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Paul Kodama

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Lauréat
Sélection Jury

Recommandé

Je l’ai croisée par hasard alors que je revenais en barque de la côte. Agenouillée sur les planches vermoulues du ponton, elle essayait de dénouer un cordage qui m’interdisait le passage. J’ai attendu en la regardant faire, amusé par cette jeune fille plutôt élégante qui s’acharnait sur une corde rugueuse... Elle a dit, les nœuds de marin sont toujours difficiles à défaire mais cela m’occupe. Nous avons causé un moment de ça puis elle m’a invité à boire un verre sur le yacht. J’ai demandé, surpris, si ce grand bateau était à elle. Elle a dit oui, simplement, comme si c’était un détail. Elle a peut-être oublié qu’elle était riche ou ça lui est égal. Il arrive parfois que les gens se fichent de l’argent, qu’ils négligent son importance.
Nous sommes montés dans ce yacht très beau, blanc, immense. Plusieurs marins nettoyaient le pont. Dans la cabine, elle m’a servi une tequila avec deux glaçons et du jus de pamplemousse. Je l’ai remerciée. Elle a pris un verre, elle aussi. Nous sommes restés un moment à parler de la mer, du port d’où elle venait. Là-bas il y avait beaucoup de touristes, beaucoup trop. À force c’est désagréable, non ? J’ai répondu qu’ici, il n’y en avait pas tant que ça, qu’on était assez tranquilles finalement, par rapport à d’autres coins.
Elle m’a demandé si je voulais un autre verre et j’ai accepté. Ce n’est qu’à ce moment-là que je me suis aperçu qu’elle était belle, elle avait des cheveux très noirs et un regard intense. Avant, j’avais surtout pensé à sa richesse mais maintenant j’en arrivais à l’oublier.
On a discuté de l’île et je lui ai conseillé de goûter à la soupe de crustacés. Les crustacés ont un petit goût de noisette, accompagnés d’un peu de chile, c’est délicieux. À cet instant, un homme en uniforme est descendu et a annoncé qu’il y avait un problème d’huile dans le moteur, il faudrait attendre le lendemain pour reprendre la mer. Elle a eu l’air de s’en moquer, elle a juste dit qu’elle était d’accord d’attendre un jour, puisqu’il fallait attendre elle attendrait, cela ne lui posait pas de problème particulier. Ils ont évoqué diverses questions mécaniques que j’ai fait semblant d’écouter, puis, quand l’homme est parti, j’ai dit que le bateau avait bien choisi son endroit pour subir une avarie. Elle a ri.
Je lui ai proposé d’aller se baigner tout de suite, c’était encore la bonne heure. Elle m’a remercié de bien vouloir lui tenir compagnie. On se sent parfois si seul en mer, elle a dit. C’est vrai, souvent en mer, on se sent seul, sur l’île aussi des fois mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Elle a souri et j’ai vu qu’elle me comprenait. Demain, nous pourrions faire le tour de l’île ? Il suffirait de louer une petite voiture de golf pour l’après-midi, vous verrez, ce sera très agréable. Il y a des oiseaux partout, ici. D’habitude les mouettes gardent leurs petits au large, loin des humains, mais ici non, ici les bébés mouettes se baladent sur la plage sans avoir peur. Elle a dit qu’elle serait enchantée de se promener avec moi dans une voiture de golf, que ce serait sûrement très amusant.
Elle m’a demandé si je voulais bien l’attendre, qu’elle allait se changer. Bien sûr, j’ai fait. J’ai ajouté que j’étais content de l’avoir rencontrée car je commençais à m’ennuyer un peu sur cette île si belle et tranquille. Elle a ri, elle a dit à son tour qu’en mer aussi on s’ennuie beaucoup mais c’est bien quand même, puis elle est entrée dans sa cabine.
Je l’ai attendue en regardant par le hublot. Sur le port, près d’un hangar, des hommes soudaient des tubes au chalumeau. Cela produisait une lumière électrique dans la chaleur de l’après-midi. Sans doute cherchaient-ils un moyen pour extraire le limon qui envahissait une partie du rivage. Cette vase était mauvaise pour le tourisme car elle enlaidissait certaines zones magnifiques et favorisait la prolifération des moustiques.
