La fille du TGV

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L'écriture, à l'instar de la peinture ou de la sculpture, est une porte ouverte sur l'âme.Elle en soigne les tourments,elle en lisse les excés  [+]

Bob, c’est ainsi que l’appelaient ses collègues, avait, somme toute, suivi une scolarité bien linéaire, ne suscitant pas de remarque particulière de la part de ses profs. Bref, un lycéen lambda qui se perd au milieu de ses camarades sur la photo de classe traditionnelle.
Il s’était éveillé, réveillé en quittant son chef lieu de canton pour rejoindre la « gran-ville » et incorporer une de ces institutions prestigieuses qui vous permettent de sortir du rang.
Etonné lui-même de son parcours sans faute au sein de cette fabrique de brillants esprits, il n’avait eu aucun mal à trouver un job valorisant dans un cabinet réputé dans lequel il avait rapidement acquis une notoriété certaine.
Sa pugnacité, son esprit d’analyse, ses fulgurances lui avait permis de gravir en quelques années ce que ses collègues de bureau lorgnaient en vain.
Le saint graal : le dernier étage avec son ascenseur privé, sa vue exceptionnelle à 180 °sur une partie de la capitale, sa décoration à la fois raffinée et luxueuse. Le bureau du directeur d’agence disposait d’autre part d’un espace privé où ce dernier pouvait se préparer un repas rapide et d’une cabine où se permettre une sieste réparatrice.
Bob avait donc tout lieu de se satisfaire de son cursus. Sa capacité à appréhender rapidement la complexité et les finesses de certains dossiers, à les synthétiser le mettait à l’abri du burn-out, du stress dévastateur. Il pouvait compter d’autre part sur la sagacité et le professionnalisme de son équipe avec laquelle il avait su créer une synergie conquérante qui leur avait permis de rafler des marchés à la concurrence.
Malgré cela, il ne pouvait échapper au constat de son échec sur le plan privé. A trente six ans, il ne vivait que par et pour la société qui était devenue sienne tant il lui consacrait d’énergie.
Hormis une relation éphémère avec une cadre de la boite et des aventures sans lendemain, la vacuité de sa vie privée ne pouvait lui échapper lorsqu’il prenait le temps, le week-end, de se rendre auprès de sa famille et de ses amis d’enfance.
Invariablement la même question venait polluer la discussion.
-Et alors, tu es toujours seul ?
La litanie se répétait invariablement et prenait une dimension quasi accusatrice durant le repas dominical. Entouré notamment de ses sœurs et de ses neveux pour lesquels il était le héros familial, auréolé d’une gloire entretenue avec force histoires de la fratrie, il butait à chaque fois sur cette question pour laquelle il n’avait pas de réponse et s’en tirait par une pirouette. Cela se traduisait invariablement par un froncement de sourcil de sa sœur ainée, laquelle avait toujours veillé sur lui au décès de leurs parents dans un accident.
Il ne pouvait s’empêcher de se remémorer ces instants tout en lisant le procès verbal de la dernière réunion de groupe et les points qui y avaient été abordés et devaient désormais être l’objet de prises de décisions.
Il se rendait pour ce à Marseille. Il se laissa aller, bercé par le léger tangage du TGV.
C’est le bip sonore suivi d’une annonce du wagon restaurant qui le sortit de sa courte rêverie.
Il y avait peu de monde au comptoir et il fut rapidement servi ce qui lui permit de regagner sa place pour avaler tranquillement son encas.
Un rayon de soleil venait de surgir d’entre les nuages gris de cette journée maussade. Les multiples essences plantées le long de la ligne défilaient à toute vitesse, se confondant en un mur opaque qui se déchira soudain sur une plaine peuplée d’arbres fruitiers.
L’espace d’un éclair, il perçut, plus qu’il ne vit, une silhouette gracile enroulée dans une robe légère et printanière et un animal trottant quelques pas devant elle. Ce fut très fugace et il ne sut pourquoi cette image le mit dans de bonnes dispositions pour la journée qui l’attendait.
Cette dernière se passa très bien au demeurant tant les convergences de vues des principaux acteurs en simplifièrent le déroulement ; Le consensus obtenu sur ses propositions semblèrent remplir d’aise le PDG et décharger de toute tension le séminaire qui se termina tardivement, comme à l’accoutumée, autour d’une bonne table locale.
Le lendemain, il eut un peu de difficulté à s’extirper de son lit pour prendre l’un des premiers trains en direction de la capitale. La fin juillet arrivant, il devait absolument traiter son rapport mensuel avant de prendre quelques jours de congé. Il apprécia de pouvoir s’y coller sereinement tout en buvant son café, bien calé dans son fauteuil. Il reconnut quelques rangs plus loin un député qui se rendait sans doute à l’hémicycle.
C’est en se relevant pour quérir son portefeuille dans sa veste qu’il reconnut le secteur arboricole de la veille et la petite route qui longeait la voie..mais tout cela s’était déjà estompé pour faire place, quelques secondes plus tard, à l’obscurité moelleuse d’un tunnel.
Sa semaine de congé passa très vite entre les visites auprès de la famille, des amis et l’irremplaçable sortie en montagne dans la chaumière de son père.
Il lui fallut se remettre rapidement au diapason tant la situation de l’entreprise méritait son expertise. A son retour, le secrétaire général lui fit part en effet des inquiétudes du conseil d’administration, inquiétudes liées à la disparition de plusieurs collaborateurs éminents dans un accident.
Même vacciné qu’il était au regard de la densité du job qu’il occupait, il ne put réprimer un sursaut devant l’ampleur de la tâche qui l’attendait .Même si on tenta de le rasséréner en lui promettant une aide de poids et de valeur en l’occurrence une équipe de trois des meilleurs analystes du groupe, il ne put s’empêcher, pour la première fois, de faire part de ses doutes et de sa lassitude.
Depuis plusieurs semaines il accusait une fatigue chronique, résultat de son engagement, de ses horaires décalés, de ses voyages. Il avait été vertement tancé par sa sœur ainée et avait consenti à se rendre chez le médecin qui lui avait trouvé de la tension et préconisé un peu de repos. La semaine qu’il venait de passer n’avait pas véritablement changé son horizon et il se sentit soudain vieux et fatigué.
Il se trouva une petite mine le lendemain devant la glace tandis qu’il se rasait et arracha en maugréant un cheveu blanc qui le narguait sur sa tempe droite.
Il devait de nouveau descendre dans le midi, à Montpellier. Il rangea sa mallette dés son arrivée dans le compartiment et lorsque le train s’ébranla, il dormait déjà d’un sommeil qui s’avéra agité à tel point que le passager face à lui lui jeta un regard interrogateur à son réveil.
Alors qu’il se frottait les yeux et reprenait contact avec la réalité, il l’aperçut dans le coin gauche, tout en haut de sa fenêtre avec la sensation de vivre un zoom de cinéma. Comme au ralenti elle semblait se rapprocher de lui et il put la voir, là, à portée de main dans le coin droit tout en bas du rectangle vitré. C’était bien elle, accompagnée d’un golden qui gambadait gaiement sur le chemin caillouteux.
Un mois plus tard, Bob adressait sa démission au grand dam de sa direction avant de se lancer dans une nouvelle aventure professionnelle en tant que responsable de placements dans une succursale bancaire régionale.
Quelque fois, les cadres qui n’ont pas les yeux rivés sur leur portable ou leur mobile peuvent apercevoir, fugacement, lors de leur voyage en TGV, un couple qui chemine dans la campagne, précédé d’un chien au pelage blond.
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