La fin pitoyable de Charles-André Merda ou la revanche de Maximilien

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En compétition

J'ai 50 ans. Je suis CPE. Je suis né en Ardèche et je vis en Saône et Loire. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon  [+]

Image de Été 2020

Cette fois, c’est la fin. L’imposture n’ira pas plus loin. Ma blessure est trop profonde. J’ai mal à en perdre les sens. Je vais crever là, le visage enfoncé dans la boue. Je dis boue, pour ne pas me sentir plus humilié encore, mais il s’agit d’une boue bien malodorante pour une boue honnête. Des remugles d’outre-tombe s’en échappent. Une sorte de fumier plutôt. Il y a de tout dans ce sol. Des boyaux encore chauds, du crottin humide, de l’urine sûrement. La peur, cela vous fait de ces effets ! Non, impossible de le dire autrement, j’ai la gueule dans la merde. Ma bouche et mon nez sont emplis d’excréments. Aucun moyen de m’en dégager, la douleur me paralyse.
En même temps, mourir dans la merde, cela me pendait au nez. Merda, c’est mon nom, je suis prédestiné.

Bien sûr, j’ai bien fait changer mon patronyme en Méda, mais cela n’y change rien. Il me colle à la peau. Merda je suis, Merda je resterai.
La puanteur envahit tout mon être. Je ne suis plus qu’un élément du gigantesque compost que certains s’acharnent à nommer champ de bataille. Difficile de respirer dans ce cloaque immonde. J’ai envie de vomir.
En même temps, je souffre tant que mon écœurement est un moindre mal. Je hurle pour faire diversion sans parvenir à atténuer en rien la brûlure de mes chairs. C’est affreux, je vais mourir dans l’ingrate fange de Russie. Je n’aurai peut-être pas de sépulture. La défaite est tellement grande que personne ne se souciera de ma dépouille. On me laissera me décomposer là comme les autres déchets. La terre en sera peut-être fertilisée, mais j’avais d’autres ambitions que d’être un adjuvant agricole.
Une merde, je vous dis, c’est écrit sur mon acte de naissance.

J’ai pourtant tout fait pour atteindre à la renommée. La gloire, je ne voulais rien de moins. J’aurais pu pourtant me contenter de mon sort d’héritier. Les affaires de mon père étaient prospères. Pour la soie, il ne manquera jamais de clients. Des gens de bien, il s’en trouvera toujours pour apprécier les produits de qualité. Il en faut bien des riches. Ces idiots de révolutionnaires voulaient les faire disparaître. Les criminels ! Que deviendrait l’honnête commerçant avec de tels raisonnements ? Comme si tout le monde pouvait se vêtir de délicates soieries ! Mais voyons, la production n’y suffirait jamais. Sans compter que la populace ne sera jamais capable d’accéder à la beauté. C’est d’une telle évidence.
Moi, j’ai toujours été royaliste. Le peuple, le peuple, il n’y a que les idiots ou les paresseux pour vouloir en être. Moi, j’ai toujours voulu m’en distinguer. La révolution, quelle ineptie ! Le désordre n’est pas bon pour les affaires. En tout cas, l’effondrement de la noblesse gâtait celles de ma famille. Dès le début, j’ai pris le parti de notre pauvre roi.
Un mauvais choix, je sais. Mais, je me suis adapté. Je porte bien mon nom. On me l’a assez dit tout au long de mon existence. J’ai effectivement retourné ma veste. Il fallait bien que je sauve ma vie. Intégrer un escadron de gendarmerie, vous pensez que ce n’était pas un crève-cœur ? C’était ça ou la guillotine. Je n’avais pas le choix. Mourir en martyr de la royauté n’était pas tant mes projets. J’ai été élevé en boutiquier, pas en héros, que voulez-vous.
Et puis, il ne faut pas croire que cela a été facile pour moi de commander mon escadron. Mes hommes me méprisaient. Citoyen véto, qu’ils m’appelaient, les misérables. J’avais beau donner le change, ces enragés comprenaient que ma foi républicaine était bien faible. Mais, je ne me laissais pas faire. Je les dirigeais d’une main de fer, ces cochons. Des meurtriers, des assassins de rois, des gueux surtout, voilà ce qu’ils étaient. C’est eux que l’on aurait dû passer à la faucheuse.

