La femme jetée au lac

il y a
4 min
734
lectures
133
Finaliste
Jury

1/4 normand, 1/4 breton, 1/2 piémontais. Je suis né en Normandie où je vis actuellement. J'ai publié un recueil de poésie et je traduis des textes d'auteurs latinoaméricains  [+]

Image de Automne 2020

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Du haut de la colline largement défrichée, on aperçoit l’île Idjwi, sombre et mystérieuse. C’est un autre pays, un autre monde. Surtout, on voit le grand Lac Kivu, où Marie aimait aller se baigner quand elle était petite, pendant les vacances. Parfois, les pêcheurs lui offraient un ou deux poissons, et sa tante préparait alors un délicieux repas accompagné de plantains. Puis, quand elle eut douze ans, sa mère lui interdit de se baigner dans le lac. Malgré cela, Marie avait continué à y aller, tant le sentiment de paix qui émanait du lac lui était nécessaire. Mais un soir, sa mère l’avait battue avec une telle férocité que sa tête avait bourdonné pendant deux jours. Le Lac Kivu, lui avait-elle dit, est un lieu maudit. « Tu ne le sais donc pas, petite fille ? Les hommes sauvages d’Idjwi vivent comme les singes dans la forêt, et leurs femmes sont si affreuses, toutes recouvertes de poils, qu’ils attendent que les petites filles ingénues comme toi entrent dans l’eau et voilà. Ils les capturent et on ne les revoit jamais ». Pendant des mois, Marie avait rêvé de ces Pygmées, qu’elle n’avait jamais vus, et elle avait cessé de manger de cet affreux tilapia.
Mais à dix-sept ans on ne croit plus à ces histoires pour faire peur. Toutefois, Marie a entendu d’autres histoires. Beaucoup de ses compatriotes ont fui le pays au moment du génocide, le lac Kivu s’est teinté de la couleur du sang et de nombreux cadavres ont flotté par endroits. Plus personne ne mangeait de poisson, de peur d’être contaminé par les esprits mauvais, car les poissons mangeaient les cadavres. Oui, tout cela avait eu lieu et beaucoup d’autres choses encore.
Recluse dans la chambre fermée par un cadenas, Marie est allongée sur un matelas fatigué, à même le sol. Elle regarde le plafond et caresse son ventre rond, qui porte une autre vie en elle. Comment est-ce possible ? Comment a-t-elle pu se montrer aussi naïve ? Le garçon était beau, grand et puissant. Il était plus âgé qu’elle, c’était un étudiant. Par sa prestance, son vocabulaire intellectuel, il avait un prestige que les autres garçons qu’elle connaissait n’avaient pas. Alors il a dit : « Ne t’inquiète pas. Je me suis baigné au lac avant, et j’ai donné mon sperme au lac. Tu n’auras pas de bébé. » Quand il l’avait pénétrée, elle avait eu mal, puis elle s’était laissé aller, voguant avec lui sur des vagues de plaisir.
Mais son ventre avait parlé. Un soir, quelques jours après cette rencontre, Marie avait compris que le jeune étudiant avait laissé en elle un enfant. Cet enfant qu’elle aimait déjà plus que tout être au monde, plus que l’étudiant. Baignant dans le liquide amniotique, dans son lac intérieur. Marie lui fredonne une comptine dans sa langue maternelle, puis une autre en anglais. C’est son oncle et ses cousins qui la tiennent enfermée à double tour. Il pleut, c’est la saison, et avec l’eau du ciel vient la fraîcheur. Le crépitement de la pluie sur le toit de tôle fait comme une chanson qui l’endort. Elle rêve qu’elle nage dans une eau limpide, au milieu des poissons, qui lui font un cortège multicolore vers les profondeurs du lac. Son enfant nage à côté d’elle, sans effort, sans crainte. Quel étrange bien-être ! Il y a au fond du lac un palais inconnu, que les pêcheurs n’ont jamais vu, et c’est pour cela qu’ils en parlent