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La fin des haricots

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Clément Paquis

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« Vous allez crever comme une merde », c'est le genre de chose qu’on n’a pas forcément envie d'entendre. Bon, j'avoue, j'exagère. Mon médecin ne m'a pas vraiment annoncé la nouvelle de cette manière. Il est plutôt du genre diplomate, le bonhomme. Quand je l'ai vu arriver avec sa tête de croque-mort, je n'ai pas eu besoin de sous-titre. « Cancer ? » j'ai demandé. « Cancer. » il a répondu. Et pas le moins méchant, celui du pancréas. Le Terminator, qu'on l'appelle dans le milieu médical. Son contrat, il l'exécute en quelques mois, jamais plus, souvent moins.

*

Quand tout va bien, se voir rappeler d'une manière aussi brutale qu'on est mortel, ça chahute l'esprit. Personne n'est pressé de mourir. Pas même les suicidaires, quoiqu'ils en disent. En tous cas, moi, mourir, c'était pas un truc que j'envisageais avant longtemps. À trente ans, c'est avec plaisir que j'aurais laissé de côté ce genre de problématique. Pour deux ou trois décennies, au moins. Mais non, pas le choix. Le crabe a décidé de faire son nid dans mes boyaux, c'est comme ça. C'est la vie. C'est ma mort.

*

Je ne saurais pas bien dire ce qui m'a poussé à agir ainsi que je l'ai fait. L'instinct sans doute. Le besoin de faire la paix avec les gens que je connaissais, y compris ceux pour qui je n'avais aucune estime. Proche de la mort, on se met à reconsidérer son athéisme avec des yeux propres, lavés par les larmes. On range l'arrogance de sa jeunesse et on regarde l'avenir en jours et non plus en années. Et l'idée d'un jugement proche se fait de plus en plus présente. Qu'est-ce que j'ai bien pu faire qui justifie que mon karma soit jugé propre par le grand Manitou ? Et je dis propre mais convenable me suffirait. Juste de quoi passer le contrôle technique.

*

Je me suis d'abord occupé de Dom. Dom travaille pour moi depuis plus de vingt ans et on peut dire que je ne lui ai pas toujours rendu la vie facile. Dans mon métier, il faut faire passer le business avant les sentiments humains, sinon c'est la clef sous la porte assurée. J'en ai connu, des concurrents avec le cœur sur la main. Ils ont tous finit par déposer le bilan. Faut choisir : les affaires ou l'humanitaire, mais on ne marie pas des moutons avec des loups.

*

Ce système de commission et d'avance sur commission, ça me permettait de garder Dom en laisse. Sa paye, je la lui versais toujours sous la forme d'un genre de pourboire duquel il m'était redevable. Pas de salaire, non. Je lui faisais l'aumône. C'était en tout cas ce qu'il fallait qu'il croit pour rester à ma botte. Lorsque je lui ai payé tout l'argent que je lui devais, je me suis donné l'impression d'affranchir un esclave. « Prends ton rudius, gladiateur ! Te voilà libre ! Non pas que tu aies bien combattu, mais tu fus soumis comme il fallait que tu le sois ! »

*

Vous ne vous rendez pas compte de la quantité de pognon que l'on peut amasser lorsque, comme moi, on a vécu en pingre toute sa vie. Sur tous mes comptes réunis se trouve, en gros, la somme de trois millions d'euros.
Trois millions que je comptais faire fructifier, et sentir grossir dans mes coffres pour le simple plaisir de l'accumulation. C'est terrible, cette addiction. Avoir beaucoup donne envie de vouloir beaucoup plus et de ne rien céder à personne. Le pouvoir que confère l'argent, le regard des autres lorsqu'ils apprennent combien vous représentez en euros ou en dollars, cette manière qu'ils ont de changer à votre contact, comme si vous deveniez, en un instant, une sorte de Divinité. C'est une drogue.

