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Philippe Devos

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En ce temps là, les gens travaillaient pour leur pomme, l’État leur foutait la paix, il n’y avait ni impôt sur le revenu, ni chômage, ni service militaire. En ces temps bénis où Dieu existait encore et où on n’avait pas à fournir un justificatif du médecin quand on posait malade, chacun cultivait son champ tranquillement dans son coin, échangeant au besoin ses patates contre les poules du voisin. Bref, on était peinard, même si on avait tendance à mourir à trente ans de la tuberculose ou de la syphilis, ou d’une de ces maladies courantes au Moyen-Age qui faisait qu’on n’avait pas de problème de retraite. Donc pour nuancer un peu, on était peinard jusqu’à ce qu’une maladie incurable nous emporte, qu’on choppe la goutte à force de se goinfrer de gibier, ou que le seigneur d’à côté vienne raser notre champ.

Notre histoire débute en l’an de grâce il y a bien longtemps, dans la bourgade pittoresque et bien nommée de Beuvry-lez-Orgy. Le bourgmestre marie sa fille à un mercenaire de passage, heureux et soulagé de pouvoir enfin récupérer sa chambre afin d’en faire la salle de billard dont il rêvait depuis des années. Le billard d’alors ne s’appelait pas billard, mais son nom ayant été oublié, j’emploie ce terme par commodité de langage. A l’époque, il s’agissait d’un jeu qui se pratiquait seul, avec des tessons de bouteilles et une vessie de porc ; loisir dont la dangerosité et le faible intérêt ludique précipitèrent le déclin.

Pour le mariage de sa fille unique bien-aimée (il avait eu neuf garçons à côté), le bourgmestre avait mis les petites écuelles dans les grandes : spectacle de mime chantant, comique itinérant, et le clou du spectacle : un combat d’ours. Le combat d’ours était une activité très populaire à l’époque. On plaçait dans un enclos un ours et un homme, et on pariait sur le temps que tiendrait l’homme sans mourir. Quel intérêt pour l’homme me demanderez-vous ? C’est que voyez-vous, en ce temps-là, on avait le sens du spectacle, et on savait s’amuser. Parfois afin de pimenter un peu le combat, on ajoutait un ou deux ours.

Le spectacle de mime chantant ayant dû être annulé à la dernière minute pour cause d’extinction de voix de l’artiste, on embraya alors sur le numéro du comique itinérant, un certain Bolduc, qui avait itinéré depuis le patelin d’à côté pour l’occasion. Il se trouva que le sketch qu’il joua n’était pas drôle. Mais alors pas drôle du tout. De mémoire d’orgeoisbeuvressiens (nom des habitants de Beuvry-lez-Orgy), on n’avait même jamais aussi peu ri à un spectacle comique. Passés les premiers toussotements gênés dans l’assistance, les premières invectives commencèrent à fuser, puis les tabourets. Finalement, le bourgmestre décida d’un commun accord avec les convives que le comique itinérant, qui était une véritable insulte à tout ce que l’humour représentait, irait combattre l’ours dans l’arène en lieu et place de celui qui avait été tiré au sort en début du repas, à savoir le marié.

Comme il se trouvait qu’on était à court d’ours dans la région, on avait remplacé l’animal par un cochon. L’heure du combat arriva, Bolduc entra dans l’arène, sous la menace de fourches et des injures de la foule, et fit face au terrible animal qui était en train de se rouler dans la boue. Le combat commença, dura, s’éternisa, sans que ni l’homme ni la bête ne parvinrent à se départager. A vrai dire, en vertu d’un accord tacite entre les deux protagonistes, ni l’un ni l’autre ne se portèrent même le moindre coup (ne cherchez pas plus loin l’origine de l’expression « copains comme cochons »). Le bourgmestre qui présidait la rencontre fut obligé de déclarer le match nul, à la grande déception du public, et chacun retourna à table pour le dessert.

Mais Bolduc ne l’entendait pas de cette oreille. Son honneur de clown apathique avait été atteint. Il se dit que s’il avait su, il aurait fait bourreau comme son père.

