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Roxane73

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En panne d’inspiration, un triste soir d’hiver, je rentrais d’une promenade solitaire quand une histoire s’imposa à moi, en un lieu exhumé du passé.
Allez savoir comment...

On aperçoit la grange de la ferme de Jeanne à la sortie du bourg de Saint-Aig, au lieu-dit que les gens du coin jadis baptisèrent « le Paradis ». Peut-être à cause de la courbure traitresse du virage, qui expédiait les plus téméraires en contrebas, au fond d’un vallon rocheux.
Personne, au village et alentours, n’a retenu le nom d’origine de cette ancienne demeure fortifiée, perchée au sommet d’une butte dominant la route, sur un coteau aujourd’hui réputé pour ses vins et ses caves de tuffeau. Des bois giboyeux qui la ceignaient au Moyen-Age, m’a-t-on dit, n’a subsisté qu’une vaste prairie. De riches pâturages, gras de l’automne au printemps, traversés par un bras secondaire de la rivière bordé d’une frange de peupliers. L’endroit n’était pas reculé au point de décourager le facteur et la tournée du boulanger. Pourtant, au milieu du vingtième siècle, un simple chemin de terre battue le desservait depuis la route. Ce chemin continuait jusqu’à la limite du domaine, en suivant la pente douce d’une colline au sommet arrondi, couvert d’une parcelle forestière.
Le bâtiment principal de la ferme prenait la forme d’un large U. Les pièces à vivre, qui s’ouvraient sur la cour par des fenêtres surbaissées, en occupaient le tiers central. Se situaient de part et d’autre, l’écurie, le serre-bois, ainsi qu’une remise abritant divers outils et bric-à-brac. Le poulailler avait ses aises près de l’auge aux cochons. Sous l’imposant hangar, où s’alignaient une dizaine de clapiers aux portillons rouillés, semblait sommeiller, parmi les bottes de fourrage, aux côtés d’une charrue et de son attelage, une Traction d’un gris délavé.
C’est ici, à une époque dont peu se souviennent, que commence l’histoire.


Les cheveux bruns retenus dans un fichu, la taille prise dans un tablier de toile bleue, Jeanne, dans la cuisine, achève de frotter la lessive.
Le temps de la faire tremper, elle s’assoie près de la fenêtre et laisse son regard se perdre à travers le brise-bise. Les premiers gels ont transformé la campagne, dont les couleurs froides annoncent l’hiver. Mais Jeanne est préoccupée, et elle ne le remarque guère.
Huit heures passées. Le jour peine à se lever. La petite dort encore. Avant de l’emmener à l’école, à trente minutes de bicyclette, il lui faut nourrir la basse-cour, et préparer la soupe.
« Dieu merci, ni les vivres, ni le combustible ne manquent  » pense-t-elle.
Quant au temps, elle en a assez pour ses tâches ordinaires. Il s’écoule souvent trop lentement, dans une solitude pesante, en cette morte saison pour les travaux des champs.
Jeanne saisit le tisonnier suspendu près du foyer. Remue les braises et ajoute une brassée de petit bois, puis un rondin bien sec. Les flammes jaillissent. Elles éclairent son front que marque une ride précoce. Jeanne les attise d’un geste machinal, et permet à ses pensées de courir à nouveau.
Son James.... jamais rien ni personne ne l’a contraint à changer d’idée.
Et pour elle, à présent, reviennent toujours les mêmes questions, la même angoisse. Comme un ruisseau qui déborde sans qu’elle parvienne à l’endiguer.
Où est-il aujourd’hui ? Mange-t-il à sa faim ?
Le facteur lui apportera-t-il les nouvelles qu’elle espère ?
Hier, cependant, il a frappé à la porte, et lui a déposé une lettre en mains propres.
Dans une enveloppe ordinaire. Un message, désormais familier, qui n’est pas de son époux, mais qu’elle a glissé, le cœur battant, dans la poche de sa jupe.
Jeanne a posé sur le poêle un fait-tout dont l’eau commence à bouillir. Elle y verse les légumes, après avoir enveloppé dans du papier journal les épluchures pour les lapins.
Elle recouvre ensuite ses épaules d’un paletot, et s’en va dans la cour où souffle en bourrasques le vent de novembre.
Ce mauvais charrie une cohorte de nuages, et vole sur le toit une ardoise mal scellée. Il l’envoie se briser en un bruit mat sur le seuil de pierre. Il couche le faisceau de fumée échappé de la cheminée, et l’emporte à toute allure vers la forêt, où le soleil gravit l’horizon aux couleurs mouvantes.
« Fossé aux loups, ce soir », murmure Jeanne, en lançant une poignée de grain aux poules qui s’égaillent. C’est plus fort qu’elle, et à chaque fois pareil. Sa gorge se serre lorsqu’elle lève les yeux vers la chambre de Thérèse.
« Dieu veuille encore, nous venir en aide... »


