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La fête de la Montgolfière

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J’ai répertorié les chats des rues de mon quartier. Depuis la fenêtre de mon salon, j’ai vu sur les toits de la ville de Annonay.

C’est une ville où ils semblent y avoir plus de toits que de murs. Elle est construite à flanc de vallée, comme au bord d’un précipice. Mon immeuble est accroché au-dessus des autres, ce qui rend ma vue si vertigineuse, beaucoup de ciel et en-dessous, les autres constructions qui sont comme disposées sur les marches étroites d’un escalier abrupt. C’est pourquoi je vois tant de toits. Il y a une vingtaines de chat roux, quatre persans, douze chat noirs et huit isabelles ; trois sont des siamois, mais certainement pas de pures chats de race. Le record est détenu par les chats gris, les bâtards par excellence, il y en a une quarantaines. J’ai encore du mal à tous les recenser. Ils pullulent. Je ne sais pas où ils trouvent à se nourrir.Je suppose qu’il se servent dans nos poubelles. Il paraît que les hommes jettent 30 % de leur nourriture, alors il se pourrait bien que ce soit ça. Ils ne sont pas toujours les seuls à les fouiller, d’ailleurs, les poubelles. Il y a quatre SDF qui visitent les miennes régulièrement. Il n’y en avait qu’un seul quand je me suis installée dans cette rue de Annonay, au cœur de l’Ardèche, il y a quarante-sept ans.

La ville industrielle devait son économie au tannage. La tannerie en ruine et elle-aussi visible depuis la fenêtre de mon salon. Elle n’a jamais été réhabilité. Je m’en félicite, cela serait dommage de la raser. Elle est toujours là, et les briques noirâtres au bord du cours d’eau, ainsi que l’architecture rustre, me rappelle le passé et je serais trop triste si elle venait à disparaître, comme mon mari qui y a travaillé dix ans avec qu’elle ne dépose le bilan.

Je ne suis moi-même pas tanneuse mais libraire. Ma boutique est sous mon appartement. Je dois quitter ma fenêtre et descendre quatre étages sans ascenseur pour y accéder. J’ouvre les stores et je découvre la boutique d’en face. C’était une droguerie, elle a fermée une semaine après le bijoutier, mais avant le primeur et avant le serrurier. A la droite de ma librairie, il y avait une coiffeuse. Je lui confiais à cette amie mes cheveux régulièrement. Elle a déménagée, après que le disquaire ait mis la clé sous la porte mais avant le vendeur de kebab. A la gauche de ma librairie, il y avait le boulanger, il a fermé hier. Je ne suis pas peu fière d’annoncer que je suis l’ultime commerçante de la rue de Boissy d’Anglas. Je ne suis pas bien sûre que ma bravoure soit reconnue un jour par qui que ce soit, pas bien sûre que cela me vaudra une légion d’honneur pour service rendue à l’Ardèche.

Ma rue longe le vieux Annonay, celui qui existe depuis le moyen âge. Je coupe souvent par ses rues piétonnes. Ces passages minuscules, d’anciens coupe-gorges à mon avis, sont pour certains classés. Celui qui débouche sur mon immeuble s’appelle le chemin du pénitent. C’est un calvaire fort pentu. Les larges pierres des murs comme des pavés ont pris une teinte noire à cause de la pollution de la route. C’est comme marcher dans un décor de cinéma imaginé par Tim Burton : c’est noir de suie, ancien, il y a l'enseigne en acier suspendue par des chaînes, celle d’une ancienne scierie, qui elle a dû fermée il y a plus de cent ans.

Ma rue est plus moderne que cela. La rue Boissy d’Anglas a périclité, plus que les autres rues d’Annonay. Nous accusons, à tort ou à raison, les règles de circulation. Les affaires ne fonctionnent plus depuis que la rue est devenu un sens unique. Les voitures y passent en partant de la ville, jamais en y entrant. Il n’y a aucune place pour s’y garer. Les parkings les plus proches sont payants, ceux qui sont gratuits sont dans la ville basse. Celui que j’aperçois depuis ma fenêtre est quarantes mètres plus bas. Mais qui fera quarante mètres de dénivelé pour acheter mes livres ? Plus grands monde.

Je n’ai plus beaucoup de clients, moins d’habitants, moins de passants. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, j’aurais du monde. C’est une journée particulière pour notre commune : c’est le jour de la fête des montgolfières. Ma ville est connue pour être historiquement le premier vol de montgolfières, et donc la première conquête du ciel connue. Les frères Mongolfier ont vécu ici. Chaque année nous organisons une fête en leur mémoire. Les touristes viennent voir le grand rassemblement des ballons internationaux. Ils sont de toutes les couleurs. Ils gagnent les hauteurs pour avoir une meilleure vue, c’est ainsi qu’ils passent devant ma vitrine.