Sous l’action conjuguée du désarroi et d’une ébriété non feinte, et profitant de l’absence du mari parti improviser un numéro de cracheur de feu dans l’étable d’à côté pour amuser les enfants, il traversa l’assistance et se planta devant la table de la mariée afin de lui demander une faveur. Cette dernière, amusée et intriguée, accepta de l’entendre. Bolduc proposa à la mariée de lui offrir une écaille de dragon en échange de sa main. Il se dit qu’ainsi, il pourrait se venger du bourgmestre qui avait ruiné sa réputation et mit un terme prématuré à sa carrière naissante. La mariée, amusée, accepta. Au pire elle accepterait sa main, Bolduc étant plutôt bel homme, et son mari serait certainement mort à la guerre d’ici là s’il n’était pas un jean-foutre.

A l’époque, les dragons étaient les créatures les plus redoutables qui soient. Leurs écailles, leur sang, leurs dents, et d’autres parties de leur anatomie que la décence m’empêche d’exposer ici, étaient réputées posséder des propriétés magiques ou curatives très puissantes. Encore fallait-il trouver un dragon et survivre à la rencontre.

Les dragons étaient connus pour vivre dans des endroits très reculés, sauvages, loin de toute civilisation (grottes, marais, déserts, Picardie...). Bolduc entreprit donc de faire le tour des endroits reculés afin de trouver un dragon, le vaincre, ou éventuellement négocier avec pour qu’il accepte de lui laisser une écaille, quitte à la lui rendre plus tard, afin de se venger de son futur beau-père. Il parcourut deux années durant tout le royaume, balayant chaque recoin, jusqu’au jour où il en vint à la conclusion déroutante qu’il n’y avait pas de dragon. Il fit part de son constat autour de lui, étonné de son propre aveu de n’avoir trouvé aucun dragon dans le moindre coin reculé. Bien entendu, personne ne voulut le croire. Douter de l’existence des dragons à l’époque, c’était comme douter de l’existence des elfes, ou de l’honnêteté des banquiers. Bolduc en fut fort contrarié. Il était sur le point de se décider à rentrer chez lui, bredouille, à demander des excuses à son père pour avoir dénigré sa profession et reprendre les rennes de l’entreprise familiale, quand un soir, alors qu’il était attablé dans une taverne miteuse, les yeux perdus dans son gruau, quelqu’un vint s’asseoir en face de lui.

L’ homme était encapuchonné, tout de noir vêtu, avec un nez crochu, une barbe mal taillée, des doigts griffus, et arborait un rictus énigmatique qui lui déformait le visage. Dès qu’il le vit, Bolduc sut qu’il pouvait lui faire confiance. L’individu se présenta comme étant un membre de la Guilde des Sceptiques. Il avait entendu parler des récents déboires de Bolduc, et lui proposait l’aide de ses pairs afin d’organiser une grande battue dans tous les coins reculés du royaume, afin de tirer au clair cette histoire une bonne fois pour toutes.

C’est ainsi que rapidement, un peu partout dans le royaume, de petits groupes se mirent en branle, sous la direction de Bolduc et avec l’aide bienveillante de la Guilde des Sceptiques, afin de ratisser tout le pays pour dénicher le moindre dragon qui s’y terrerait, et faire part au public de leurs résultats.

Cette affaire arriva bientôt aux oreilles du monarque. Ce dernier avait pour emblème un Dragon, symbole du pouvoir royal hérité de ses ancêtres, glorieux aïeux qui avaient tout comme lui l’immense mérite de s’être donné la peine de naître. Il apparut très vite au bon roi qu’il fallait arrêter ce dément, ce Bolduc, sous peine de devoir repeindre toutes ses armoiries et de passer pour un idiot au prochain congrès des rois, qui aurait lieu, pour ne rien arranger, chez lui dans trois mois.