*

La chimio, ça fait atrocement mal. J'ai l'impression qu'on me vide de ma substance vitale à chaque fois que je ressors de l'une de ces maudites séances. Et pour quel résultat, puisque de toutes façons, c'est plié pour moi ? Pour le plaisir d'un genre de sadisme médical ? J'aimerais bien voir la tête d'Hippocrate alors que ceux qui sont censés prêter serment sur son nom s'essuient les pieds sur sa volonté.

*

Je n'aurai plus rien dans moins d'une heure. J'ai décidé de céder tout ce que j'ai de mon vivant. J'ai choisi une association caritative et dès lors que j'aurai cessé de respirer, toute ma fortune lui sera versée. Je n'estime pas avoir eu une vie bien saine en terme de karma, alors si mon argent peut aider à ce que je m'élève, ne serait-ce qu'à titre posthume...

*

— Vous savez, il y a toujours des genres d'interventions de la dernière chance. Ça s'appelle la médecine expérimentale, et si vous êtes d'accord, on peut tenter des trucs avec vous.
— « Tenter des trucs ? » Ça sonne pas très professionnel comme langage...
— Vous avez envie que je vous sorte la logorrhée habituelle pleine de terme médicaux volontairement incompréhensibles ? Ça vous rassurerait ?
— À vrai dire, oui. Là, j'ai juste l'impression d'entendre parler un rebouteux.
— Je suis le professeur Jérôme de l'Orbier, il n y a pas plus sérieux et compétent que moi, vous n'avez qu'à demander autour de vous.
— Je vous crois sur parole. Veuillez me pardonner, je ne suis plus moi-même ces derniers temps. L'approche de la mort sans doute.
— On va essayer de renverser la vapeur, vous allez voir.

*

Après huit mois d'un traitement sans douleur ni effets secondaires, alors même que j'aurais dû passer l'arme à gauche depuis un bon moment ainsi que me l'avaient pronostiqué les cancérologues, j'étais encore debout et plutôt en forme. C'était presque de la déception que je ressentais. Après avoir fait la paix avec moi-même, après m'être remis en question, après avoir cédé ma fortune, mes biens, je trouvais vaines toutes ces expérimentations qui ne faisaient que prolonger cruellement mon chemin de croix. Et l'Orbier est venu tout foutre en l'air.
— J'ai une bonne nouvelle !
— Quelle genre de bonne nouvelle on peut bien avoir à annoncer à un cancéreux en phase terminale ?
— La nouvelle de sa guérison !
Je crois que c'est la première chose qui m'a fait tiquer, avant la nouvelle elle-même. Il avait dit « guérison » et pas « rémission ». C'est pas commun, de guérir d'un cancer.
— Docteur, vous avez dit « guérison » ? J'ai bien entendu ?
— Oui oui, vous avez parfaitement bien compris !
— Vous m'expliquez ?
— Votre organisme ne contient plus aucune trace de cellules cancéreuses. Les tumeurs ont disparus, votre pancréas s'est régénéré et si je vous découvrais pour la première fois, je m'étonnerais de recevoir en consultation un patient en aussi bonne santé.
— Mais comment ? Que s'est-il passé ?
— Ce traitement expérimental a fonctionné au-delà de nos espérances, on peut dire que vous êtes un sacré petit veinard !

Un sacré petit veinard plein d'amertume et sans un sou. À l'énoncé de cette nouvelle qui se voulait pourtant bonne, ma soif de l'or m'est revenue en plein visage comme une décharge de chevrotine tirée à bout portant. Je me suis alors maudit d'avoir si peu cru en cette médecine que j'avais pourtant si grassement payé à tenter de me tirer d'affaire. Mais un homme de mon calibre retombe toujours sur ses pattes. Et mon nez n'a jamais reniflé l'odeur de l'argent aussi fort qu'aujourd'hui.

*

Une histoire pareille, ça se vend cher. « Guérit de l'un des cancers les plus agressifs connus à ce jour. Un homme qui avait tout cédé avant de partir pour le grand voyage. » Je fais le tour des médias. Plateaux télé, radio, presse écrite, une adaptation de mon histoire est en cours de tournage pour le grand écran. Et puis, il y a ce livre que j'écris. Enfin, disons plutôt que je le dicte. Je n'ai jamais été très brillant à l'écrit. Dom, en revanche, a une bien jolie plume. Et avec toutes ces avances que je lui ai versées pour exécuter ce travail, il a plutôt intérêt à vite terminer mon futur best-seller.





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Bruno Scozzaro · il y a
Putain, j'étais passé-z-à-côté.
Enormissime. Bon, je vais être honnête, la chute, je m'y attendais un peu (c'est exactement comme ça que j'aurais terminé. Mais bon, c'est fin, bien ficelé, et on ne s'ennuie pas une seule seconde. Tout le contraire de la majorité des nouvelles et TTC que je lis ici.
Bref. Clap clap :-). Pour la canonisation, je vais faire une lettre (lol). C'est pas possible autrement.

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Clément Paquis · il y a
Oui mais c'est normal que tu te sois attendu à la chute, car une chute aussi géniale ne peut être attendue que par un génie, non ? (habile façon de s'auto-complimenter en faisant mine de complimenter l'autre ^^ )
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Bruno Scozzaro · il y a
C'est dur, d'être un génie, ouaip (lol). Si en plus, comme moi, tu souffres d'humilité chronique, c'est encore plus difficile :-).
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Granydu57 · il y a
Dom mal payé, dom bien payé, reste l'esclave.
+1

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Keith Simmonds · il y a
Belle histoire qui fait réfléchir à notre mortalité! Mon vote # 31! Comme c'est le dernier jour pour voter, Je t’invite à venir lire mes deux poèmes, NOSTALGIE et PAPILLONS! Merci d’avance!
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Fred Panassac · il y a
Je ne sais pas si la chute me réjouit ou me désole mais c'est une belle chute ! Bravo Clément pour cette histoire impitoyable.
Mon vote !
Vous pouvez visiter ma page pour les haïkus en lice et la nouvelle en compétition si le coeur vous en dit.

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F. Chironimo · il y a
finement manoeuvré!
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Dolotarasse · il y a
Euh mon commentaire n'a pas fonctionné lors de mon vote ?
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Isabelle Is'Angel · il y a
Comme quoi ........... il ne change pas dans le fond !
Par contre, j'ai adoré vous lire.

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Olivier Vetter · il y a
D'habitude l'approche de la mort rend les gens meilleurs
Pas cette fois...
+1

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Lumiyah · il y a
quelle histoire incroyable, à un moment j'ai l'impression que ce personnage aimant l'argent va devenir meilleur, mais il n'y a que l'argent qui compte, et il a de la chance d'avoir guéri, car il aurait pu crever avec son bel argent.... vraiment bien écrit ! +1

Merci de venir me visiter http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lui-15

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Clément Paquis · il y a
Cette nouvelle était censée faire partie d'un recueil que je n'ai finalement jamais eu envie d'écrire ! =)
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Lumiyah · il y a
eh bien il faudrait retrouver l'envie !
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Maud Garnier · il y a
dommage ! :-)
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Clément Paquis · il y a
J'ai un bien meilleur projet en cours !
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Maud Garnier · il y a
ah oui ? un roman ? un recueil de nouvelles ? une BD plus grande que les petits format ?... tu nous en diras plus ? :-)
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Clément Paquis · il y a
J'écris la suite d'"une poignée de clous", en fait j'ai l'idée fixe de faire un roman total.
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J.D.Flyman · il y a
Bonsoir Sieur Clément.
Je reste...presque sur ma faim !
Vous avez vraiment des talents aussi diverses que fins dans beaucoup de domaines !
Je vous souhaite une bonne soirée !
+1 bien sûr !
Désolé pour les fautes d'orthographe sur ce message, je vous réponds par le tel.

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