Quelques heures plus tard...
La nuit est tombée. Une nuit noire, sans étoiles.
Jeanne referme doucement la porte de la chambre de l’enfant qui vient de s’endormir. Elle redescend sans bruit l’escalier, sort d’un placard sa pélerine, une paire de bottillons, une torche, ainsi qu’une besace garnie d’un pain, de fromage et de fruits secs.
Dehors le froid est vif mais le vent s’est calmé.
Une dernière fois, Jeanne se retourne vers la ferme. Bêtes et gens assoupis, elle part tranquille.
Elle pourrait presque parcourir les yeux fermés le chemin qui serpente dans la prairie, puis grimpe sur la colline. Dans la forêt, l’ascension est facile au début sur un large sentier. Plus aléatoire dès qu’il devient une simple trace recouverte de feuilles mortes. La jeune femme poursuit sans beaucoup ralentir, jusqu’à parvenir à une fourche. A gauche, pour rejoindre un hameau isolé puis le village, la piste descend au fond d’un fossé où se faufile, à demi tari, un ruisseau piqué de lentilles d’eau. C’est ici qu’elle attendra : sur le talus, par-delà le ruisseau, entre deux chênes tronqués, se dresse l’ébauche d’une cabane.
Le fossé aux loups. Elle y jouait souvent autrefois. Il lui semble entendre encore le coassement des grenouilles. Les cris effrayants des corneilles, quand, avec les gamins du village, ils s’y attardaient imprudemment. Le hululement d’un hibou leur répondait parfois, et soudain....
Le cœur de Jeanne se met à battre la chamade.
Bientôt minuit.
Un quart d’heure à patienter.
Jeanne songe avec inquiétude à sa sœur Nadège, qu’ils n’ont pu convaincre de quitter la ville. Afin de se rassurer, elle visualise mentalement le mot qu’elle a déposé en évidence sur le buffet, tracé de son écriture penchée, à l’attention de Thérèse, au cas où.