avec tant d’animation le soir autour du brasero, sur la plage. Combien de fois ne les a-t-elle pas entendus parler de la reine de ce palais, qui dépasse en beauté toutes les femmes de la terre ? Ils disent que le lac est né des effluves abondants de son union avec un serviteur, et c’est pourquoi ce que les femmes ont entre les cuisses sent si fort le poisson. L’enfant de Marie glisse dans les eaux limpides et devient poisson, tandis que les diamants du palais aquatique étincellent et l’éblouissent de bonheur. Mais soudain l’enfant-poisson est pris dans un filet qu’elle n’a pas vu.
Il faut quelques instants à Marie pour se rendre compte qu’on est en train de la secouer. « Lève-toi, c’est l’heure. » C’est son oncle, il ne la regarde pas, mais elle voit qu’il a les yeux rouges et qu’il a bu. Deux hommes se tiennent derrière lui, dans l’embrasure de la porte. C’est son cousin Honoré et Paul, un vieux pêcheur. Elle a peur, et en même temps elle voudrait que cela se termine vite. « Prends ton sac. » Alors elle prend le sac qui contient quelques affaires de toilette. Ils n’ont pas résolu de la jeter au lac, non, ils n’en ont pas été capables. Peut-être par peur des représailles des autorités. Car ce genre de choses finit toujours par se savoir, et les lois sont des fatalités, comme les guerres ou comme les maladies. Il faut s’en prémunir, ça, ils le savent tous. Il y a quelques années, la sœur de son père avait disparu du jour au lendemain, Marie s’en souvient car elle avait cinq ans et sa tante l’avait serrée dans ses bras en pleurant cette nuit-là. Elle se souvient qu’on lui avait interdit de prononcer son nom, et Blaise, son grand frère, lui avait dit que tatie Mireille était allée vivre dans le lac, au palais de la reine. Non, ils n’ont pas résolu de la jeter au lac, mais elle le sait, elle aurait préféré rejoindre tatie Mireille au fond du lac. Et pourquoi son grand frère Blaise n’était-il pas là ? Il ne les aurait pas laissés faire, c’était un homme fort aujourd’hui, il travaillait en forêt, dans l’est du pays.
En silence, ils descendent sous le ciel noir de nuages, sans étoiles, et prennent place dans la barque, les trois hommes et elle. Une faible lampe à l’avant de l’embarcation est la seule lumière. Elle éclaire à peine la surface noirâtre du Lac. La barque glisse sur les vagues dans un silence enveloppant, emmenée par les rames du pêcheur. Puis lorsqu’ils sont loin déjà, l’homme met le moteur en marche, et le bateau file tout droit vers l’île Idjwi. C’est là qu’on l’attend. Un homme-singe a bien voulu négocier. Ou bien un milicien en exil. Marie regarde devant elle, mais son regard se heurte à l’épaisseur de la nuit noire. Malgré le pull qu’elle a sur elle, elle a froid.
Le lac Kivu sépare le monde en deux. Quand elle était petite, son cousin Honoré et elle se baignaient sans crainte. Il lui disait alors : « Les hommes-singes ont peut-être des enfants qui se baignent aussi, de l’autre côté. » Mais dans la barque, Honoré ne la regarde pas. Son visage noir se confond avec la nuit. Puis Paul éteint le moteur. La barque glisse en silence de nouveau, puis touche le banc de sable. Marie remonte sa robe, passe une jambe par-dessus bord. L’eau est froide sur ses pieds nus. Honoré lui passe son baluchon. Sur la plage fermée par un rideau d’arbres, elle entend des voix d’hommes qui parlent tout bas. On lui dit de suivre cet homme-là. C’est un vieil homme, qui porte autour du cou des amulettes. Il est d’une autre ethnie. Marie sent dans son ventre son enfant-poisson qui bouge. Demain, elle ira se noyer au lac.
133

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !