La fin d'un monde

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De Madame de La Fayette à John Green, je lis de tout, tout le temps. J'adore voyager dans l'imaginaire d'un autre. Et je fabrique, au fur et à mesure, un imaginaire qui me correspond. J'espère  [+]

« Alors... ce que j’ai à te dire n’est pas facile... »
L’homme qui aura prononcé ces mots fixera nerveusement de ses yeux bleus ceux de son interlocutrice qui attendra qu’il explique ce rendez-vous inhabituel. Il passera la main dans ses cheveux brun foncé, embarrassé. Elle le regardera en fronçant les sourcils, les bras croisés, peut-être un peu soupçonneuse de ce qui arrivera.
« Alors voilà, je... il me semble que tu as deviné pourquoi je t’ai amenée ici, et que j’ai préféré ne pas t’en parler à la maison... Je suis distant depuis quelques jours, et comme ça d’un coup, je te propose qu’on vienne ici.... En fait, je... je te quitte (il retiendra des larmes, de honte et de tristesse), mais laisse-moi expliquer pourquoi, s’il te plaît (la femme soupirera, retiendra elle aussi de grosses larmes et continuera de le fixer). Ce n’est pas ta faute, seulement la mienne, et j’en suis désolé, vraiment, je te le jure. Il y a juste quelque chose depuis quelques mois, que je ne peux plus supporter, c’est complètement idiot et irrationnel, je le sais parfaitement (il baissera la tête), et encore une fois je m’en excuse.
« C’est quelqu’un qui s’est... immiscé dans notre couple qui m’embête. Enfin, il ne m’embête pas, il me gêne et m’empoisonne, et je ne peux pas te voir sans le voir à travers toi, tous les matins en me levant, tous les soirs en rentrant. Je sais, ne me regarde pas avec ces gros yeux, je sais que tu ne me trompes pas, et je te fais confiance (elle recevra un message à ce moment-là, le regardera et hésitera, mais le rangera dans son sac puis reposera les yeux sur lui. Il refrénera un soupir). Vois-tu, je t’aime, mais je ne peux vraiment plus continuer comme ça, à avoir l’impression de partager ton cœur avec quelqu’un que je ne peux pas voir, que je ne verrai plus jamais... J’essaie de passer outre, d’oublier qu’il est là, derrière son écran et qu’il attend toujours une réponse de ta part. Je sais que vous ne parlez que de choses anodines, que vous inventez seulement des vies aux passants dans la rue, qu’il n’y aura même jamais rien entre vous.
« Mais... malgré moi, malgré ce que j’aimerais penser, j’ai l’impression que tu me mens, que tu fais semblant, que n’y mets pas du tien. J’ai l’impression que mon conflit intérieur transpire et rayonne par-delà mon cœur et mon corps, et que tu n’essaies pas de me comprendre, que tu effaces le problème d’un abaissement de paupières et que tu te fiches complètement de ce que je pourrais ressentir. J’ai l’impression que tu te dis que ça va passer, mais ça ne passe pas. Ca fait déjà plusieurs mois que vous avez repris contact et quelques mois que je tente, du mieux que je peux, de ne pas en tenir compte. Crois-moi, ce n’est pas faute d’essayer, je te le jure. J’ai beau faire n’importe quoi, fermer les yeux et penser à autre chose, relativiser, me dire que tu m’aimes, que tu n’aimes que moi, qu’il n’est rien pour toi. Mais rien ne fonctionne. Mon cœur ne le veut pas. Il ne veut pas l’oublier, oublier celui qui est venu se faufiler entre nous deux. Mon cœur a juste décidé qu’il ne l’effacerait pas de sa mémoire et que c’était à lui de se décrocher s’il voulait dormir en paix...
« Je ne voudrais pas que tu t’en vexes, ou que tu le prennes mal, j’essaie seulement de t’expliquer ce que je ressens. Et je sais, oui, je le sais vraiment, que tout ceci est faux, que tu as tout fait jusque là pour que je me sente bien avec toi, que tu m’aimes sincèrement et qu'il n'y a personne d'autre pour toi, mais il y a quelque chose, ou plutôt quelqu’un, qui m’empêche de bien vivre avec toi, d’être tranquille et en paix.