Minuit trente.
Une lueur minuscule, de plus en plus visible à travers l’abri, continue de se rapprocher. Dans la quasi-obscurité, deux hommes gravissent le talus.
Jeanne ne sait pratiquement rien d’eux. Leur langue est étrangère. Ils prendront, ainsi que la jeune fille qui vient de les rejoindre, le chemin de droite après la fourche.
Jeanne en tête, ils progressent en silence pendant une vingtaine de minutes. Puis le sentier coupe une allée rectiligne, cernée de grandes fougères. Ils l’empruntent sur une centaine de mètres. La quittent pour pénétrer dans une futaie à l’abandon. La trace se perd dans les herbes hautes, où gisent des souches pourrissantes qu’il faut enjamber. Les bottes s’enfoncent dans les mousses gorgées d’eau. Plus loin, un arbre couché par une tempête leur barre la route. Ils le contournent, et s’enfoncent dans un taillis à peine balisé par la torche de Jeanne.
Ils parviennent enfin à l’orée du bois.
Un champ en pente douce, en contrebas duquel coule une rivière.
Afin d’attendre la jeune fille qui tarde un peu, Jeanne fait signe à ses compagnons de s’arrêter.
Elle dirige sa lampe vers le pré, où se devine une sente approximative. Leurs routes respectives se séparent ici. Après un voyage éprouvant, des jours et des nuits à se cacher, ils passeront le vieux pont, non loin de la ligne de démarcation. Puis gagneront, au-delà de la pseudo-frontière, grâce à l’aide d’un passeur et avec les quelques provisions de Jeanne, un territoire encore libre.
Jeanne retrouvera la ferme.
Avant de s’abandonner à un sommeil lourd et sans rêve, elle priera pour eux.
Comme elle prie pour son époux, entré en Résistance.
James... serait-il fier d’elle...s’il savait ?
Elle n’avait pas le droit de le retenir. Sa Thérèse adorée de huit ans ne l’a pas fait varier.
Ils doivent se hâter, maintenant : c’est bien le ronflement d’un moteur de camionnette qu’on entend, lorsque la jeune fille les retrouve.
Et Jeanne n’en croit pas ses yeux.
Celle-ci, visiblement épuisée, tient dans ses bras un enfant en pleurs, chaudement vêtu d’une cape, qu’elle essaie de calmer.
« Un enfant avec vous ! »
Bouleversée par une telle découverte, Jeanne s’approche doucement.
Comment a-t-elle pu manquer ce gamin, tout-à-l ’heure ? Il était avec la jeune fille. Mais dans l’obscurité...
Des yeux clairs et des boucles châtain, cinq ans à peine. Malgré ses joues rouges le garçon est d’une pâleur inquiétante.
« Le petit n’est plus capable de marcher. Il a le front brûlant de fièvre, et une sérieuse blessure au pied », s’inquiète Jeanne.
« Il a besoin de soins. Cette adolescente ne peut pas être sa mère. Aucun des deux, certainement, son père... »
« Comment vont-ils ?... »
Elle réfléchit rapidement.
Le passeur, qui vient d’envoyer le signal, ne les attendra pas longtemps sur la grève.
Pour l’avertir de leur arrivée, il lui suffit d’envoyer à son tour, au moyen de sa torche, quatre traits lumineux.
Puis tout va très vite.
Quelques mots chuchotés. En guise d’adieu, une brève accolade.
Le vent se lève à nouveau et une pluie drue se met à tomber. Tandis qu’ils atteignent la rive du bon côté du fleuve, Jeanne est déjà loin. Comme portée par un sentiment d’urgence, elle n’a jamais traversé la forêt aussi diligemment. Elle dévale la colline en courant sur le sentier devenu rigole. Enfin la prairie, et ses champs de pâturage.
Jeanne repère le toit de la grange qui pointe dans la brume au moment où retentit un coup de tonnerre. Puis trois échos, dispersés par le vent.

Nombreux sont ceux, qui, à Sait-Aig, gardèrent de novembre 1941 le souvenir de la pluie qui tomba pendant une semaine sans discontinuer : on découvrit, le lundi d’après, dans les eaux de la rivière en crue, trois corps près de l’écluse ; ils furent enterrés au cimetière du village. Durant les mois qui suivirent, personne ne vint s’inquiéter du sort des malheureux, dont on ne sut l’identité qu'à la Libération, grâce à l'aide du jeune Joseph. Mais pareille tragédie n’était pas  rare en cette époque troublée. Sur la grève du vieux pont l’ occupant les aura débusqués, s’était-on convaincus. A moins d’une embrouille de passeur...



Bien des années plus tard, après une promenade dans le parc d’agrément qui s’étend désormais sur les prairies de Jeanne, je décidai d’aller boire un vin chaud dans un bar du centre de Saint-Aig.
Vaguement déprimé, me sentant seul et affamé, je ressentis le besoin inhabituel de m’incruster à la table de ceux que je supposais être des habitués. Des anciens, qui tapaient la carte au fond de la salle où flottait encore une odeur de cuisine.
Les gens du coin ont la réputation d’être taiseux.
Allez savoir pourquoi !
Je n’étais pas au bout de mes surprises.
Mais vous, amis qui me lisez, si un jour la curiosité - ou l’ennui - vous poussent à faire un détour par la butte où demeure la grange de la ferme de Jeanne.
Là où le regard porte loin.
Si d’aventure vous m’en croyez.
Vous verrez sans doute Jeanne.
Thérèse, et l’enfant aux yeux clairs.
Jeanne, qui toujours espère.
Vous y apercevrez par beau temps le Paradis.
Puis, en continuant sur Saint-Aig ( charmante bourgade, aux bistrots accueillants ), si vous vous surprenez à en écouter d’autres.
Vous comprendrez alors qu’en ce lieu exhumé du passé...
De telles histoires surgissent.
Car les gens d’ici le savent. Comme de bien entendu.
« Une longue saison d’hiver », me disaient-ils ce soir -là.