Certains de ses plus proches conseillers lui proposèrent d’attendre, arguant que Bolduc finirait bien par tomber sur un Dragon qui lui réglerait son compte. Mais la Guilde des Marchands de Colifichets ne l’entendait pas de cette oreille. Ces derniers voyaient d’un très mauvaise œil la fin hypothétique d’une des parties les plus lucratives de leurs business, à savoir les fétiches à base de restes draconiques. Finalement le roi trancha en leur faveur, et des chevaliers furent envoyés de par les routes afin d’arrêter Bolduc dans sa folle entreprise.

Ce dernier fut jugé en comparution immédiate, et condamné à être pendu, brûlé vif et décapité pour propos fantasques à la limite du séditieux. Il est à noter que depuis les dernières réformes pénales, et compte-tenu de la crise de vocation pour la profession de bourreau à cette époque, les condamnés à mort étaient simplement attachés à un poteau, charge à la foule de les lapider à coup de tomates jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou qu’on soit à court de tomates. S’ensuivait généralement un grand banquet qui rendait ces exécutions très appréciées du public.

C’est ici que notre héros disparaît des chroniques, rien de plus n’est rapporté à son sujet. La région où la sentence fut prononcée étant pauvre en tomates, et riche en potirons géants, nous laissons le lecteur tirer ses propres conclusions à son sujet.

Quoi qu’il en soit, le doute et la suspicion s’étaient emparés du cœur du roi, de sa cour, et d’une partie grandissante du peuple, tandis que la Guilde des Sceptiques continuait dans l’ombre à œuvrer à son entreprise de démystification.

C’est ainsi qu’au grand dam des marchands de colifichets, le roi prit la décision une fois passé le congrès international des monarques d’acter officiellement l’inexistence des dragons, et de faire disparaître la créature de ses armoiries, au profit d’une licorne.

PRIX

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Alex Maliraut · il y a
Je viens de tomber dessus, 7 mois plus tard.
J'aime le style décalé et en même temps les leçons de bon sens à peine cachées. BIen sympa :)

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Philippe Devos · il y a
Merci Lesatix d'avoir dépoussiéré cette histoire :) Ravi que ça t'ait plu !
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Raniarick · il y a
Super sympa et très drôle ^^
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Philippe Devos · il y a
Merci beaucoup Raniarick, ravi que ça vous ait plu !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Retour accidentel et je m'aperçois, confuse, que j'ai commenté et oublié de voter ! Mes plates excuses. Erreur réparée.
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Philippe Devos · il y a
Merci Patricia, c'est très gentil à vous. Je ne vérifie pas les votes et n'y apporte pas d'importance, donc vous êtes doublement pardonnée :)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Magnifique conte, pardon relation documentée d'une page d'histoire. Le style nous emporte et on ressort convaincu(e) de la véracité...de votre talent.
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Isabelle Lambin · il y a
La vérité sur une partie de notre Histoire enfin rétablie ! ;o)
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Philippe Devos · il y a
J'ai essayé d'être le plus factuel possible :D
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Isabelle Lambin · il y a
Et c'est tout à votre honneur ! C'est si rare de nos jours. Des faits bon sang ! a-t-on envie de crier... Heureusement, Devos est arrivé, sans se presser avec son dragon et son grand stylo !
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Utilisateur désactivé · il y a
Excellentissime! J'adore! Mon vote!
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Philippe Devos · il y a
Merci beaucoup Luc ! :)
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle histoire qui nous apprend bien des choses! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Beryl Dey Hemm · il y a
Complètement déjanté!! je vote
Et à propos de déjanté, mon oeuvre "le diable", en compétition des très courts pour l'été 2016, sera peut-être à votre gout ?
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-diable-1

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Br'rn · il y a
Moi-même en permanence discrédité par les détracteurs de tous poils qui mettent en doute la véracité de mes récits pourtant très documentés et proches de l'irréfutable, j'ai apprécié l'humour de la situation et l'incontestable érudition qui accompagne cette saga locale !!!
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Philippe Devos · il y a
Merci Br'rn! Ravi que cette épique fresque t'ait plu!
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