La fille et la mer

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Les vagues envahissent la côte au sable d’or. La mer ronronne doucement. Le soleil est à son zénith. Il y a plein de monde sur la plage malgré les recommandations des médecins de ne pas se baigner après 11 heures du matin. Les enfants courent, crient comme des mouettes. Deux petits, près de l’eau, s’affairent en mélangeant de l’eau à du sable. Les adolescents exhibent leurs corps qui ne sont pas encore défigurés par la graisse. L’animation règne dans l’eau et sur la côte.
Et d’un coup un entend un cri, qui se répète à intervalles réguliers. Une femme voguant sur le matelas gonflable crie de toutes ses forces. Un homme ventru, qui se baignait non loin de la dame, se tourne et en voyant quelque chose d’étrange, se précipite vers la côte.
Les jeunes gens qui voulaient d’abord secourir la dame, finalement choisissent leur propre sécurité et se dirigèrent vers le bord.
Les gens sur la plage commencent à partir. Certains se rappellent des sauveteurs qui ne sont jamais à leur poste.
Une adolescente de 14 ans, allongée sur le sable le nez dans un polar, leva la tête, oublia le livre et fut surprise par le littoral déserté.
Les cris de la malheureuse retentissaient sous le même soleil éclatant, la mer était aussi douce que cinq minutes avant.
La fille plissa les yeux pour se protéger du soleil, essayant de voir d’où venaient ces cris. Elle vit le matelas gonflable à côté de la bouée et la mer sans baigneurs. Elle entra dans la mer, le contraste du sable chaud et de l’eau froide provoqua chez elle la chair de poule ; elle courut jusqu’à la profondeur, essayant de ne pas perdre de vue le matelas. Une femme, à la peau blanche rougie par le soleil, était allongée sur le matelas, se cramponnant à ses bords. Elle émettait de temps en temps des cris stridents qui dévastèrent tout le littoral. A côté d’elle sortait une tête du phoque, noire, ronde, laquée. L’animal avait des yeux ronds et de rares cils, il regardait avec étonnement et curiosité la femme qui criait.
La fille s’approcha du groupe pittoresque, cligna de l’œil au phoque comme à un complice, le salua, prit le matelas avec la femme affolée en remorque et nagea vers la côte.
Le phoque plongea dans l’eau avec plaisir comprenant que le spectacle prit fin et partit en pleine mer.
La femme continuait à crier par inertie, enfin elle se tut. La fille la fit difficilement sortir sur la plage avec le matelas, vit les vacanciers apparus, confia la femme à leurs soins et se sauva, partit lire son polar.
La plage déserte se ranima de nouveau. Les mémères et les bonhommes expérimentés commencèrent à donner de bons conseils : comment faut- il agir si on se retrouve en face d’un serpent venimeux ou un animal sauvage. La dame souffrante récupérait peu à peu. On lui apporta de l’eau, la mit dans l’ombre et l’enveloppa dans une serviette.
La femme se sentit en forme et après un certain temps on entendait déjà son rire, un peu hystérique rappelant ses cris d’effroi. Elle racontait ce qui lui est arrivé, en traitant librement les faits réels.
 Imaginez- vous, ce phoque dégueulasse m’avait choisi parmi de nombreux baigneurs, et s’est approché de moi. D’abord je n’ai pas fait aucune attention, j’étais ailleurs, mes pensées se sont envolées loin d’ici.
 Je le comprends très bien ce phoque, intervint le bonhomme ventru, celui qui avait détalé à toute vitesse un peu de temps avant.
 A sa place j’aurais agi de la même façon. Une femme charmante toute seule... impensable.
 La situation qui pourrait dégénérer en catastrophe, se solda par une farce. Tout le monde respira librement.
La fille entendit le rire au lieu des cris, jeta un coup d’œil sur un groupe de gens animé, s’étonna, enfila par-dessus du maillot mouillé la jupe et commença à monter par une large route asphaltée serpentant vers le sanatorium. Elle suivait cette route deux fois par jour. Les vacanciers préféraient prendre le bus pour aller à la plage. Personne ne lui empêchait d’admirer la belle vue qui s’ouvrait sur la mer et savourer l’odeur mixte des aiguilles de pin et de la mer. La fille était amusée et attristée à la fois. Est-ce que tous les adultes sont aussi étranges, ridicules, craintifs et quelquefois indéchiffrables. Evidemment c’était le cas. Elle aussi, quand elle sera adulte leur ressemblera.
