La fille minuscule en salopette bleue

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J'écris... je m'éparpille... les mots pétillent... et je frétille!

   Les poings serrés au fond des poches de sa salopette bleue la fille minuscule jette un dernier coup d’œil circulaire. Tout est en ordre. Dans l’angle de la porte-fenêtre entrouverte sur la terrasse, une serpillière égoutte sa peine. À son côté, un balai avec son  petit air penché joue les solitaires désabusés. Du carrelage blanc zébré de fêlures épineuses monte une franche et bonne odeur de savon noir. La fille minuscule en salopette bleue baisse la tête, un vague chagrin lui égratigne le cœur. Son regard glisse le long de la toile bleue roulée sur ses chevilles nues, s’arrête sur ses tongs roses.

     C’était, il y a longtemps, dans une ville océane, une bourgade en toc, trop chic, trop chère. C’était les soldes d’automne, elle soldait une histoire de cœur. Pour combler son ennui, elle s’acheta des tongs. D’un prix exorbitant malgré la ristourne, elles étaient remarquables, d’un rose clinquant, brillant, vulgaire. L’homme sans importance qu’elle avait dragué ce jour-là avait levé les yeux au ciel de consternation.
      Il avait dit : C’est d’un goût ! Ma pauvre fille…
     L’homme sans importance s’avéra être un amant exceptionnel mais elle avait encore des envies d’imprévu, l’été indien était lourd de promesses, alors elle le quitta. Quelques jours plus tard, cependant, elle était de retour, l’homme sans importance était devenu indispensable. Ils parlèrent de projets. Comme elle avait toujours aimé qu’on décide pour elle, elle l’avait suivi dans ses utopies. Finalement ses grands projets à lui s’étaient réalisés. Les siens, non.
     Il disait : Ma pauvre fille, tu n’as idée de rien, tu es si minuscule….

     Un courant d’air chaud rabat brutalement les volets sur les murs de la façade fissurée de trop d’étés brûlants, ouvrant à la volée les deux battants de la fenêtre. Le long sifflet d’un merle égratigne le silence. Juin s’achève, au printemps succède l’été. La fille minuscule en salopette bleue a toujours aimé les jours qui rallongent après les feux de la Saint Jean. L’odeur suave du jasmin entrelacé à la haie de buis la fait défaillir. Elle l’avait planté au printemps dernier, quand tout allait encore bien entre eux, qu’elle pouvait encore croire en l’avenir. Allons ! Le temps de s’attendrir n’est plus. Elle farfouille dans ses poches, le trousseau de clés est là, d’ici peu elle sera partie.
     Elle n’a gardé que le stricte nécessaire. Tout ce qui faisait la futilité de leur vie est parti dans le grand camion de déménagement. Avec l’armoire. Une géante en bois blond héritée d’une parentèle lointaine, un de ces meubles imposants, lourd de deux portes aux glaces biseautées piquetées de vieillesse, dans lequel les aïeules rangeaient les linges tâchés de secrets. Les déménageurs l’avaient trouvée bien lourde cette armoire qu’on ne pouvait démonter au risque de la disloquer.
     Ils ont dit : Des comme ça on n’en fabrique plus, pensez-donc, le vrai bois ça coûte cher, et puis il en faut une grande de maison, pour l’y caser … putain d’armoire… les jeunes y vont chez Idéa, z’ont plus d’idées, faut penser pour eux … et maintenant, avec la crise ….
     Puis ils avaient refermé les portes du semi sur la grosse lingère sanglée sur son fardeau.

     Sur le parking en contre-bas la voiture de la fille minuscule en salopette bleue attend à l’ombre des deux platanes. Elle a fait le plein hier, à la pompe du village. C’est Marcelle, la femme du garagiste, qui l’a servie. Curieuse la Marcelle, avec ses questions à l’air de rien.
     Elle claironnait : Et où il est parti le garçon, hé ? … et on le voit plus le garçon ? … et y revient quand ? … et elle va où ? … té ? … té ?….
Ah, Marcelle, Marcelle, la fouille-au-pot du village !
     Plantée au milieu du vide de la maison, la fille minuscule en salopette bleue se félicite de son efficacité. Les ombres claires des meubles disparus pointillent les surfaces nues et rugueuses des murs enduits de chaux. D’infimes flocons de poussières s’ensauvent, au gré des courants d’air, vers les angles désertés de la grande pièce. Une boîte en carton est posée près de l’évier. À l’intérieur, une fleur séchée, une éponge souillée, un verre ébréché. A côté, un morceau de bois ouvragé en coquille, anguleux, croûté d’écailles rouges séchées. Le coin de l’armoire. Retrouvé après le départ des déménageurs. Qu’elle enfouit prestement au fond de la poche droite de sa salopette bleue. Elle avait toujours aimé les salopettes, lui non.
     Il disait : T’es mal fagotée, fais un effort, ma pauvre fille, …
     Elle disait : Nous nous y arrondirons à notre aise, l’enfant et moi...
C’était une autre salopette que la fille minuscule portait à l’époque, quand ils avaient pénétré pour la première fois dans la grande maison ouverte aux quatre vents. Le tissu rieur, une cotonnade insouciante, caressait son ventre ouvert à tous les possibles.