Et voilà, je suis prête, elle a dit. Je me suis retourné pour la découvrir enroulée dans un paréo blanc, presque transparent, et vêtue d’un simple maillot de bain deux pièces. Ses bras, son ventre, ses jambes. Elle a senti à mon regard qu’elle était jolie. D’un coup, je l’ai désirée mais j’ai simplement posé mon verre vide sur le bar, et j’ai dit, alors, allons-y...
Nous sommes sortis sur le pont. J’ai deviné que le mécanicien du bateau m’observait. J’ai trouvé ça désagréable. J’ai fait comme s’il n’était pas là. Et, dès que nous lui avons tourné le dos, j’ai essayé de l’oublier.
Nous avons marché côte à côte dans les ruelles ensablées du village. Les enfants nous regardaient à l’ombre des maisons. Elle m’a dit qu’elle était ravie d’abandonner le yacht, que parfois ce bateau, si on n’y faisait pas attention, devenait une vraie prison. J’ai acquiescé, tout pouvait devenir une prison, si on n’y faisait pas attention. Elle a semblé d’accord. Nous avons marché un moment en silence, ce n’était pas un silence gênant, c’était le silence des gens tranquilles qui se connaissent bien. C’était le silence de l’amour. La chaleur était terrible et je transpirais beaucoup. Elle aussi. On voyait de petites gouttes de sueur perler sur son front et sa nuque. Elle avait roulé ses cheveux en chignon.
Je lui ai montré les voitures de golf qui étaient garées devant l’épicerie. J’ai dit, si vous voulez demain, on prendra celle-là, la rose bonbon, c’est la mieux ! Elle a dit que c’était merveilleux que les gens roulent dans des petites voitures comme ça, aussi inoffensives. Depuis le bar de la place retentissaient les accords d’un reggae et je me suis réjoui d’entendre la voix rauque du chanteur. J’avais passé les dernières semaines à peu près seul et j’étais soulagé de ne plus l’être.
Nous avons posé nos serviettes sur le sable, à l’ombre d’un palmier, puis nous sommes allés nous baigner. J’ai eu envie de lui prendre la main, même si c’était impossible. Il y avait quelque chose d’impossible en elle, quelque chose qui rendait tout inutile.
Nous nous sommes d’abord trempé les pieds sans y prendre garde puis il y a eu un léger moment de gêne à réaliser que nous étions deux inconnus dans l’eau, parce que c’est toujours comme ça, dans l’eau il est plus difficile de se mentir. Alors, sans doute pour éviter cet embarras, elle a plongé et entamé un long crawl vers le large. Je l’ai regardée, assis dans la mer, bercé par des vaguelettes. Elle nageait bien. Au bout d’un moment, elle s’est arrêtée et m’a fait un signe de loin, auquel j’ai répondu aussitôt. J’ai nagé mais du côté opposé car j’avais la certitude que j’essaierais de la prendre dans mes bras et qu’elle se déroberait. Je ne tenais pas à briser cet instant paisible. Alors j’ai longé la plage jusqu’au ponton de l’hôtel Faro Viejo où toujours se prélassent les pélicans et les mouettes. Je me suis amusé à les effrayer en battant l’eau et en criant. Ils se sont envolés dans une nuée blanche... Ça m’a fait plaisir, un plaisir un peu stupide et primitif, puis je suis sorti de l’eau.
Elle était déjà allongée sur sa serviette. Elle a souri quand je me suis étalé en poussant un râle de satisfaction, comme les hommes aiment le faire pour montrer aux femmes qu’ils sont forts, qu’ils peuvent nuire aux oiseaux et aux autres bêtes aussi. Elle m’a dit que vraiment, elle avait trouvé ça inhabituel tous ces pélicans dans le ciel, c’était un beau spectacle. Pauvres pélicans, elle a ri. J’ai ri à mon tour en disant qu’ils n’avaient rien à craindre de moi, que je les aimais bien dans le fond. Puis nous nous sommes tus et avons goûté au plaisir d’être couchés sur le sable, à savourer le soleil, comme des amants même si nous ne l’étions pas, ou alors seulement en rêve.
