LA FIN DES LAPPAROSAURES

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J'aime écrire en prose et en vers. J'ai un vrai culte pour les mots rares qui m'obligent à m'enrichir en me ruant sur le dictionnaire; Je n'ai pas peur des textes osés qui me révèlent plus qu'il ... [+]

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Dès son entrée au couvent de la Garenne, Enguerrand pose son heaume et sa cuirasse dans le casier prévu à cet effet. Il enfile négligemment une robe de bure pendue à l'une des patères de la salle d'armes. Moine-soldat de forte stature, il est paradoxalement un piètre guerrier sans grande imagination. L'ordre unifié des défenseurs armés de la foi (OUDAF) lui a donc confié la "lourde" tâche d'évangéliser des proies faciles et rustiques. Il est vrai qu'il n'use de violence qu'avec discernement, et que ses appétences rurales le prédisposent à convaincre, donc à convertir, les paysans analphabètes. Il parcourt les seigneuries d'Usseau, de la Chaise et de Groie à la recherche de la moindre âme perdue. Il chevauche fièrement son vieux destrier nommé Hibix que l'ordre, suite à son refus obstiné d'utiliser un cheval de service, nourrit et soigne depuis bien longtemps. Dans les fontes de sa selle se tiennent les lettres de crédit qui constituent son principal outil de travail. En effet, les moines ont le privilège, en appui à leur mission pastorale, de gérer les subsides provenant des ouvrages réalisés par les enfants, dont le monopole de la vente est confiée aux magasins conventuels. Il assume donc la responsabilité de choisir avec les familles, par délégation des magistrats des trois seigneuries, les dépenses indispensables aux jeunes rustauds confiés à sa tutelle.
Aujourd'hui, il se sent plein de courage et de détermination. Il se rend à l'assemblée mensuelle convoquée par son supérieur, Dom Marius. Or il excelle dans l'art d'apporter la contradiction à ses chefs, et l'Abbé actuel est une proie de choix. Ses prétentions intellectuelles, sa maladresse verbale, ses décisions à l'emporte-pièce, l'exposent à la critique. Enguerrand, passé maître dans cet exercice, s'est imposé comme l'un des leaders influents d'un groupe de pression dénommé "convention pour la défense des tribus monastiques" (CDT). Cette organisation a deux buts:
- défendre moines et moniales contre le pouvoir présumé abusif de leur hiérarchie,
- empêcher toute expression tant du conseil pastoral composé de bénévoles, que des fidèles plus couramment nommés "usagers", qui voudraient contester l'autorité des moines.
C'est cette deuxième fonction qui explique l'influence des conventionnels. Les deux pouvoirs se protégeant l'un l'autre, ils avaient intérêt à s'entendre, au besoin au détriment des échelons intermédiaires de l'ordre. Enguerrand et les siens avaient réussi à se faire reconnaître tant par le Général de la congrégation que par sa Provinciale.
Face à cette collusion d'intérêt, Marius a commis la fatale erreur d'être croyant et de le dire. Il a l'outrecuidance de soutenir que les "défenseurs de la foi" tirent leur légitimité de leur soutien au pape d'Avignon. Enguerrand a vite compris le parti qu'il peut tirer d'une telle situation. Jadis, l'agnosticisme de Dom Francisque, précédent abbé, l'avait contraint à se singulariser en prenant des positions plus personnellement hostiles à celui-ci. Face au nouveau prélat, Enguerrand développe une toute autre stratégie. Il affirme en toute occasion sa foi en l'évêque de Rome. En effet, l'ordre a toujours refusé de prendre partie entre les deux successeurs de Pierre.
Au couvent les partisans de Rome sont appelés Cistémiciens, en hommage au prêcheur Cistémus, venu du couvent de Soryse. Cistémus est longuement intervenu auprès des frères et des soeurs. Il s'en est retourné dans sa Bretagne natale le jour où il a pris conscience qu'il était manipulé par les cédétistes contre la hiérarchie de l'ordre.
