finit ses années de travail à l’usine jusqu’à la retraite, sans parler, sans échanger. Il fit son travail précisément, sérieusement. On n’eut jamais rien à lui redire, ni même à lui dire.
À la retraite, pour ne pas sombrer, pour ne pas penser, il se créa un parcours à travers sa petite ville de banlieue ouvrière, toujours le même parcours, quel que soit le temps, la date, le jour... Une machine, un robot, pendant des heures.
Il parcourut la ville de long en large, du nord au sud, croisant souvent les mêmes personnes aux mêmes moments : sortie des poubelles, départ pour l’école, promenade du chien...
Les gens le connaissaient mais ne le voyaient plus, comme l’horloge du village qui sonne les heures mais qu’on n’entend plus. Il faut dire que les gens s’étaient lassés de dire bonjour sans retour.
Germain, lui, ça lui allait. Ce qui comptait, c’était de retrouver le visage de femme au chignon, le chat aveugle et son vieil homme tordu. Tous les jours le même parcours, jamais une surprise, tout se déroulait toujours de la même façon, mécanique comme la musique échappée du papier perforé de l’orgue de barbarie.

Mais aujourd’hui quelque chose vient déranger sa routine rassurante. Il a un caillou dans sa chaussure droite. Ça le gêne, ça le gêne franchement. Il va devoir s’arrêter. Il ne fait jamais ça. Tant pis, il a trop mal. Le muret là-bas, ce sera très bien. Il s’assied sur le rebord du bout de la fesse, comme s’il avait peur de déranger, il se baisse pour défaire son lacet et secouer sa chaussure. Il sent alors quelque chose se frotter contre son autre jambe. Il se fige : il reconnaît le chat blanc aveugle de la fenêtre. Que fait-il là ? Il devrait être derrière son rideau en crochet à cette heure-ci, pour ne pas rater son passage. Il n’aime pas ça. Il repousse le chat du talon espérant qu’il rejoindra à temps sa tour de contrôle habituelle. Il refait hâtivement son lacet, se redresse difficilement et reprend sa route, contrarié. La rue du Clocher, la rue Emile-Roux, le square Caillebotte... Quelque chose le tracasse, il ne sait pas quoi.
À cet instant il sent un mouvement léger dans ses cheveux. Agacé, il balaie la grisaille de sa coiffure d’un coup de main furtif et voit tomber en tourbillonnant une petite fleur de cerisier blanche.
Il la regarde longuement une fois posée au sol. Elle est jolie, immaculée avec au centre les pointillés discrets des pistils jaunes. Pourtant, il ne se sent pas bien. Il ne sait pas pourquoi. Cette fleur ne devait pas tomber devant lui comme ça, c’est comme si on avait modifié son programme, réécrit son parcours. Il n’aime pas ça, pas du tout.
Il repart d’un pas nerveux, chaotique. Il cherche à retrouver son rythme et son détachement habituels. Il se concentre, respire un peu fort. C’est alors qu’il entend : « Vous allez bien m’sieur Germain ? »
Mon Dieu, qu’est-ce donc ? Il tourne la tête vers la voix et aperçoit la factrice sur son vélo électrique. Mais que fait-elle ici à cette heure ? Elle est en avance sur son horaire et son parcours. D’habitude, il la croise sans vraiment la remarquer, à l’angle de la rue des Rosettes et de la rue Héricourt. Alors... pourquoi ici, rue des Moulins ? Et pourquoi lui parle-t-elle ? Zut, il va falloir répondre. Il ne sait même pas s’il sait encore parler.
La factrice le regarde toute souriante, comme s’ils se connaissaient bien, comme s’ils avaient l’habitude de plaisanter ensemble. Elle l’a vu la factrice ? Elle l’a bien vu ? Lui, le Germain, dans son vieux jogging en nylon bleu nuit ?
Il grommelle un « ça va » inaudible et poursuit sa route tout en tentant d’effacer de sa tête le visage enjoué de la factrice.
Exceptionnellement, il va traverser le parc de la Perrine au lieu de le contourner. Peut-être a-t-il pris du retard à cause du caillou dans sa chaussure, il devrait ainsi rattraper les quelques minutes d’écart.
Il sent que quelque chose ne va pas et qu’il faut remettre les choses d’équerre. Peut-être que ce petit changement dans le tracé aura l’effet d’un coup de pied dans une botte de paille et permettra aux choses de reprendre leur place.
Tiens, il avait oublié qu’il y avait un bassin à l’entrée du parc. Tous ces enfants autour qui essaient d’attraper les poissons rouges ou de faire naviguer leurs petits bateaux d’écorce et de papier, ils sont drôles, on dirait les gargouilles de l’église Saint-Germain. Pour un peu, il remonterait bien ses manches pour les aider.
Un petit blond à bouclettes, tout débraillé, se penche tant qu’il peut pour rattraper son voilier fugueur qui s’éloigne vers le centre du bassin, mais rien à faire : la brise l’entraîne et les autres enfants s’amusent à remuer l’eau de leurs petites mains pour l’éloigner plus encore ! Les enfants rient, le petit blond bouclé laisse couler quelques larmes sales sur ses joues.
Germain hésite puis s’avance. Il tend au garçonnet une longue baguette d’osier ramassée par terre, et d’un geste lui indique le voilier. L’enfant s’allonge alors sur le rebord du bassin et Germain lui agrippe les chevilles fermement afin qu’il profite de toute son extension pour accrocher le voilier au bout de sa canne improvisée. Les enfants autour applaudissent l’exploit.
Une poignée de main mouillée et un large sourire plus tard, Germain s’éloigne embarrassé de cette reconnaissance dont il ne sait que faire.
Il sent quelque chose qui grince, son cœur bat d’une façon très saccadée, irrégulière. Comme une machine qui se remettrait en route après de longues années remisée dans la grange. C’est désagréable d’abord, ça grippe, ça frotte, ça accroche. Mais après c’est vivifiant, tonique, surprenant.
Quelle étrange journée. Il se surprend à fredonner un air qu’il ne connaît pas.
De l’autre côté du parc, il retrouve la boulangerie « des trois marches ». Personne ne fait la queue aujourd’hui.
Lui ne s’arrête jamais, il s’arrange toujours pour faire ses courses à la supérette, pas besoin de parler pour ça. Ça lui va bien.
Le soleil lui fait un clin d’œil à travers le store rayé de la boulangerie, et il sent sur sa peau la douce chaleur de début d’été.
À travers la grille du soupirail lui parvient l’odeur du pain chaud et des viennoiseries. Il ne se souvient pas avoir senti cela depuis des années. Cela remue quelque chose au fond de son ventre, et il se sent tout à coup affamé. L’idée de croquer dans la pâte chaude et grasse d’un croissant le fait saliver. Et s’il allait s’acheter quelque chose ? Sans réfléchir, il monte les trois marches à la volée et reconnaît Sofia, avec quelques années de plus mais toujours le même sourire.
Il venait souvent le dimanche matin avec Gabriel acheter de la ficelle craquante pour le petit déjeuner d’Adèle.
Sofia le regarde, en silence, en souriant toujours.
— Une ficelle, monsieur Germain ?
Elle semble heureuse de le voir. Et lui aussi étrangement.
— Non, Sofia, je vais prendre un croissant aujourd’hui, il fait beau.
Il trouve Sofia jolie dans sa robe à fleurs, il l’observe enrouler délicatement son croissant dans le papier fin.

