La femme sous verre

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Ecrire ? Un besoin impérieux. Ecrire ? Ecouter le vide se remplir et... Vous dites ?"Si on ne l'entend pas" ? Tendre l'oreille. Et suivre la plume...

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Derrière ses deux petits carreaux elle passait l’hiver en rêvant de poser ses lunettes. Chaque jour, qu’il neige, qu’il vente, que le soleil la réchauffe ou que la pluie éclabousse les façades, elle en rêvait comme d’une obsession muette. Derrière ses épais verres de correction, elle en voyait passer des hommes, au rayon polar, des femmes, devant les étagères à l’eau de rose, des bambins turbulents, devant le bac des belles histoires à rêver ; pour un moment assagis par la magie d’une fable racontée. Elle savait le plaisir de l’ouvrage qu’on a trouvé après quelques instants d’un suspens tremblant. Elle connaissait sur le bout des doigts le contact du papier lorsqu'on tourne les pages, vacillant déjà de l’histoire à lire...
Elle n’élevait jamais la voix, n’était jamais en colère. Pas même contre les habitués des bouquins rendus avec retard et autres récalcitrants chroniques du chuchotement de rigueur dans les allées. Pas un seul point d’exclamation dans sa personne, pas une seule interrogation dans son existence... Réglée comme une horloge : un modèle de fiabilité helvétique. De constance. Toujours souriante, toujours là, immuable.
Telle une souris discrète et furtive, elle courait dans les étages de la bibliothèque à la recherche de tel ou tel ouvrage pour Monsieur X ou Madame Y petite-fille de feu Monsieur Z et ceci depuis des lustres. Des années-lumière lui semblait-il, passées à combler le moindre désir du lecteur amateur, de la lectrice amatrice, des étudiants patients devant le rayon scolaire, mais, qui se font la guerre pour réserver dans les premiers, Le manuel à lire absolument afin de réussir l’examen qui achèvera les études.
Tous lui demandaient conseil sans plus la remarquer jamais une fois l’aide trouvée. La demoiselle était d’autant plus effacée que l’encre était indélébile sur le papier.
Son rêve elle me l’a pourtant confié. A moi, petite lectrice du dimanche, venue rapporter un roman que j’avais oublié dans une vielle armoire depuis plusieurs semaines !
Elle aurait pu s’épancher sur un plus habitué, une passionnée de littérature appliquée, mais non, c’est à moi qu’elle a raconté.
Sortie de sa réserve coutumière comme on sort d’un songe : prête à discuter du décor, des sensations, elle m’a parlé vite. Il y avait urgence, comme si elle devait le dire. Pour une fois : qu’on l’écoute !
Besoin impérieux de parler d’elle. Durant quelques minutes, quelques instants seulement, elle ne voulait plus entendre les «  Où puis-je trouver le dernier Goncourt ? » qui a écrit « Une vie, déjà ? ». Elle les aimait tous, ces liseurs qui lui faisaient gagner son pain évidemment, mais, que diable...
Un jour donc (qui ne devait ressembler à aucun autre puisqu’elle est, durant quelques minutes, devenue bavarde) ma bibliothécaire m’a ainsi révélé ce qu’elle rêvait d’être. Ce qui la mettrait en fête. Pour de vrai. C’était un lundi.
Ce début de semaine semblait calme, il n’y avait pas foule dans les rayonnages. Il faisait beau.
Elle était assise derrière son pupitre. Elle posa prés d’elle l’album trop longtemps emprunté mais aujourd’hui revenu et, les coudes appuyés sur son bureau, une main posée sous son menton, elle se pencha vers moi. Sur un ton de confidence, le regard brillant, elle me révéla dans un souffle, comme soucieuse d’être surprise en train de se livrer, qu’elle rêvait de poser ses satanées lunettes, de ne plus se cacher derrière ces verres presque toujours salis et toujours trop vite rayés. Elle m’avoua qu’elle voyait mal la vie au travers. Trop de reflets certainement.
Elle rêvait donc de jeter sa paire de lunettes aux oubliettes pour y voir mieux. Elle rêvait d’enlever les épingles de ses cheveux afin de les rendre plus heureux. Elle rêvait de quitter son gilet de laine, petit carcan de peine, elle rêvait d’ôter l’éternelle jupe sans couleur et informe qu’elle portait comme une armure, un uniforme. Mais ne fantasmez pas, Messieurs Dames, non, elle ne finira pas à poil...
Elle rêvait de s’offrir une paire de chaussures à talons haut. Elle rêvait au plaisir d’entrer dans un pantalon qui serait sa seconde peau. Elle rêvait d’oser le petit décolleté d’un débardeur qui n’aurait pas peur. Elle imaginait revêtir ces habits. Un costume comme des nouvelles plumes ! Elle rêvait pénétrer cette quatrième dimension. Oubliée la raison ! Envolée la gentillesse incarnée ! Un vrai univers parallèle qui lui donnerait des ailes. Mais pourquoi aspirait-elle à cela ? Pourquoi voulait-elle se travestir ?
Parce que, m’a-t-elle avoué pour terminer, elle, elle ne voulait pas vraiment lire. Elle ne voulait même pas parler, elle voulait juste... Exister. Vivre une vie d’aventures hasardeuses... de... rockeuse.
Le tic-tac régulier de son existence bien rangée pourrait ainsi imploser. Finie la régularité, place aux aspérités ! C’était seulement ainsi « accoutrée » que ma bibliothécaire pensait pouvoir réaliser son plus cher souhait.... se changer, se métamorphoser. Mais pourquoi donc ? Parce qu’elle désirait... CHANTER et pas fredonner non ! Elle rêvait de troquer la sonorité de sa voix toujours trop mesurée, contre une note rocailleuse de fumeuse invétérée et pourquoi pas pousser le vice, jusqu’à enfiler un blouson de cuir clouté sur des épaules bronzées ? Mais voici le hic : derrière ses lunettes elle ne voyait pas assez clair... Alors comment faire ? Me questionna-t-elle déprimée.

Souriant doucement, je lui recommandai alors discrètement mais sûrement d’investir dans des lentilles de contact. C’était un bon début contre le trac !
Et qui sait, peut-être à ma prochaine visite en été, l’entendrai-je chanter un rock n’roll endiablé ?
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