En ce mois de mai 1368, les Cistémiciens, longtemps écartés des affaires de l'église, sont à nouveau influents. L'Evêque de Rome a fait allégeance au pape Urbain. En contrepartie, ce dernier est parti s'installer au Vatican et vient de dire la première messe papale en l'église Saint Pierre depuis le début de la "captivité de Babylone". Les positions politiques de l'OUDAF en sont de plus en plus attentistes. Les maladresses succèdent aux maladresses. Le Général annonce qu'il envisage, pour de sombres raisons financières, de diminuer les soldes des moines. En effet, les fidèles sont de moins en moins riches et les dons seigneuriaux insuffisants. Enguerrand en rend responsable la hiérarchie locale et ne manque jamais une occasion de la vilipender en public. Il a d'ailleurs mis en péril ses frères en religion puisque deux de ses protégés armés, sans doute excités par ses allusions perfides, sont venus menacer le moine portier et Marius accouru pour lui porter main forte.
A la Garenne, depuis la promotion de Gerbert comme supérieur adjoint d'un petit monastère cantalou, le plus sûr soutien d'Enguerrand est la moniale Sigmuda. Celle-ci, peu sensible aux thèses de la convention, est essentiellement mue par son intérêt personnel. Ex-femme d'un célèbre penseur, elle est entrée dans les ordres par dépit amoureux. Elle a appris dans une université naissante, que Rabelais rendra célèbre un siècle plus tard, tous les détours de l'âme humaine. Rien ne résiste à son expertise qu'elle met en avant avec l'ardeur du néophyte. Quelquefois déprimée, souvent hyperactive, sa vision pervertie du monde rend son interlocuteur mal à l'aise au point que personne ne lui apporte plus la contradiction. Mais, en cas de conflit, son pouvoir de nuisance par le verbe est infini. Tout homme prétendant avoir une idée sur quoi que ce soit est son ennemi. Elle s'entend donc à merveille avec Enguerrand, dont les convictions sont souvent opportunistes, pour détester ce prétentieux de Dom Marius et ses prêches péremptoires. Son sens inné du "mot qui tue" lui vaut des relations distantes avec ses confrères et consoeurs qui ne la supportent que pour sa capacité à nuire à la hiérarchie. Ce jour là, Sigmuda voue une haine particulière à ce dernier qui lui a attribué une paroisse plus nombreuse que celle de ses pairs, sans consulter le chapitre conventuel.
Chemin faisant, Enguerrand la rencontre. Il partage son mécontentement puisqu'il vient de se voir affecté un territoire trop vaste compte tenu de ses nouvelles activités au concile ecclésial (CE) où il a été élu sur la liste du CDT. Très vite, les deux protagonistes se mettent d'accord pour ne pas laisser passer l'occasion de manifester.
De passage à l'ordinaire du chapitre, ils en profitent pour se préparer un de ces breuvages noir à base de graines récemment ramenées des environs de la terre sainte par un frère Croisé. Ils y retrouvent Vlademar, preux chevalier pourfendeur de torts, et Germain, intellectuel fourvoyé dans des tâches subalternes. Les deux frères sont en grande discussion et ne cessent de stigmatiser Dom Marius pour son entêtement et son manque total de respect des autres. Ils lui tiennent rigueur de n'avoir pas été assez diligent pour fixer les jours de repos dus à chaque moine et moniale pour son labeur. Plusieurs n'ont donc pas obtenu ce qu'ils souhaitent et sont réquisitionnés pour assurer la défense du couvent aux beaux jours. Ils le comparent à la Provinciale, Doña Maria, dont le mode de commandement, parfois directif, est souvent contesté. Leur indignation va croissante au point qu'ils n'utilisent plus que leur langue maternelle. Vladémar parle en suisse alémanique et Germain en pictave classique. Aucun des deux ne comprend pleinement ce que dit son interlocuteur, mais chacun ressent fortement la révolte de l'autre et en nourrit la sienne. Cette ambiance survoltée est soudain alimentée par les surenchères de la grande Katia qui, malgré son jeune âge, est l'une des plus anciennes moniales du couvent. Elle nourrit contre Marius un ressentiment irrationnel, qui ne cesse de s'alimenter des hésitations de ce dernier.
Comme d'habitude, chacun ne profère que des propos revendicatifs, et n'écoute pas les autres. Enguerrand parle de l'absence de sens collectif de ses contemporains et s'indigne des décisions arbitraires des "nationaux" de l'ordre. Katia critique d'abondance le dernier Comte du Poitou, qui a pris le parti du Prince Noir contre le Roi de France. Sigmuda développe sa difficulté à reloger des populations qui s'appauvrissent et accuse Doña Maria de son impuissance à convaincre les grands propriétaires fonciers. Germain l'écoute d'une oreille distraite en pensant aux ravages causés à la nature par les nouvelles méthodes agraires amenées par les conquérants anglo-saxons. Quant à Vladémar, il se plaint amèrement de la politique mise en place par les hospices qui, ruinés par la guerre de cent ans, laissent leurs imbéciles et aliénés en liberté, et des conséquences de cela sur l'activité de son ministère.
