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Danielle Nasom

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La fenêtre

Tout ça c’est à cause du petit enfant blond...

Je suis veuve. Je vis seule ici, tranquille. Ma maison donne d’un côté sur la rue, de l’autre sur le jardin.. Je ne sors de chez moi que pour le stricte nécessaire, je n’en ai pas besoin. Personne ne vient me voir, et je ne vois personne. Ne croyez pas que je sois misanthrope, non. Mais je me suis déprise des émotions humaines et je laisse le temps passer à travers moi comme dans un filtre qui le rend léger et onctueux. Le temps, on peut le voir partout, dans le jardin qui vit et exige au rythme des saisons, dans la rue, aux vêtements des femmes, aux jeux des enfants, au vent qui ploie les gens, ou qui les ouvre. J’aime m’asseoir à la fenêtre et regarder la lumière grise et fraîche du petit matin. La rue est vide alors, ou presque et les silhouettes isolées se pressent vers un ailleurs qui ne me concerne plus. Puis viennent les chiens, et leurs maîtres tout ébouriffés de sommeil, mal fagotés, les yeux encore bouffis de rêves chauds. Les éboueurs et leurs bruits de ferraille sonnent l’heure des va et vient qui vont s’intensifier. Lorsque j’ai vu passer les enfants des écoles, je vais au jardin. Ma vie est réglée, comme tout le monde, par les heures et par les saisons.
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Mais bien sûr que j’ai une famille ! Deux enfants et peut-être des petits enfants. Je les ai élevés en m’inquiétant de tout, une fièvre, un retard, un bobo, un chagrin. Toutes mes émotions, mes joies, mes peines, mes angoisses, passaient par eux. Ils étaient beaux mes enfants, et le sont sûrement encore. Mon garçon avait des yeux qui brûlaient rien qu’à vous regarder, et ma fille, des mains longues, fines, fragiles...
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Ils ont grandi, et avec eux mes angoisses quand ils ont commencé à s’éloigner. J’ai d’abord vu partir mon garçon et mon coeur hésitait jusqu’à ce que j’entende la porte se refermer et ses pas craquer dans l’escalier. Ce fut ensuite le tour de ma fille qui ne comprenait pas que j’attende que la portière de la voiture ait claqué pour m’endormir. Et puis il a voulu voir le monde et j’ai cessé de me faire du soucis : il m’a laissé si longtemps et tant de fois sans nouvelles que j’ai décidé de ne plus m’accorder que les joies de chaque lettre, de chaque visite. Elle a choisi un métier où elle est toujours par monts et par vaux et lorsqu’elle passe me voir, au hasard de ses voyages, c’est un bonheur retrouvé de mots et de chaleur partagés. J’ai appris à me déprendre de mes amours pour survivre, voilà monsieur...
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Mais, monsieur, la vie c’est les autres, bien sûr, mais c’est aussi leur souffrance pour laquelle on ne peut rien. Alors j’ai mis toute mon énergie à me déprendre d’eux, à ne plus souffrir à cause d’eux, à leur place, seulement à prendre ce qu’ils m’offrent, quand ils me l’offrent. J’ai placé une vitre entre eux et moi, je regarde le temps qui les emporte comme tout le monde et je me sens très proche d’eux et si loin ! J’ai choisi cette solitude pour me protéger de l’autre, celle qu’on subit. Le jardin, la rue, sont immuables et glissent sur les jours, sans épines, sans amertume. Ils sont là, l’espace en est immense. Je ne veux plus souffrir de la solitude qui est un abandon, la vie vient et repart sans penser à mal si on ne lui donne pas de prise.
Cette fenêtre me sépare autant des douleurs que des bonheurs.
