La fille coupée en deux

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Au final, avec Madeleine, c'était un pur défi d'orgueil, un simple défi narcissique. Finalement, c'est Louis qui s'était fait prendre à son propre piège. Il était devenu le personnage qu'il avait imaginé pour parvenir à ses fins. Le vêtement de l'amoureux transi n'était plus du tout transitoire, il s'était figé en une chape de plomb, une identité coriace et inaliénable. C'est pourquoi dans la vie, il faut faire très attention aux vêtements qu'on porte, aux tenues qu'on enfile, elles déteignent toujours sur nous. C'est un peu comme ces flics infiltrés qui deviennent vraiment des criminels à force d'avoir été obligé de faire semblant de l'être. Le prédateur est vite devenu la proie, captif d'un sentiment qu'il n'avait pas prévu, comme un enfant qui se brûle à jouer avec les flammes d'une bougie.
Il faut dire que les choses n'allaient pas aussi vite que prévu. Il y avait de la résistance de la part de l'adversaire. La partie s'est joué aux points. Un pas de franchi, une autre chance qui s'éloigne. Elle avait quand même certaines manies qui avaient le don de l'énerver. Un jour à la bibliothèque, elle était parti furieuse. Louis, dans un geste de frustration, de folie, qu'importe, lui avait fermé la bouche de manière quelque peu violente alors qu'elle lui récitait un poème de Verlaine. Le côté solennel de la chose, la longueur du poème l'avaient mis un peu mal à l'aise. Sans doute était ce une manière détournée de conjurer la frustration sexuelle accumulée ? Dans Les Confessions d'un enfant du siècle, il y a quelque chose d'assez similaire, quand le héros assène un violent coup de poing sur le dos de sa maîtresse. Un geste inexplicable, obscur mais lourd de prémisses, de rancunes mal digérées, symptomatique d'une incapacité à se faire comprendre par la parole, à communiquer avec l'autre. La violence, c'est le bout du langage. Derrière chaque coup de poing, il y a les mots qu'on n'a pas réussi à dire. La parole est le contraire de la guerre.
Il était resté seul avec sa honte, comme un meurtrier soudain, un assassin qui n'aurait agi sans aucune préméditation, les yeux fixant ses mains tremblantes, comme séparé de lui même.
« - On va se quitter maintenant ? Alors, c'est comme ça, on s'embrasse pendant une heure sur le canapé et puis à 23h30, tu repars, on ne se promet rien de plus. Moi, je dois me résigner à cela, à n'avoir que les quelques miettes que tu voudras bien me donner ?
- On est bien là, pourquoi as-tu besoin de plus ? »
La journée, ils ne se parlaient quasiment pas. Ils tenaient absolument à la discrétion même s'ils savaient bien que personne n'était dupe de leur histoire. Elle avait le don pour compliquer les choses. Elle avait quitté brusquement l'anniversaire de son copain pour venir dormir chez Louis. C'était la première fois qu'ils allaient dormir ensemble. Toutefois, elle avait eu la drôle d'idée de louer les services d'une de ses amies, émissaire de sa conscience. Cette dernière, la dernière des connes, était donc de la soirée. La scène était comique. Louis se retrouvait à devoir faire la conversation à une fille avec qui il n'avait aucune affinité et qu'il n'aurait jamais invité en temps normal.
« - Viviane (c'était vraiment son nom), tu ne veux pas prendre un taxi ? - lui avait proposé Louis, avec un regard à peine insistant. Il aurait arboré un slogan « Casse toi connasse ! » sur son t-shirt que le message n'aurait pas été aussi clair.
- Non, c'est gentil, tu sais les taxis c'est pas hyper prudent pour une fille. Je peux peut être dormir sur le canapé, si ça ne te dérange pas ? »
Il n'allait tout de même pas la faire sortir de force... Madeleine, après avoir couché sa copine et momentanément endormi sa conscience, était venu le rejoindre dans son lit, tout en prenant soin de garder son pantalon. Ils s'embrassaient sans arrêt, ridicules, Louis n'avait pas le droit d'aller plus loin. Il fallait bien s'occuper :
«  - Tu connais ça ? », lui disait-elle avec un air libertin en enfonçant sa langue dans la bouche de Louis, comme si ce qu'elle lui montrait était prodigieusement audacieux. Il ne savait pas qu'on pouvait se servir de la langue également. Habituellement, elle ne lui servait qu'à coller les timbres. C'était pour elle d'autant plus audacieux que la pauvre fille ne connaissait pas grand chose au plaisir. Elle n'avait jamais franchi les portes de la volupté, elle n'était jamais allé au delà des quelques figures imposées qui bornent la sexualité ordinaire. Elle n'avait jamais mis le pied dans le jardin rouge des sensations interdites. Au cours de la soirée, elle n'avait pas arrêté de faire des allers retours entre sa copine, petite madame Claude des vertus menacées, qui était en charge de son comportement moral pour ce soir, en poste de garde sur le canapé, et la chambre, le tout avec dans la démarche et les gestes une angoisse terriblement embarrassante, un inconfort d'autant plus regrettable qu'elle en était elle même à l'origine. Devait elle avoir peur d'elle même pour se soumettre volontairement à autant d'obstacles ! Devait elle avoir peur de céder à son mouvement le plus naturel !
« - J'ai l'impression que tu ne me fais pas confiance. Tu es belle, on s'entend bien. Je crois que je pourrais tomber amoureux.
- Moi aussi, je crois bien », lui avait-elle répondu.
C'était une conversation pour une autre, derrière ce qu'ils disaient croire il y avait bien quelque chose qui était de l'ordre de l'aveu. Leurs paroles étaient prudentes mais leurs yeux ne mentaient pas. Leur cœur battait, des mots qui allaient trop vite, des sentiments qui les remplissaient et qui leur creusaient les tempes, et leurs yeux qui évitaient de se croiser... Ils marchaient souvent ensemble. Ils passaient par le Luxembourg pour aller à la bibliothèque Sainte Geneviève. Ils s'arrêtaient sur un banc du jardin, échangeaient quelques baisers ou quelques jalousies, avant de reprendre leur route du pas tranquille et inquiet des amants impossibles. Il en avait vécu des histoires dans ce jardin, ça n'avait jamais mené bien loin, surtout des amours de labyrinthe sous les arbres tranquilles et qui s'en foutent.
Il ressemblait à son père, il n'avait pas l'air d'avoir besoin des autres. L'indépendance fait peur à la plupart des gens. Du reste, ce n'était pas complètement faux, il était souvent un très bon compagnon pour lui même, il dansait souvent seul, dans une frénésie gratuite et incandescente. Il avait le feu de Saint Elme.

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Cajocle · il y a
Comme Katy "La violence, c'est le bout du langage" et comme Katy par le forum aussi.
Chouette texte.

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Henri de Montmarin · il y a
Merci :)
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Henri de Montmarin · il y a
Merci beaucoup Katy Bou, je suis très touché par votre commentaire. Les encouragements font toujours plaisir.
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Utilisateur désactivé · il y a
"La violence, c'est le bout du langage. Derrière chaque coup de poing, il y a les mots qu'on n'a pas réussi à dire. La parole est le contraire de la guerre. " Tout le texte est splendide, et je reprends votre phrase en exergue parce que je la trouve tellement juste ! Je vous découvre grâce au forum, où quelqu'un a mis votre lien dans une conversation. Et bravo pour votre écriture tranchante et affutée