La fille monta dans la chambre. Ce jour-là sa mère n’était pas sortie et était allongée avec la tête enveloppée d’un foulard. Elle souffrait de la migraine. Ainsi que toute personne souffrant de migraine, elle était maniaque du rangement. Dans la petite chambre tout était rangé. A l’idée que cet état idéal pourrait être violé, la migraine devenait plus forte.
La fille essaya de ne pas apporter son chaos habituel dans l’univers de sa mère et de ne pas la déranger. Mais la mère sentit que la fille avait des choses à lui raconter.
 Je te connais bien. Dès que tu es entrée je savais que tu voulais me dire quelque chose.
La fille lui raconta l’aventure de la plage.
 Imagine, maman, une grosse mémère sur le matelas pneumatique qui crie à tue-tête parce qu’elle découvre à côté d’elle un phoque bien sympathique, et tous les braves hommes qui dévalent à une vitesse surprenante.
 Il y a un précepte biblique qui dit « Ne jugez pas pour ne pas être jugés ». La mère prononça ces mots d’une voix basse afin de ne pas provoquer une nouvelle crise de migraine.
La fille se tut, pensa que la mère était souffrante et c’est la raison pour laquelle elle n’avait pas apprécié la drôlerie de la situation.
Le lendemain une vraie tempête se leva. Un vent pénétrant, le ciel gris couvert des nuages difformes, les vagues violentes. Descendre sur la plage était une idée malheureuse.
La fille se morfondit toute la journée. La mer était son ami intime, elle préférait sa compagnie à celle de ses copains. Elle lui racontait tout ce qu’elle ne pouvait dire aux gens. A sa mère peut-être, mais se gardant bien de ne pas la faire souffrir.
Le surlendemain le ciel restait toujours gris mais la mer devint plus tranquille, et la fille décida d’aller se baigner. Elle ne prévint personne sachant que la mère ne lui permettrait pas de se baigner après la tempête. La plage était déserte, mais cette fois-ci cela n’était pas étrange. Elle était seule avec la mer bien aimée
Elle pensait connaître bien la mer, elle l’avait vue à tous les temps. Au soleil, sans vent, quand l’eau prend la nuance d’azur, et est si limpide qu’on puisse voir le fond de la mer. Elle était alors douce, apprivoisée. Au vent ses vagues étaient dentelées d’écume. La fille aimait se balancer sur les vagues. C’était un jeu passionnant pour elle, bien que dangereuse parfois. Qui gagnerait? La vague ou la fille ?
La fille entra dans l’eau et nagea. L’eau était boueuse mélangée avec du sable et des algues, qui grattaient sa peau hâlée. La mer devint une étrangère. Il était impossible de se pencher à lui. Elle se transforma en ennemi redoutable et perfide.
La fille nageait à l’avant en espérant que la mer la reconnaisse, change et devienne aussi calme qu’auparavant.
Un léger coup dans le dos et la fille se fige. Le courant d’eau devint plus fort. Elle fut entraînée par le tourbillon. L’eau salée envahit la bouche, brûla les yeux, cassa le corps, aspiré par l’impitoyable poulpe d’eau. La fille fut apeurée en pensant que son arrogance et courage insensé l’avaient réduit à être seule vis-à-vis à cette bête impitoyable, la mer. Elle pouvait crier, appeler au secours, mais personne ne viendrait pour une raison toute simple. Il n’y avait personne, à part la mer insensible. La fille continuait à lutter, faisait des efforts pour sortir du gouffre, en tendant tous les muscles du corps.
Le résultat fut le contraire de celui qu’elle attendait. Plus elle résistait, plus elle s’enfonçait dans la mer redoutable. Sa conscience devenait trouble et soudain elle se souvint d’un récit qui disait qu’il ne fallait pas lutter contre le tourbillon ; mieux valait se soumettre à la volonté de la mer. Elle se força à relâcher son corps et d’un coup elle fut rejetée du tourbillon comme un élément étranger presque vers la côte.
Elle se reposa un peu, allongée sur le banc du sable, puis rampa jusqu’à la terre ferme, écorchant les genoux et les paumes ; elle resta longtemps allongée sans force, comme un poisson rejeté sur la rive.
Elle ne comprenait pas cette punition infligée par la mer tant adorée, mais se souvint de la femme prise de terreur il y avait quelques jours. Elle s’imagina sur le matelas pneumatique, ne sachant pas nager, et la bête noire avec sa tête laquée moustachue survenue soudainement à côté d’elle. A présent elle ne trouvait plus le cri d’alarme de la femme étonnant.
Le soleil sortit paresseusement à travers le nuage et jeta un rayon chaud sur la fille. Elle lui sourit, fit un clin d’œil :
- Tu sais je suis devenue plus intelligente et plus grande.
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