     Les rires des merles qui n’en finissent pas de s’égosiller picorent les volets. Elle va pour fermer la fenêtre quand l’odeur lourde d’herbe coupée la suffoque. C’était toujours la même chose, à l’époque  des foins ils se chamaillaient sans cesse.
     Il disait : Les foins seront de qualité cette année, on en tirera un bon prix.
     Elle disait : Si on les rentre à temps
     Qui va charger la remorque maintenant ? Désormais la grange sera vide. Tout comme son ventre. Et pourtant, sa taille s’est arrondie de trop de soucis cumulés, de trop de peines refoulées. Les avenirs en points de suspension l’ont alourdie….
… suspension… suspension… le plafonnier ! Elle allait oublier le plafonnier ! L’homme indispensable adorait ce luminaire. Pour sa couleur, légèrement bleutée, sa matière, métallique et légère, sa forme, en corolles évasées et ouvragées. Tournant le dos aux promesses du dehors, la fille minuscule en salopette bleue se dirige vers le fond de la pièce, là où les poutres centenaires s’entrecroisent pour mieux s’accoupler. Non, finalement, il est bien là où il est. De toutes manières elle l’a toujours détesté.
     Elle avait dit : Posons-le sur une table basse, privilégions les éclairages indirects.
     Il avait dit : Un plafonnier a sa place au plafond, comme son nom l’indique ! Sinon ça ne s’appelle pas un plafonnier !
     Elle avait murmuré : Tu as toujours raison…
     Il avait répondu : La pérennité d’un couple n’a d’avenir que dans les concessions qu’un des deux antagonistes consent à faire.
      Ah !, les jolis mots, et les belles phrases, pour dire qu’un jour tout fout le camp ! Elle avait plié. A quoi ça tient l’équilibre d’un couple ? À des futilités qui pourrissent la vie et la rendent infernale.
     En soupirant la fille minuscule en salopette bleue lève les bras, dévisse l’ampoule, la presse d’un poing rageur dans sa poche… et s’effondre sur le carrelage. Les larmes enfin jaillissent, non par le remord mais par la douleur provoquées. Elle contemple sa paume que le verre éclaté a meurtrie. Un peu de son sang s’est mêlé à la tâche brunâtre qui souille le coin de l’armoire au fond de sa poche. Alors, de son entre-jambe, monte une odeur âcre, familière. Menstruelle.

     Dans les premiers temps de leur vie commune l’homme indispensable avait posé le grand lit de bois blond au milieu de la chambre sur une estrade, il voulait dominer. Il aimait son odeur, leurs odeurs, toutes les odeurs. Au début de leur vie commune il lui demandait de ne pas se laver après l’amour, lui-même refusait de se laver les mains malgré ses supplications. Toute la journée il effleurait délicatement ses narines du bout de ses doigts, clignant des yeux d’une manière outrancière et ravie. C’était un exhibitionniste, un exubérant démonstratif. Un formidable amant. À ce souvenir elle se surprend à se caresser à travers la poche trouée de sa vieille salopette bleue, sa main poisseuse s’active paresseusement, elle ferme les yeux. Elle l’aimait.
     Mais l’homme indispensable avait décidé de vendre. Sans son accord bien sûr. Et la première visite fut la bonne. Un jeune couple avec bébé et un autre en route. Elle les avait tout de suite détestés. À cause de l’enfant qu’elle n’aura jamais eu, il en avait décidé ainsi. De ses mains en coquille elle presse ce ventre stérile qu’elle traîne comme un poids mort. Oui, c’était un immonde salaud, mais pas de doute, c’était, et de très loin, l’amant le plus performant qu’elle n’ait jamais eu. Il attendait son plaisir avant de laisser éclater sa jouissance. Ah, que d’extases ils avaient connues ! La dernière, l’ultime, comment l’oublier ? C’était la nuit d’avant le jour où tout a basculé.
     Il avait grogné quelques mots : …le chant du cygne…
     Avant de lui tourner le dos.
     Ce furent ses dernières paroles.

     Il est midi au clocher du village voisin. La volée tournante, notes chaudes vibrant à l’unisson des siffleurs, ricoche sur les collines. La vieille cloche est fêlée depuis longtemps. Les vieux, assis sur les bancs à l’ombre du porche, disent qu’un jour elle fera un tour de trop, que ce sera l’envolée ultime. Lui, elle n’a pas attendu qu’il s’envole. Elle a simplement anticipé l’ultime. Le bois dur du coin de l’armoire a rempli son office. Et les portes de la grande lingère se sont refermées sur son secret. Sans regrets.
     Le jeune couple avec enfant ne sera pas là avant une heure. Posant le trousseau de clefs à côté de l’évier près de la boîte en carton, la fille minuscule en salopette bleue se dirige vers la salle de bain vide, ouvre les robinets en grand, pose une fesse sur le rebord de la baignoire, laissant pendre distraitement une main ensanglantée dans l’eau qui grimpe le long des parois de faïence. Elle glisse l’écouteur de son MP3 dans une oreille, puis, en salopette bleue et tongs roses, elle coule son corps stérile dans le ventre chaud de la baignoire débordante. Et s’endort, les doigts crispé sur le coin de l’armoire, avec dans la tête la voix divine d’Aafje Heynis magnifiant Bach. Lui, c’était La Callas qu’il aimait, il trouvait qu’Aafje n’avait qu’un petit filet de voix incomparable avec l’organe puissant de la Divine.
     Il était finalement d’un classicisme affligeant.
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