La Fin de l'Attente

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Illustratrice et scénariste de bande dessinée... ainsi qu'écrivain à mes heures perdues  [+]

Ils l'avaient envoyé là où nul homme ne pouvait aller, il y a de cela des années.
Et ils l'avaient oublié, il y a de cela des années.
Mais il les attendait toujours, errant sur la planète en flammes, dont le coeur se glaçait parfois lorsqu'elle s'éloignait de son étoile.

Attendre, attendre encore et toujours... Il ne pouvait rien faire d'autre. Il ne dormait jamais, il ne mangeait jamais, et il ne savait pas rêver ou penser par lui-même.
Il ne parlait pas non plus.
Et sous sa poitrine ne battait aucun coeur.

Pourtant il se souvenait, comme un ordinateur se souvient. Dans sa mémoire défilaient sans cesse des chiffres, qui circuit après circuit, se matérialisaient en images et parfois en sons flous et métalliques.
Mais ses souvenirs ne lui apportaient ni tristesse ni joie. Il ne pouvait ressentir aucun sentiment.

Parfois, il s'arrêtait à l'ombre d'un de ces cratères qui se ressemblaient tous, et calculait machinalement son diamètre et sa profondeur. Puis son oeil gauche s'illuminait d'un flash rouge, et prenait des photos dont les images ne parvenaient depuis longtemps déjà plus à destination, préférant aller se perdre dans les infinis espaces du cosmos.
Pourtant, il continuait sans relâche d'accomplir la mission pour laquelle on l'avait abandonné ici, photographiant, calculant, et étudiant le sol et les cratères balayés par le vent solaire comme il l'avait toujours fait, en attendant qu'ils viennent le chercher.

Attendre, attendre encore et toujours... Il ne savait rien faire d'autre.

Parfois, il s'arrêtait net, pareil à un chien de chasse en arrêt, et à ce moment, une météorite venait s'écraser à quelques mètres devant lui, creusant une nouvelle cicatrice qui resterait jusqu'à la fin des temps.
Il captait les ondes et savait prévenir l'arrivée d'une météorite, même la plus petite qui soit. Et après que chacune d'elle eût atterrit en se volatilisant, il regardait le nouveau cratère qui s'était formé sous ses yeux éteints, puis l'étudiait, le photographiait, encore et encore...
... Avant de reprendre sa route, selon la trajectoire qu'ils avaient tracée, de cratère en cratère, sans jamais en oublier en seul.
Il n'était jamais fatigué, et des nouveaux cratères naissaient toutes les secondes dans ce monde mort où le temps n'avait déjà plus d'importance.
Il attendrait des années, des décennies, des siècles, des millénaires, une éternité... qu'ils viennent le chercher.

Il ne pouvait pas mourir. Juste attendre , attendre encore et toujours...

Sa silhouette frêle et scintillante aux rayons du soleil voisin aurait continué ainsi d' animer ce monde abîmé, jusqu'à ce qu'ils reviennent... et s'ils n'étaient revenus après toutes ces années, flottant dans leur immense vaisseau argenté et silencieux, comme une apparition divine, sublimée par l'attente.
Oui, ils étaient revenus, plus puissants que jamais, dans cet endroit où nul homme ne pouvait aller il y a de cela des années.
Il pouvait capter les ondes de leurs voix et les traduire dans sa propre langue mathématique.
Ils survolaient majestueusement la planète en flammes, répandant l'ombre de leur puissance à travers le sol troué, recouvrant la lumière du soleil comme une éclipse totale.
Mercure, bon dieu, Mercure ! Nous y sommes enfin ! disaient-ils.
Et le vaisseau argenté continuait d'étendre son ombre dominatrice, jusqu'à ce qu'elle recouvre la frêle silhouette de celui qui l'attendait depuis des années déjà.
Son oeil gauche s'illumina d'un flash rouge qui se refléta contre la paroi métallique et froide du vaisseau comme un appel. Mais le vaisseau argenté continua d'avancer, et bientôt, son ombre massive ne planait plus au dessus de celui qui l'attendait.
Ses chenilles fragiles s'animèrent alors d'un mouvement inconnu. Il sentit l'électricité courir fiévreusement le long de ses circuits, puis se propager à travers le reste de son corps endormi.
Il se mit à accélérer sans comprendre pourquoi, poursuivant le vaisseau argenté. Son oeil gauche envoyait des flashs de plus en plus puissants, de plus en plus fréquents.
Mais le vaisseau argenté ne ralentissait pas et continuait sa folle course vers le soleil, de plus en plus rapidement.
Il captait des ondes, grésillantes à cause de sa course effrénée et absurde.
Quelle fichue planète. C'est un véritable enfer. Dépêchons-nous, on nous attend...
... on nous attend... Ces trois derniers mots résonnèrent bizarrement dans son cerveau artificiel.
Le vaisseau argenté s'enfonça à une vitesse fulgurante dans le faux vide du ciel, scintillant une dernière fois encore parmi les étoiles, avant de s'éteindre complètement.
Celui qui l'attendait cessa de le poursuivre, et son oeil gauche se ferma tandis qu'il regardait à sa façon ces boules de feu insignifiantes briller au-dessus de lui, comme des insectes lumineux. C'était la première fois qu'il voyait les étoiles, qu'il levait les yeux pour observer quelque chose d'autre que les cratères et le sol de la planète en flammes.

Mais il n'était pas programmé pour ça... Juste pour attendre, attendre encore et toujours.

Seulement, il n'avait plus rien à attendre... ou presque.
Alors, il capta les ondes d'une météorite qui s'approchait, avança de quelques mètres, et attendit.
Et la météorite vint le chercher.

Sand Kerion - 1998
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