La fille de M. Segwin

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En compétition

Dans les mots si on se laissait aller dans l’émotion  [+]

Image de Automne 2020
M. Segwin n’avait jamais eu de bonheur avec ses filles.
Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin, elles décidaient de changer de vie, s’en allaient à Vegas, et là-bas, le vice les rongeait. Ni les mises en garde de leur père ni la peur du danger, rien ne les retenait. C’était, paraît-il, des filles indépendantes, réclamant à tout prix le tumulte urbain, les plaisirs du monde et la liberté.
Cependant, il ne se découragea pas, et, après avoir perdu le contact avec deux filles de la même manière, il continua d’élever la troisième ; seulement, cette fois, il eut soin de la prévenir toute jeune, pour qu’elle s’habituât mieux à demeurer dans la petite ville de Beatty.
Ah ! qu’elle était jolie la petite fille de M. Segwin ! Qu’elle était jolie avec ses yeux doux, ses pommettes d’amour, ses souliers noirs et luisants, ses taches de rousseur et ses longs cheveux roux qui lui faisaient tout un feu autour du cou ! Et puis, gentille, souriante, se laissant éduquer sans râler. Un amour de petite fille…
M. Segwin tenait un motel à Beatty dans le Nevada. Il y accueillait les touristes visitant la Vallée de la Mort. Carla, la dernière de ses filles, grandissait paisiblement dans cet environnement. La semaine, elle allait au collège et, quand son père avait quelques heures de libres, ils partaient se promener dans la nature si rude et pourtant si belle autour de chez eux. Elle se fit beaucoup d’amis en ville et peu à peu, elle passa davantage de temps avec eux. Mais M. Segwin n’était pas jaloux, car tout ce qu’il voulait, c’est que sa fille se tienne loin de l’enfer de Las Vegas où deux de ses filles avaient sombré.
— Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s’ennuiera pas chez moi !
M. Segwin se trompait, sa fille s’ennuya.

Un jour, qu’elle était à Vegas pour des achats, à bord du pick-up de son père, elle lui dit :
— Comme on doit être bien ici ! Quel plaisir de flâner dans les rues ! J’en ai assez de ma vie poussiéreuse. Regarde les enseignes, écoute cette musique. Il y a des animations partout !
À partir de ce moment, Beatty lui parut fade. L’ennui lui vint. Elle maigrit, son rire se fit rare. C’était pitié de la voir déambuler tout le jour, la tête tournée du côté de Vegas.
M. Segwin s’apercevait bien que sa fille avait quelque chose, mais il ne savait pas ce que c’était…
Un matin, alors que l’homme préparait le petit-déjeuner, sa fille vint s’asseoir à table et lui dit :
— Écoute, Papa, je m’ennuie ici, laisse-moi aller à Vegas.
— Ah ! mon Dieu ! Elle aussi ! cria M. Segwin stupéfait. 
Du coup, il laissa tomber son bol de céréales ; puis, s’asseyant à côté de sa fille :
— Comment, Carla, tu veux me quitter ?
Et Carla répondit :
— Oui, Papa. Je veux aller faire mes études à Vegas.
— Qu’est-ce qui te manque ici ?
— Oh, rien, Papa.
— Tu m’aides peut-être trop au motel ; veux-tu que je te laisse davantage de temps pour voir tes amis ?
— Ce n’est pas la peine, Papa. Je connais tous les jeunes de mon âge et pas un n’a mes préoccupations, pas un ne partage mes rêves.
— Alors, qu’est-ce qu’il te faut ? Qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux aller à Vegas, Papa.
— Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu’il y a le vice là-bas… Que feras-tu quand tu y seras confrontée ?
— Je l’éviterai, Papa.
— Le vice a plus d’un tour dans son sac. Il a pris tes sœurs. Que ce soit par le jeu, l’alcool, la drogue ou pire encore, il ne te laissera pas tranquille… Tes sœurs ont passé des mois sans être inquiétées puis un jour, elles ont succombé aux multiples tentations. Chris, à l’heure actuelle, vit dans les bas-fonds de la ville. Elle s’en était tirée puis a replongé une nuit, juste avant l’aube. Aujourd’hui, elle mendie ou vole avec ses amis… Tout ça pour aller jouer à ces putains de machines ! Karen, quant à elle, je ne veux même pas savoir ce qu’elle fait tant ça me paraît glauque. Certes, elle vient nous voir de temps en temps, mais je sens que son travail n’a rien de sain. Elle aussi a perdu son âme là-bas. Bonté divine ! dit M. Segwin ; mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes filles ? Encore une que le diable va me ravir… Eh bien, non… je te sauverai malgré toi, coquine ! Et de peur que tu ne t’échappes, je vais te garder au motel et tu y resteras toujours.
Là-dessus, M. Segwin décida d’enfermer sa fille dans le travail. Il se dit qu’en l’obligeant à passer des heures loin de l’oisiveté, il fermerait la porte de l’aventure sensationnelle à double tour. Malheureusement, et à peine eut-il le dos tourné, la petite ouvrit une fenêtre internet, réserva son billet de bus et s’en alla…