J’ai mal, j’agonise. J’étouffe dans la boue puante, mais ne perds pas la mémoire. Ma vie défile devant mes yeux clos. Je me souviens de ce fameux neuf thermidor, selon leur inepte calendrier, où j’ai pensé prendre ma revanche sur mon fade destin. C’était en 1792. L’an un de leur funeste république. Le général Barras avait ordonné que l’on délogeât le tyran de la maison commune. J’ai couru avec mes hommes accomplir cette mission qui comblait mes vœux. Quand je suis arrivé dans la pièce où se tenait Robespierre, il venait de se tirer une balle dans le menton. Le monstre n’avait pas le courage d’affronter ses juges. Pourtant, son procès eût été aussi court que ceux qu’il réservait à ses opposants. Il n’aurait pas eu à souffrir longtemps de la honte. Peut-être était-ce seulement sa conscience qu’il voulait fuir même si je doute qu’il en ait jamais possédé une.

Je ne suis pas non plus très fier de mon attitude ce jour-là. Je vous entends déjà dire : il porte bien son nom celui-là. Merda. Alors, je le dis avant vous. C’est vrai, j’aurais pu me dispenser de dire que c’était moi qui avais tiré sur Robespierre. Mais, je rêvais de renommée. L’argent du commerce familial ne me suffisait pas. Je recherchais les honneurs. J’ai fait ce qu’il fallait pour en obtenir. L’exécuteur du tyran, je pensais que cela me ferait un nom bien plus digne que celui que je tenais de mes aïeux. Merda, immonde tâche dont je ne me déferai jamais.
J’ai longtemps cru que l’arrestation de Robespierre allait définitivement changer ma destinée. D’un côté, cela a été le cas. Les promotions se sont enchaînées. Je ne faisais pourtant montre d’aucun mérite particulier. J’étais le vainqueur de Robespierre, cela suffisait. Bien sûr, c’était faux, mais j’étais le seul à le savoir et je faisais tout pour alimenter ma légende de héros. J’ai même écrit un mémoire en ce sens. Lui aussi, comme moi, sera vite oublié.
Le seul à y voir clair sur mon compte a été le général Schérer. Il a tout fait pour bloquer mon ascension. Il n’était pas fou le vieux ! J’ai eu beau le détester, je vois bien maintenant qu’il avait raison. Merda. Cela ne s’invente pas. Que voulez-vous que je fasse avec ça ? L’odeur doit me coller au corps. J’ai eu beau essayer de me laver du déshonneur de ce nom infâme, je n’ai jamais fait que m’y plier. Je me suis toujours comporté comme il me l’indiquait. La Légion d’honneur n’y changera rien.

Mon côté me fait affreusement souffrir. Je voudrais que l’on m’achève sur place. Mais, ce n’est pas ce qui va se passer. Je n’aurai pas le courage de donner cet ultime ordre, encore moins de l’exécuter moi-même. Mourir les armes à la main, sur le champ de bataille, ce serait encore partir en héros. Mais, je vais crever dans un lit, je le sens. Une mort banale. À mon image. J’ai pourtant tellement rêvé de grandeur.
Rien à faire, j’ai bien peur que ma postérité ne soit pas aussi grande que je l’ai toujours espéré. Je vais mourir dans une débâcle dont personne ne voudra perpétuer le souvenir. Un petit général minable comme moi ne sera qu’un maillon anonyme de cette catastrophe honteuse. Napoléon, j’ai pourtant cru en toi. Tu m’as fait baron. J’ai cru que tu allais restaurer la France d’avant cette fichue révolution. Tu n’as fait que la mettre à genoux et moi dans la merde. Je mourrai avec cette puanteur attachée à moi.
Voilà, on m’emporte sur un brancard. Je n’ai pas dit un mot. Je me contente de crier de douleur et de pleurer. Les gamins, qui me transportent, ne semblent pas se soucier de moi. Ils ne me regardent même pas. Il faut dire que je dois les effrayer avec mes gémissements. Ou alors, et plus sûrement, ils ont déjà compris que je ne m’en sortirai pas. Cela doit les énerver tout ce travail pour rien. S’ils n’en tenaient qu’à eux, ils me laisseraient agoniser, mais ils ont peur d’être punis. Refuser assistance à un gradé, noble de surcroît, serait pour eux une forme de suicide. Car j’ai un titre tout de même, mais, même moi, je n’y crois pas. Merda, je vous dis, je me nomme Merda. Charles-André Méda pour l’état civil, mais Merda pour tout le monde et pour l’éternité. Je vais mourir loin de chez moi, près de la Moskova, et personne ne me citera jamais dans aucune chanson. Robespierre, à qui je dois ma courte renommée, il se trouvera toujours quelque idéaliste pour l’encenser, mais moi je ne me distinguerai jamais de mon patronyme. Merda j’étais, Merda je resterai. Tout est dit.

***
*

Le soldat Tenenbaum marchait d’un air morne. Les yeux baissés, il semblait se lamenter sur l’état pitoyable de ses godillots tout crottés. Son humeur aurait dû pourtant être à la joie. Son pays venait de remporter une victoire décisive contre l’Ogre. Lui-même avait dégommé un général. Ce n’était pas rien. Ses camarades l’avaient largement fêté. Pour une fois qu’on ne le traitait pas de youpin, c’était un jour à marquer d’une pierre blanche. S’il n’eût pas été juif, son exploit lui aurait valu médaille.
Ce que le soldat Tenenbaum attendait surtout, c’était de pouvoir retourner chez lui. Ekaterinodar c’était bien loin. Sa pauvre femme était à plusieurs de milliers de kilomètres. Il n’en avait plus de nouvelles depuis des mois. Pourvu que l’accouchement se fût bien passé. L’enfant devait déjà tenter ses premiers pas. Il n’était pas là pour le voir et devait combattre pour un empire qui ne goûtait peu son peuple. D’où son peu d’enthousiasme.
Il le savait bien lui, Tenenbaum, qu’il serait à jamais un sujet de seconde classe dans cette Russie encore empreinte de moyen-âge. Les juifs ne disposaient pas de la liberté de circulation. Ils devaient rester dans leur zone de résidence. Il fallait éviter la contagion avec la population russe. Maintenir l’infection en quelque sorte. Pire, les pogroms s’annonçaient. Dans une dizaine d’années, ils seraient réalité.
Non, cette France, il ne s’en sentait pas l’ennemi. La Déclaration des droits de l’homme, surtout celle de 93, celle de Maximilien, c’était bien de là que venait l’espoir. L’abolition de l’esclavage, même si Napoléon était revenu là-dessus, l’égalité des citoyens quelle que soit leur religion, c’était tout de même beau. C’est dans cette France-là qu’il rêvait de vivre le soldat Tenenbaum.
Bien sûr, il ne pouvait imaginer que sa descendance réaliserait bien plus tard son rêve d’émigration et les prédictions de l’ambitieux Charles André Merda. Mais moi, je le peux.


Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnait le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre.
Ma France.

Jean Ferrat

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Line Chatau · il y a
Quand l'Histoire dépasse la fiction ! Le gendarme Merda a bien existé mais j'ignorais la suite de son histoire! J'aime!
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Fred Panassac · il y a
Un texte ironique bien tourné, deux destins parallèles, celui d’un royaliste et celui d’un révolutionnaire. Le récit se lit agréablement, et avec stupéfaction, d’autant plus que ce personnage a existé !
Mais il n’est pas évident, si on ne se rappelle pas que Jean Ferrat s’appelait Tenenbaum, de faire la soudure entre les deux parties.
Une belle histoire agréable à lire en se projetant dans le passé.

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Youri Billet · il y a
J'ai bien connu une famille Merda en Bourgogne... Beau texte d'Histoire !
En voici un autre si le coeur vous en dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage
Youri

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M. Iraje · il y a
Quand la petite histoire rejoint la grande, on finit par aimer l' Histoire.
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didier · il y a
Un texte très agréable à lire sur un sujet qui sort du lot
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Ange Papiers · il y a
Toujours ce style facile et agréable à lire. On se projette, on attend la fin avec une certaine impatience. J'aime beaucoup ...
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Joëlle Brethes · il y a
Ben merde alors : ce charlot-là a vraiment existé ;) ;) ;)

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