Il se dit qu’il reviendra demain, pour acheter des chouquettes...

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Aurélien Azam · il y a
J'ai découvert ce texte grâce au recueil "Mues". Ce que j'ai particulièrement dans ce récit, c'est le ton naturel et touchant qui accompagne toute la narration. De petits riens font beaucoup, et on s'en rend compte avec force, avec le croustillant d'un croissant. Bravo :)
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Lucie M. Ponroy · il y a
Je suis touchée d’avoir été lue « sur papier » et appréciée. Merci pour votre commentaire qui répond exactement à ce que j’avais en tête pour ce récit.
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Lucie M. Ponroy · il y a
Hello André
Merci d’avoir pris le temps de lire ma nouvelle et également pour ton commentaire, ça me fait toujours plaisir. Oui, c’est tout à fait possible que tu connaisses Germain ... :-)).
A bientôt

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André Suard · il y a
Hello Lucie
Je crois connaître Germain
Jai beaucoup aimé ta nouvelle
Amitiés

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Lucie M. Ponroy · il y a
Merci pour ton commentaire sur « la fleur de cerisier ». Cela m’a beaucoup touché.
J’ai un autre texte en compétition sur Short-Edition dans la cadre de l’anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme, qui s’appelle « la dame qui sent bon ». Si tu veux, tu peux aller lire et voter (avant demain 12h). Je n’ai pas ton adresse mail, tu me la donneras ? Bises

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée..
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Lucie M. Ponroy · il y a
Encore un grand merci à tous, vos commentaires me touchent tous et m'étonnent toujours !
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Samuel Lhâa · il y a
Bravo Lucie, c'est un régal de vous lire
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Utilisateur désactivé · il y a
très jolie nouvelle, le souffle de la vie, qui quoiqu'il en soit est là quelque part pour caresser notre âme
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Eponine52 MILLOT-CONTE · il y a
Superbe ! je découvre les lauréats du palmarès et suis très contente ! j'adooore votre plume riche et visuelle qui fait que le lecteur est de suite happé par cette histoire émouvante dont les ressentis sont très forts ! Ainsi, il a suffi d'un grain de sable pour changer à tout jamais le quotidien de cet homme ! Les flasbacks sont très judicieusement insérés et on compatit à la douleur de cet homme qui se réfugie dans un quotidien tiré au cordeau pour ne pas se laisser happer par la vie mais le printemps est revenu et est là pour lui ! Une sublime histoire ! merciii pour l'évasion ! foi d'Eponine CHAPEAU A RAS DE TERRE pour ce récit tout en finesse ! Je participe au prix du court avec une très courte nouvelle "vengeance amère" alors si vous aimez, merci de me soutenir ! douce journée loin de ce monde malmené et encore BRAVOOOO !!
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JACB · il y a
Bravo Lucie, je suis ravie de vous voir nominée. Votre belle histoire le mérite .
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NISOU · il y a
le printemps qui s'ouvre à nouveau dans un coeur , l'infini bonheur de la vie qui renait , timide , discrète , le bouton qui va peut être s'ouvrir un peu plus demain . J'ai aimé ce lent et silencieux cheminement des petites choses , des petits actes qui peuvent nous aider à revivre , à renouer des liens .... MERCI
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Lucie M. Ponroy · il y a
C'est cela ... exactement ... les petits cailloux qui nous ramènent, comme, avant nous, le Petit Poucet, sur le chemin de la vie. Merci Nisou, votre commentaire me touche.

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