Au moment où tous vont rejoindre la chapelle pour s'y recueillir et y tenir convent, arrive Jehanne la guerrière, éternelle retardataire à la langue acérée. Cette dernière détient le triste record des sanctions infligées pour indiscipline. Son sport favori consiste à violemment critiquer ceux qui ont l'inconséquence de s'opposer à ses théories. Elle partage avec Sigmuda sa passion pour la science de l'esprit, à la mode en ce milieu de XIVéme siècle. Elle est souvent excessive et, lorsqu'elle prend parti, rationnel et irrationnel sont étroitement mélangés. Ses rares moments de tolérance vis à vis de ses collègues et supérieurs sont, le plus souvent, liés à son intérêt personnel.
Quelques autres moniales, Francine, Claudie, Berthe, Reine, rejoignent le cortège qui s'ébranle en direction de la chapelle conventuelle. Elles sont, très vite, contaminées par l'énervement ambiant. C'est donc un groupe effervescent qui atteint le cloître où sont déjà recueillis quelques unes de leurs consoeurs. Il y a là, notamment, Cristel, Clotilde, et Marie-Blanche, suivies des novices Piétra et Valére, ainsi qu'Anna qui a récemment remplacé la doyenne Mariam partie découvrir au hammam des frères musulmans la pratique du massage thérapeutique.
Dés le début de l'office, Enguerrand s'efforce de chanter faux, accompagné de Germain et Reine. Cela a le don d'exaspérer Dom Marius qui, souvent, perd le ton ou oublie une partie du texte. Quelques moments de recueillement sont entrecoupés de nombreux "apartés", à peine discrets.
A la fin de matines, la réunion peut enfin se tenir. En cette période de fêtes de l'ascension, Marius prend le temps de souhaiter à chacun une excellente quête. En effet les défenseurs de la foi vont profiter de cette période sèche, où les chemins sont facilement praticables, pour aller récupérer le "denier du culte" auprès de leurs ouailles. Reine, récemment chapitrée pour sa complaisance par Enguerrand et Jehanne, lui coupe la parole et se plaint amèrement d'être obligée de participer au conclave d'Avignon en septembre. Elle s'émeut de servir de faire valoir à Marius, dont le nom figure parmi les prêcheurs inscrits. Enguerrand manifeste son approbation au discours de sa consoeur par des grognements sonores. Il s'agite et claque bruyamment sa stalle, aussitôt imité par Germain distrait qui ne sait pas vraiment de quoi on cause. Il signale ainsi à l'attention des cédétistes son appartenance à leur groupe. Plusieurs autres participants en profitent pour menacer l'abbé de boycotter cette réunion.
Tous les autres sujets vont être prétexte à récrimination. Francine et Cristel vont accuser tour à tour leur supérieur de n'avoir pas prévenu de son absence récente, du retard pris dans le classement des manuscrits... Clotilde et Vladémar s'indignent d'avoir dû confesser à la provinciale leur attitude lors du dernier office: l'une était absente, l'autre l'a quitté en fureur. Chacun utilise le "nous" collectif comme s'il était mandaté pour obtenir réparation d'un préjudice commun.
Dom Marius n'écoute plus ce déchaînement que d'une oreille distraite. Son esprit bat la campagne vers un ailleurs où chacun saurait se sentir concerné par le progrès collectif plutôt que par la chasse aux sorcières. Il se souvient de ses précédents couvents où une certaine forme d'entraide et un peu de chaleur relationnelle existaient. Il maudit cette congrégation pour sa richesse qui n'incite pas ses membres à la solidarité. Il attend avec impatience le courrier du vendredi souvent porteur des propositions d'affectation dans d'autres ordres.
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M. Iraje · il y a
Les ordres se suivent et se ressemblent. Autre temps, mêmes moeurs ...
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Emile Emile · il y a
Les hommes seront toujours des hommes...
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Felix Culpa · il y a
Une plongée dans l'histoire. J'apprends en vous lisant, même si j'ai un peu de mal à tout comprendre.
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Emile Emile · il y a
Désolé ! C'est une transposition de faits actuels, romancés et replacés dans une autre époque... Un peu difficile à lire, n'est ce pas ?

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