« Comme je ne peux pas contrôler ta vie... Je sais, tu vas encore me dire que je fuis, que j’évite les problèmes, mais c’est juste insupportable de vivre avec ce mal accroché à moi, comme une tique à ma peau. Je ne me sens pas libre, un peu prisonnier, de mes sentiments bien sûr, pas par ta faute. Je sais que c’est moi qui me monte la tête, qui m’empêche moi-même de vivre mais je n’y peux rien, c’est plus fort que moi.
« Je te promets que j’ai fait tout ce que je pouvais pour tenter de passer outre moi aussi, pour l’effacer de ma mémoire. Mais, tu me le rappelles tous les matins tous les soirs par les messages que tu reçois, et que tu envoies. Même si tu ne me parles plus de lui, je sais qu’il est là, toujours, à te répondre, à plaisanter avec toi et à partager sa vie par de simples mots. C’est complètement irrationnel mais très puissant. Je ne saurais pas te décrire mon sentiment comme je le ressens. Il n’y a pas de mots, il n’y a même pas une explication. Alors c’est ma faute si on en est là aujourd’hui, mais je ne peux vraiment plus, j’ai épuisé toute ma réserve de bonne humeur et j’ai tellement tenté d’oublier que j’y pense tout le temps maintenant. Je ne peux plus continuer comme ça.
« Je crois qu’on s’est mal trouvé, qu’il faut que tu trouves quelqu’un qui accepte ça, et qui l’accepte, lui. Moi, je ne peux plus, je ne veux plus vivre sans cesse à me poser des questions, à me retenir de prendre ton téléphone (le téléphone vibrera) et de lire tous les messages que vous échangez, à contenir toute la tristesse, et peut-être parfois la colère, que j’ai quand je te vois lui parler, plus qu’avec moi, plus longtemps parfois, et sans interruption. Quelquefois même, je l’avoue, j’ai envie de lui répondre, moi-même, et de lui dire simplement toute la rancœur et surtout la haine inexpliquée qui me rongent, qui m’ont rongé jusqu’à l’os, qui ont détruit mes forces. Quelquefois, j’ai envie d’aller lui rendre visite et de le faire disparaître de la surface de la Terre, et de nos mémoires. Et d’autres fois, je suis plus conciliant et j’ai envie de le voir pour tenter de le faire changer d’avis sur moi, de lui proposer de se revoir et d’effacer à grande eau ce tableau de notre passé plein de craie, de tracer un nouveau chemin, plus tranquille, plus serein. Mais je n’ai jamais vraiment cru que cela marcherait...
« Encore une fois, je ne peux pas contrôler ta vie, alors, la meilleure chose à faire c’est de te quitter, de te laisser trouver quelqu’un qui sera moins jaloux que moi et beaucoup moins accaparant que moi. Je sais que ça va être difficile, pour nous deux, mais peut-être surtout pour toi. Et je ne voudrais pas faire durer plus longtemps ce monologue, déchirant pour toi, alors je veux tout simplement que tu ne cherches plus à me joindre. Je sais que tu as de très bonnes amies qui pourront t’aider à remonter la pente. Elles te diront que je ne suis qu’un salaud, que je ne te méritais pas, que je n’étais pas le bon et que tu trouveras bien mieux ailleurs. Et elles auront raison. Passe du temps avec elles, occupe-toi et je sais que tu sauras aller mieux un jour et que tu pourras revivre une autre expérience, bien meilleure que celle que tu as eu avec moi.
« Et... je sais que tu penses au voyage à Strasbourg, mais je suis désolé, je ne peux pas venir avec toi, je ne veux pas passer une minute de plus avec lui. Je te rembourse tout, je te paie l’hôtel et le train, comme ça tu n’as plus qu’à choisir si tu veux y aller quand même, et peut-être même avec quelqu’un, ou pas.
« Encore une fois, désolé d’avoir tant fait durer ce moment, et de te faire tant de mal. »
Il aura prononcé ses derniers mots. Il se lèvera, un peu hésitant, un peu malade de douleur, lui fera un petit sourire et se dirigera vers la porte. A ses yeux elle aura vu qu’il avait pris une décision sérieuse et qu’il ne changerait pas d’avis alors elle ne le suivrait pas et ne lui suppliera pas de rester. Plutôt, elle pleurera en silence et le laissera partir et fermer la porte de leur passé.
Un moment passera où personne dans le bar ne voudra la déranger.
Puis, elle prendra son téléphone, désemparée.
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