Quand Carla arriva en ville, ce fut un ravissement général. Les vieux hôtels du Strip n’avaient rien vu d’aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les croupiers se baissaient jusqu’à terre pour l’attirer vers les tables de jeu. Plus loin, elle descendit puis remonta Freemont Street avec les yeux écarquillés. Toute la ville lui fit fête. Écrans géants multicolores, concerts en tous genres, cocktails fluorescents ou références permanentes au sexe, Carla rencontrait la démesure des plaisirs.
À moitié soûle, elle appréciait ce bain dans un univers haut en couleur… Elle s’assit en terrasse pour savourer une limonade. Puis, tout à coup, elle se redressa d’un bond. Hop ! la voilà partie, la tête en avant, à travers les hôtels et les casinos, tantôt sur une gondole au Venitian, tantôt au pied de la réplique de la Tour Eiffel, là-haut, en bas, partout… On aurait dit qu’il y avait dix Carla dans Las Vegas.
Elle franchissait les abords des restaurants qui la rafraîchissaient à la faveur des brumisateurs. Alors, toute ruisselante, elle allait s’étendre sur un banc et se faisait sécher par le soleil… Une fois, s’étant élevée au plus haut de la tour du Stratosphere, une glace à la bouche, elle devina en bas, tout au fond dans la plaine, Beatty et le souvenir de cette vie poussiéreuse. Cela la fit rire aux larmes.
— Que c’est petit ! dit-elle. Comment ai-je pu tenir là-dedans ?
Pauvrette ! De se voir si haut perché, elle se croyait au moins aussi grande que le monde…
En somme, ce fut une bonne journée pour la fille de M. Segwin. En courant de droite et de gauche, elle tomba sur une troupe d’étudiants en train de fêter un anniversaire. Notre petite en robe blanche fit sensation. On lui donna la meilleure place au restaurant, et tous ces messieurs furent très galants… Il paraît même qu’un jeune eut la bonne fortune de plaire à Carla.

Tout à coup le vent fraîchit. Les grands immeubles devinrent violets ; c’était le soir…
— Déjà ! dit la jeune fille.
Et elle s’arrêta fort étonnée.
Elle tressaillit… puis ce fut un hurlement dans la rue :
— Houuuuuu ! Houuuuuu !
Elle pensa aux tentations de la nuit et à ses sœurs ; de tout le jour, la folle n’y avait pas pensé… Au même moment, bien loin au fond de sa poche, son portable sonna. C’était ce bon M. Segwin qui tentait un dernier effort.
— Houuuuuu ! Houuuuuu ! faisaient les sirènes des voitures de police.
— Reviens ! Reviens ! criait le téléphone.
Carla eut envie de revenir ; mais en se rappelant Beatty et le motel, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester.
Le portable ne sonnait plus…
La fille entendit derrière elle un bruit. Elle se retourna et vit dans l’ombre une coiffe ornée d’un serpent, une barbe postiche et deux yeux qui reluisaient… C’était le sphinx du Luxor Hotel.

Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là, regardant la jeune fille et la dégustant par avance. Comme il savait bien qu’il la dépouillerait, le sphinx ne se pressait pas ; seulement, quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment.
— Ha ! Ha ! La petite fille de M. Segwin !
Et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou.
Carla se sentit perdue… Un moment en se rappelant l’histoire de Chris, qui s’était battue toute la nuit pour être vaincue au matin, elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser détrousser tout de suite ; puis, s’étant ravisée, elle tourna les talons… Non pas qu’elle eût l’espoir de duper le sphinx, mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que Chris…
Alors le monstre s’avança, et ouvrit les portes de son casino.
Ah, la brave Carla, comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, elle força le sphinx à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la jeune tentait de se convaincre qu’elle ne jouerait pas la première pièce ; puis elle retournait au combat… Le sphinx lui fit servir un cocktail gratuitement pour qu’elle se détende devant l’une des machines. Il lui proposa vingt dollars de mise gratuite. Elle tenta de fuir, vainement encore. Le séducteur fit ensuite retentir une musique incroyable, signifiant le gain du Jackpot à la machine voisine de Carla. De nombreuses personnes vinrent se masser auprès du gagnant. Dans le tumulte, un maladroit renversa un peu de sa Tequila Sunrise sur la robe de la jeune déboussolée. Cela dura toute la nuit. De temps en temps, la fille de M. Segwin regardait sur son téléphone la photo qu’elle avait prise du haut de la tour. Elle y distinguait Beatty et se disait :
— Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube…
Dehors, l’une après l’autre, les enseignes lumineuses s’éteignirent. Carla redoubla de coups de détermination, le sphinx de coups de tentation… Une lueur pâle parut à travers la robe blanche, on entendit le chant d’un coq enroué. C’était l’alarme que Carla avait programmée pour sept heures....
— Enfin ! dit la pauvre fille, qui n’attendait plus que le jour pour succomber.
Et elle s’allongea dans son fauteuil, dans sa belle robe blanche toute tachée de Tequila Sunrise…
Alors le démon du jeu se jeta sur la jeune fille et la mangea.
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JACB · il y a
Géniale cette parodie de fable ! Quelle imagination ! Bravo Arnaud. je mets un lien coup de coeur sur le forum !
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Arnaud Cresson · il y a
Merci beaucoup!
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Chantal Sourire · il y a
Il fallait y penser, un texte haletant, même si on connaît la fin depuis notre plus tendre enfance, bravo !
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Nelson Monge · il y a
Toute une ambiance, qui fleure bon les années 80. Bravo !
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Fleur A. · il y a
Un bon texte
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Marie Quinio · il y a
Très réussi, ce texte !
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coquelicot Coquelicot · il y a
quelle trouvaille, que ce conte aux accents de Daudet, dans l'enfer du jeu de Vegas ! En un tourbillon, les parallèles s'enchaînent : robe blanche comprise et la lutte jusqu'au matin. Un régal, aussi réussi que du Daudet !
Je n'ai juste pas pleuré à la fin, quand la pauvre enfant, sa robe toute tachée, s'est fait dévorer au matin. Mais avec Daudet, j'avais une dizaine d'années...
Bravo

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Constantin Louvain · il y a
Une excellente lecture. Le conte de Daudet revisité avec beaucoup de talent et d'humour. L'ambiance de Las Vegas est particulièrement bien rendue.
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Camille Berry · il y a
Beaucoup d'humour évidemment...! Très plaisant!
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Lyne Fontana · il y a
La version Las Vegas et humaine de la chèvre de Mr Seguin. C'est mené avec verve.
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Randolph · il y a
C'est toujours un plaisir de vous lire, Arnaud, je savoure d'autant plus que je suis provençal ! !
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Arnaud Cresson · il y a
Merci Randolph

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