Je sais bien que cette clientèle m'achètera quelques beaux livres en guise de souvenir. Je sais également que cela ne suffira pas vraiment à gonfler mon chiffre d’affaire. Heureusement, que je suis propriétaire. Propriétaire dans une rue sinistrée. Mon appartement et ma boutique n’ont plus de valeur immobilière. Je devrais surement donner de l’argent pour qu’on accepte de me les reprendre. Pourtant, il a du charme cet appartement ! Les nouveaux acquéreurs seraient chanceux. Mais il n’y aura pas de nouveaux acquéreurs, parce que je n’ai pas l’intention de le vendre, ni mon appartement ni ma boutique. Je tiens à ma ville, à ma rue ; et à ma vue surtout, celle sur les toits, les chats, le parking gratuit et l’ancienne tannerie. Et puis, encore derrière, il y a les hautes vallées vertes.

Ce jour de fête, un couple hésitent entre deux livres. L’un raconte le premier vol des frères Montgolfier, avec des reconstitutions d’époque, le deuxième est plus moderne, c’est un recueil de belles photographies. On y voit les ballons colorés au-dessus des toits de Annonay, de la vallée verte et de son clocher. Le couple se décide et arrête son choix sur ce dernier livre d’illustrations. Ils me demandent en réglant leur commande :

- A quelle heures à lieu le départ des cinquantes montgolfières ?

- A quinze heures, dis-je, c’est dans une demi-heure.

- C’est comment ? demande la femme pour parler surement.

- C’est magnifique, dis-je. Nous avons de la chance qu’il fasse un temps aussi dégagé et sans vent. L’événement sera magnifique sous un soleil aussi lumineux.

A mon ton, ils doivent me prendre pour une employée dans une agence de tourisme. Pourtant, je ne surjoue pas.

- Vous viendrez ? ajoute ma cliente.

Son mari fait non de la tête. Il la coupe.

- Elle travaille.

Cet homme a surement raison. Je devrais, selon une logique pécuniaire, rester derrière mon comptoir, en particulier aujourd’hui. Mais je déclare à cet homme :

- Non, non ! Il y a des rendez-vous qui ne se manquent pas. Ce n’est qu’une fois l’an la fête des montgolfières.

A quinze heures moins dix, je ferme boutique. Les derniers stores de la rue se baissent. Je ne vais pas rejoindre les touristes qui affluent sur la place de la ville. Je monte dans mon appartement. Ses escaliers et ses rues penchées s'entretiennent quotidiennement. Je vivrai centenaire.

Je mets une chaise devant la fenêtre qui possède la plus belle vue de la ville de Annonay. Un ballon jaune soleil est le premier à passer au-dessus des toits. Un chat de gouttière gris lève son nez moustachu vers elle. Se demande-t-il s’il peut rattraper ? Je souris en l’observant.

Puis, d’autres ballons volants arrivent, par dizaines. Leur déplacement est si tranquille, presque imperceptible, tel le mouvement des nuages. C’est ce qu’ils sont : des nuages multicolores, oblong. Une forme heureuse. Les cinquante sphères flottent sur l’écran du ciel. Elles sont toutes de couleurs vives.
Pourquoi les montgolfières ont-elles des couleurs vives ? Parce que c’est leur raison d’exister. Elles ont été créés pour envoyer de la couleur dans le ciel.

C’est la quarante-huitième fois que je contemple cet envol. J’ai toujours sept ans. Nous avons tous toujours sept ans. Certaines choses sont à l’abris du changement. Depuis mon mirador je m’émerveille.

Mon appartement n’a plus de valeur, ce spectacle n’a pas de prix.
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Image de Les plumes hautes
Les plumes hautes · il y a
C'est votre deuxième histoire que je lis. J'aime votre style. Il est particulier. Vous décrivez si bien cette ville ni tout à fait morte ni tout à fait vivante qui revit au vol des montgolfières. Et le début est accrocheur.
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Image de Berceuse Violente
Berceuse Violente · il y a
Merci bien. Les histoires dont je suis le plus fières à vraie dire sont : surpenante geisha que vous avez lu, et j'ignore comment ils ont su, qui est dans un style un peu différent mais que j'aime bien aussi. A bientôt j'espère
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