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L’enfant blond ? Je l’ai vu pour la première fois un matin de septembre. J’ai l’habitude que les gens ne me voient pas derrière ma vitre, mais lui, il m’a regardée. Ses yeux ont rencontré les miens. J’ai eu un choc, une surprise. Et puis plus rien, parti. Il donnait la main à sa mère. Chaque jour d’école son regard me cherchait entre les rideaux. Il s’est mis à ralentir le pas pour attirer mon attention, comme pour me dire quelque chose. Alors j’ai fait un petit, tout petit signe de la main. Le lendemain il m’a souri. Je ne voyais plus les autres passants, j’avais arrêté là leur histoire. Un matin, il a lâché la main de sa mère et a déposé un dessin sur le rebord de la fenêtre. C’est celui-là, avec la maison et le grand soleil jaune. Je lui ai rendu son cadeau en mettant à mon tour une belle pomme devant la vitre. Les mois qui suivirent je les ai sentis aux vêtements qu’il portait, aux pantalons trop courts plus qu’aux feuilles des arbres ou à la pluie et au vent. Nous n’avons jamais échangé un mot, c’était émouvant ces signes qui envahissaient ma solitude avec tant de douceur.
Un matin il est passé en retard, seul, la tête baissée, les cheveux en pétard. Ses yeux étaient rouges. Il s’est arrêté devant la fenêtre, il m’a regardée et il s’est mis à pleurer doucement. Quand j’ai fait mine d’ouvrir la fenêtre, il est parti en courant. Que s’était-il passé ? Quel chagrin l’avait jeté seul dans la rue ? cette rue qui est capable de tout, même de tuer ! Il n’avait pas de main pour le guider, pas de bras pour le protéger ! J’avais la gorge serrée. C’est tout mon équilibre qui s’est remis en question. Ce désarroi a installé le désordre dans ma vie que j’avais eu tant de mal à préserver. A cause d’un enfant, d’un sourire, d’un échange, je retombais dans l’angoisse. C’était comme si tout ce que j’avais construit n’avait pas existé, ni les horaires, ni la vitre, ni les distances.
Le lendemain il n’est pas passé, je ne l’ai pas vu, les autres enfants partaient pour l’école, pas lui. La douleur que je connaissais si bien s’est installée. J’ai commencé à me prostrer, je me suis fermée, même au temps qui m’est pourtant une caresse. La mémoire des angoisses anciennes remontait et avec elle le refus du monde. J’ai fermé les volets pour ne plus voir la rue, pour ne pas recommencer à souffrir. Le repos ne me viendrait que du jardin. Je me suis efforcée de retrouver le cycle lent des heures sans surprise. La souffrance était si lourde qu’elle ralentissait ma conscience et ma tête ne voulait pas obéir, je n’arrivais pas à l’effacer. Je me suis concentrée sur les tâches à accomplir, j’ai bousculé mon corps pour qu’il envahisse mes pensées, qu’il engourdisse les souvenirs. Je me suis abrutie à retourner la terre, à arracher les herbes. J’ai fait un feu, espérant y jeter mes angoisses, mes douleurs, mes souvenirs resurgis. J’avais fermé ma tête aux bruits de la rue, plus de voitures, plus de voix, plus personne. Combien de jours se sont écoulés ainsi dans le sablier du temps vide...
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Vous ne comprenez pas ! J’avais refermé mes volets sur une peur, la peur de la douleur liée à l’amour. J’avais fait le choix de la paix, d’une vie hors du temps qui court et bouscule tout, loin des jours qui déchirent et qui désespèrent... mais aussi de ceux qui enthousiasment.
Et cet enfant avait tout réveillé en moi, cet amour tremblant, ce bouleversement, cet oubli de soi. Je ne voulais pas perdre à nouveau mon modeste bonheur si chèrement acquis, ni retrouver la crainte que le lien ne se casse quand l’enfant partirait vers sa vie à lui, me laissant seule à nouveau avec le poids de l’absence.
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Ah ! C’est lui qui vous a avertis que mes volets étaient fermés ! Il a même frappé et je n’ai pas voulu entendre ! Tout va recommencer alors ! Je ne peux pas ! Je ne veux pas !
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Peut-être, oui ! Il est bien jeune pour connaître cette peur de l’absence...
Bien sûr, maintenant je sais qu’il partira lui aussi et ce sera probablement moins dur. J’étais parvenue à me déprendre d’eux, je ferai tout pour rester sereine lors de son départ à lui. Je sens déjà le souvenir de ces bonheurs anciens monter en moi.
Approche, dis-moi comment tu t’appelles.
- Il ne parle pas, madame, il est sourd-muet. C’est le jour où vous l’avez vu avec les yeux rouges qu’il a appris qu’il allait partir dans une école spécialisée.

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J'aime énormément merci auteure anonyme et de talent
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