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Jcjr · il y a
Tout est d'époque dans cette ferme, le poulailler, le portillon, la charrue et même une traction, qui sont là, au sein d'une vie simple sans gros besoins, mais où rien ne se perd. Cette vie est un vrai plaisir au fil de vos descriptions. Et les souvenirs sont aussi présents pour rappeler ces heures sombres de la guerre,où ces gens simples se sont investis sans poser de question. J'ai beaucoup aimé. Et si vous veniez me voir pour découvrir " l'essentiel "...
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Roxane73 · il y a
Merci pour votre lecture, je suis contente si elle vous a touché. Je vais découvrir...
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Jusyfa · il y a
Le texte est prenant et embarque sans retenue. Une écriture fluide avec des mots ciblés au point de faire vivre au lecteur les situations comme dans un film.
Un simple " j'aime " est bien peu pour une telle écriture.
Si votre temps vous le permet je vous invite à découvrir :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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Jean Calbrix · il y a
Un très beau texte sur un temps fort de l'occupation et les passeurs. Bravo, Roxane ! Je clique sur J'aime.
Je vous invite à une petite promenade dans les dunes si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Maryse · il y a
Jolie découverte et un bon moment de lecture ! ...Je suis ravie d'être passée vous lire !
Si vous aimez les haïkus je vous invite à découvrir ma page. "vague à l'âme" le petit dernier est en lice pour le prix été. Nulle obligation de voter, juste lire et commenter. Ce serait déjà très bien

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Roxane73 · il y a
Merci Maryse!
Et j irai découvrir à mon tour bien volontiers!

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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
J'ai adoré votre nouvelle. Beaucoup de qualité dans votre écriture, on rentre très bien dans l'histoire, une super ambiance, bref j'ai beaucoup aimé ! Bravo, Roxane ! Je vous invite à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Roxane73 · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire très agréable et encourageant ! Je vais aller découvrir avec plaisir
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Pat · il y a
Une histoire palpitante où l'on constate une fois de plus les dégâts engendrés par la guerre. Si vous aimez les tankas, je vous propose,"Contemplation" en finale.
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Roxane73 · il y a
Merci !
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Paul Thery · il y a
émouvant et bien écrit. que des qualités. et une fin qui laisse planer un doute sur ce qui s'est réellement passé.
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Roxane73 · il y a
Merci Paul pour votre lecture et votre commentaire très agréable. En effet, j essaie souvent, dans mes petites histoires ,de laisser le lecteur titiller un peu son imagination ☺
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Kiki · il y a
je n'écris pas de nouvelles juste des poèmes mais la votre est magnifique. BRAVO. J'ai aimé cette oeuvre.
Si vous n'avez pas visité les cuves de Sassenage je vous invite à y aller pour les lire. MERCI

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Roxane73 · il y a
Merci, Kiki. J'irai découvrir avec plaisir
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Francine Lambert · il y a
Les descriptions qui plantent le décor avant que l'action ne commence et le portrait de Jeanne en action sont particulièrement réussis. J'ai aussi aimé l'atmosphère un peu mystérieuse qui entoure les différents épisodes du récit. A bientôt Roxane !
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Roxane73 · il y a
Merci pour votre lecture, Francine! A bientôt!
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Villefranche · il y a
Une ambiance bien transcrite. On s'y croirait. Mon vote.

Petite remarque: une grenouille coasse et un corbeau cRoasse.

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Roxane73 · il y a
Ah c est vrai ?? Merci pour votre lecture et aussi pour votre commentaire Villefranche. Je vais rectifier ☺
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