La ferme !

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Jonas Trexier n’aurait jamais imaginé lire son nom en première page du journal local. Trente-cinq ans, maladif, il n’avait pas de don particulier et son physique passe-partout faisait qu’on ne le remarquait guère. Quand il avait pris les commandes de son véhicule, ce matin-là, il n’avait nulle idée du tour que le destin allait lui jouer.
Après avoir copieusement déjeuné et procédé à ses ablutions matinales, il s’était dirigé vers le centre-ville pour y acheter un de ces sandwichs qui constituaient l’essentiel de ses repas. Si les jours qui s’écoulaient ne voyaient guère son alimentation varier – formule de midi : sandwich au choix et boisson gazeuse –, il appréciait de choisir, chaque matin, un contenu différent.
Ce jour-là, bien coincée entre les deux tranches de pain moelleux, une tranche de saumon améliorait son ordinaire. Comme tous les vendredis, en bon chrétien qu’il était, il choisissait une garniture conforme aux exigences de sa religion. L’employée, qui l’avait pris en amitié, avait fini par connaître ses goûts et ses habitudes et, chaque fois qu’il se présentait, lui proposait, parmi d’autres, le sandwich qu’il finissait toujours ou presque par emporter.
De là, il se rendait sans tarder à son lieu de travail où, après avoir salué tous ses collègues, il s’affairait aussitôt.
Cet homme charmant, apprécié de tous, même des stagiaires, était surnommé « M. Neuf heures pile ». En effet, s’il avait une qualité, c’était une extrême ponctualité. Les parents de Jonas avaient dû le concevoir sous l’égide d’une montre suisse, disaient en plaisantant ceux qui le côtoyaient. Chaque matin, à 9 heures, on l’apercevait à l’accueil introduire son badge dans la pointeuse.
À 18 h 05, il quittait invariablement les bureaux pour regagner un domicile où personne ne l’attendait. Alors que les autres s’en étaient allés, lui patientait toujours quelques minutes supplémentaires, estimant que, comme il était parmi les derniers à arriver, il se devait d’être l’ultime occupant de l’imposant bâtiment.
Si beaucoup plaignaient sa solitude, lui l’envisageait plutôt comme une chance. Il n’aurait changé de condition pour rien au monde. Rien ne le rebutait tant que les disputes. Selon son credo, il n’aurait jamais à « se farcir » les crises d’hystérie d’une compagne en mal d’affection, tout comme il ne tenait pas à se métamorphoser en mâle en manque de sensations. S’il appréciait les femmes, qui le lui rendaient bien, c’était surtout à cause d’une sensibilité exacerbée. Quant aux hommes, avec lesquels il se montrait toujours affable, il ne goûtait ni leur compagnie ni leurs plaisanteries grivoises. Tout cela faisait que, dans son entourage, on le soupçonnait d’être un inverti. Il était conscient des médisances à son sujet mais il n’en avait cure, car cela l’arrangeait bien. Il pouvait ainsi jouir d’une totale tranquillité.

À midi ce jour-là, il rejoignit comme d’ordinaire le parc où, quand il faisait beau, il se restaurait. Il appréciait particulièrement les bruits qui émanaient de ce lieu de rencontre. Il guettait les rendez-vous illicites, fortuits, avec l’œil d’un spectateur avide du moindre divertissement. Sa solitude de célibataire était rythmée par toutes les conversations qu’il surprenait. Il vivait en quelque sorte par procuration. Dans cette ville de taille moyenne, il en savait sur les uns et les autres, mais tous pouvaient être rassurés quant à sa discrétion. Tous les secrets, happés au fil des mots, il les conservait jalousement, car ils meublaient ses soirées. Il leur imaginait parfois des suites plus rocambolesques les unes que les autres.
Quand il pleuvait, il délaissait ce cadre naturel pour le hall de gare où il croisait des gens bien différents. Si les conversations conservaient leur intérêt, il ne s’y attardait jamais, car le stress des voyageurs était communicatif, et leur brouhaha continuel s’achevait fatalement par de terribles céphalées qui le handicapaient pour le reste de la journée. Les jours de pluie, il ne terminait pas son repas et s’en retournait d’humeur maussade.
Arrivé près des saules imposants qui bordaient l’étang, il installa sa grande serviette de plage pour y déjeuner.
Quelques minutes après son arrivée, Julie Renoult, une jeune femme qu’il avait déjà eu l’occasion d’apercevoir, lui demanda si elle pouvait profiter de son hospitalité afin qu’ils partagent le repas. Pris de court, il ne sut que répondre mais s’écarta poliment quand, sans attendre son acquiescement, elle prit place à ses côtés. Il ne comprenait décidément pas ce qui avait pu pousser cette inconnue à l’entreprendre de la sorte, car, pour sa part, il n’avait rien fait qui ait pu l’y inciter.
Sans attendre, elle s’appropria la conversation qu’elle conduisit avec véhémence. Lui se contentait de répondre de la manière la plus brève qui soit aux interminables questions qu’elle lui assenait.
Cela faisait plus d’un quart d’heure qu’elle monologuait avec virulence, et il n’avait toujours pas pu déballer son précieux sandwich. De plus, il commençait à craindre que la chaleur ne le gâtât. Et pour finir, il était contrarié à l’idée d’être en retard à son travail. Pourtant, son habitude de la courtoisie l’empêchait de manifester sa contrariété. S’il avait pu, en d’autres occasions, trouver la jeune femme agréable, voire jolie, cette intrusion dans son univers la rendait insupportable et quelconque.
Julie ne comprenait décidément pas l’attitude de cet homme. Cela faisait quelques semaines qu’elle l’observait. Elle le trouvait bien fait et sympathique, car, chaque fois qu’ils se croisaient, il la saluait poliment et lui adressait un sourire charmeur.
Elle l’avait soupçonné d’être timide, aussi s’était-elle décidée, contrairement à son habitude, à l’aborder. Et là, il ne « se décoinçait » pas. Elle avait pourtant mis en valeur ses atouts, mais quand elle le frôlait, cela ne provoquait chez lui aucune réaction. Il venait même d’avoir un bâillement d’ennui. Elle avait feint l’ignorance et poursuivi son discours sans se démonter.
Jonas espérait, en bâillant, lui faire comprendre qu’il en avait assez mais elle n’avait pas réagi et, bien au contraire, ses paroles avaient, semble-t-il, gagné en énergie. Il n’écoutait donc plus son discours et se laissait bercer par la monotonie d’un ton au pouvoir quasi hypnotique. Progressivement, il se coupa de la réalité, n’apercevant plus désormais que cette bouche, énorme, dont l’agitation frénétique était extraordinaire. Il devinait sans les entendre les consonnes et les voyelles qui s’aggloméraient pour former des syllabes…

Quand on le trouva, inanimé, allongé sur sa serviette de bain, il ne se souvenait plus de rien. Il n’avait à l’esprit que l’image d’un gouffre béant d’où s’échappait une clameur indicible. Il avait affreusement mal à la tête et ne savait ni où il se trouvait, ni ce qui c’était passé.
Ainsi, contemplait-il, ahuri, le gros titre qui s’encadrait sur la première page de la dépêche : « Un homme sans histoire étouffe une jeune femme avec un sandwich. »
Il était question de lui dans cet article, et d’une tranche de saumon qui aurait obstrué l’œsophage de la victime…
Dans la cellule de la maison d’arrêt où il se trouvait, il se disait qu’il n’avait rien mangé depuis la veille.


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