Il m’aurait été facile de l’embrasser, je ne crois pas qu’elle aurait résisté. Quelque chose me retenait. Peut-être que j’étais heureux de me dire que les gens qui nous voyaient sur la plage pensaient que nous étions un couple, un beau couple de touristes, le gringo et la gringa, comme l’on regarde une paire de perroquets et qu’on les admire pour leurs becs jaunes et leur plumage, et aussi parce qu’ils sont ensemble, et qu’il y a toujours quelque chose d’admirable à être deux...
Le serveur du Faro Viejo est venu nous trouver et nous a demandé si nous voulions boire quelque chose. J’ai commandé une jirafa et elle aussi, la même chose. Quand il est parti, je lui ai expliqué que nous étions sous un palmier de l’hôtel que le serveur considérait comme son territoire. Ils sont un peu comme ça ici, j’ai dit, ils délimitent leur territoire mais toujours d’une façon aimable et gentille, pas tellement par calcul, plus pour prendre soin de leurs hôtes.
Le serveur est revenu avec une petite table en bois qu’il a posée entre nous deux, puis il est allé chercher les verres. Il a mis beaucoup de glaçons. Je me suis assis pour boire. La magie d’être ensemble était un peu terminée... Maintenant, c’était plus sérieux, plus mondain... Elle m’a demandé ce que je faisais ici. J’ai répondu que je ne savais pas bien, que je ne savais jamais très bien ce que je faisais ici ou là et que souvent, même, je ne faisais rien du tout. D’une certaine façon, c’était juste pour avoir du temps que j’étais venu ici. Elle a souri, elle était comme moi, pour elle aussi c’était une question de temps. Quand on quitte le port et qu’on se retrouve en mer, il n’y a plus de temps, ou du moins pas vraiment, le temps a moins d’importance et puis aussi, elle a expliqué, j’apprécie d’une certaine façon cette solitude bizarre du bateau au large, j’oublie le reste. On s’oublie si vite au large.
Nous avons continué à parler et lorsque nos verres ont été vides, le serveur s’est empressé de les remplir à nouveau. Ils sont toujours comme ça, j’ai dit, ils n’aiment pas les verres vides. C’est pour l’argent mais aussi parce qu’ils aiment bien nous mettre à l’aise et qu’on se sente le mieux possible, ils ont peur qu’on critique leur pays, ils croient que c’est mieux ailleurs... Elle a dit qu’elle allait bientôt rentrer. Le soir tombait et les barques revenaient au rivage. Les pêcheurs vidaient les poissons dans la mer, les oiseaux volaient autour des embarcations et plongeaient avec avidité pour avaler les restes. Les gamins aidaient leurs pères à porter les prises.
J’ai compris à son regard qu’elle ne voulait pas que je la raccompagne jusqu’à son yacht. Peut-être parce qu’elle savait comme moi que je risquais de l’embrasser au moment de nous séparer alors que là, sur cette plage, avec les mouettes, les enfants et les pélicans, il n’y avait aucun danger. Je viens te chercher demain pour faire un tour sur l’île, je lui ai dit. À demain alors, elle a répondu. Elle a d’abord tendu sa main puis s’est reprise, s’est penchée et m’a donné un baiser sur la joue. Le contact de ses lèvres sur ma peau était agréable mais j’ai feint de ne pas m’en rendre compte. À demain, j’ai dit, à demain. Dors bien !
J’ai continué à boire de la tequila en regardant la mer. À la fin, sur la cordiale invitation du serveur, je me suis installé à une table de la terrasse de l’hôtel et j’ai mangé du poisson. Le serveur a précisé, ce poisson qui est dans votre assiette, vous l’avez vu tout à l’heure dans les filets d’un pêcheur. J’ai souri. J’essayais de ne pas penser à elle, de ne pas l’imaginer toute seule dans son grand yacht. Je ne voulais pas mais malgré tout, j’y songeais, je revoyais son visage, sa manière de me quitter... J’ai pris encore un verre puis suis allé me promener sur le rivage. Il y avait encore quelques touristes. J’ai regagné ma cabaña et me suis écroulé dans le hamac.

Le lendemain, je suis d’abord allé voir l’épicière pour lui louer la voiture de golf. J’ai choisi la rose bonbon, l’épicière m’a dit, la verte est plus rapide, mais ça m’était égal. Et je suis allé sur le port comme ça, au volant de mon bolide rose. Le mécanicien était sur le pont. Je viens la chercher, j’ai dit. Il a fait un mouvement de tête sans même jeter un regard amusé sur le véhicule et l’a appelée. Elle est apparue, rayonnante. Elle a demandé, c’est ta voiture ? Oui, elle est très confortable, tu vas voir.
Elle est montée à mes côtés et nous avons démarré. Elle semblait heureuse de déambuler à vingt kilomètres à l’heure sur les pistes de sable. Nous avons croisé quelques véhicules puis sommes sortis du village. Je lui ai dit, l’île aux oiseaux, c’est un rocher au large où ils se posent en grand nombre. Il faut faire attention à ne pas trop s’écarter du chemin car il y a pas mal de vase et toujours un risque de s’enliser. Enfin nous avons atteint notre destination et avons pu contempler le bout de rocher insignifiant perdu dans un désert de vase et de mer. J’ai posé ma main sur son cou et l’ai embrassée, elle s’est laissé faire... Puis j’ai caressé ses jambes qui étaient très longues. Je suis remonté peu à peu vers son ventre. Elle a ébouriffé mes cheveux puis elle a dit qu’il valait mieux qu’on s’arrête là, qu’elle n’aimait pas tellement tomber amoureuse... Je n’ai rien répondu, j’ai compris que j’avais commis une erreur en l’embrassant, que le charme d’être un faux couple s’était évanoui, désormais nous étions vraiment des amants, il avait suffi d’un baiser, et le désespoir me gagnait à constater qu’il y avait déjà quelque chose de mort entre nous.
Je vais repartir ce soir, elle a dit, le moteur est réparé. C’est dommage, j’ai dit, l’île me semble plus agréable en ta compagnie. Elle a dit, je comprends mais je ne veux pas rester. Tu t’en vas toujours, c’est ça ? Elle a répondu, oui vers le large, c’est ça, exactement. Je me suis senti idiot, comme si nous avions vécu une liaison de longue date et que j’avais des droits sur elle. J’avais envie de répéter, reste, reste au moins une nuit encore, mais je savais que cela la ferait fuir plus vite alors j’ai préféré me taire et nous avons regardé l’île aux oiseaux en silence.
Puis elle a dit que c’était une très bonne idée cette promenade, comme s’il n’y avait rien eu entre nous de particulier, une simple relation courtoise. J’ai démarré et poursuivi ma route sur le chemin de sable. Nous avons traversé l’endroit où les insulaires jettent les ordures. L’odeur était détestable. Ça m’était égal. Le charme était rompu.
Quand nous sommes arrivés près du yacht, elle a caressé ma joue avec désinvolture. Tu veux boire quelque chose, elle m’a demandé... J’ai dit, non, je n’ai pas très soif. Il faut que je rende la voiture... Alors on se quitte là. J’ai dit, oui, je suis content de t’avoir rencontrée. Elle a mis sa main sur mon avant-bras. Je ne peux pas t’emmener avec moi, je ne peux pas. Elle a abandonné la petite voiture de golf et escaladé la passerelle. Je suis parti sans attendre.
J’ai rendu le véhicule à l’épicière et suis allé à la terrasse du Faro. Le serveur m’a reconnu aussitôt et salué avec chaleur. J’ai commandé une jirafa. À chaque instant, j’attendais qu’elle apparaisse et qu’elle dise quelque chose comme je crois que je n’ai pas envie de te perdre, une phrase comme ça qui pouvait laisser penser que nous étions encore deux amants pour quelques heures ou quelques jours, dans cette île pleine d’oiseaux qui ressemble de loin à un paradis. Je l’ai attendue un moment, un long moment où j’ai regardé la mer. J’aurais voulu entendre soudain le son de sa voix, me retourner et la voir s’approcher de moi. Mais, au lieu de ça, j’ai aperçu le yacht qui filait vers le large et j’ai compris que mon attente était vaine, qu’elle n’avait pas l’intention de me revoir... Alors j’ai commandé une autre tequila puis je suis allé me baigner au milieu des poissons morts que les pêcheurs vidaient. Au large, le point blanc du yacht disparaissait avec obstination.

PRIX

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Clément Dousset · il y a
Jolie bluette...
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Utilisateur désactivé · il y a
Oh j'aime beaucoup ! félicitations! j'ai voté :)
Je vous propose si l'envie vous y conduit d'aller voir "le cauchemar" http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-cauchemar-3

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Kristin · il y a
Merci de nous faire voyager
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Geny Montel · il y a
Mes félicitations pour ce prix Polka !
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Stéphanie Lamache · il y a
Bravo ! Je suis très contente que ce texte soit lauréat, j'en aime beaucoup l'ambiance.
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Utilisateur désactivé · il y a
Félicitations Polka !
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Francine Lambert · il y a
Un grand bravo pour ce prix Polka !
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Félicitations Polka!
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Paul Kodama · il y a
Merci à tous pour votre soutien. :)
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Sophie Copinne · il y a
Félicitations !

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