La femme inachevée

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Une plume tantôt légère pour survoler un monde pesant, tantôt acide lorsqu'il s'agit de digérer certaines farces qui nous attrapent, nous rattrapent; des mots pour disséquer les maux; des maux  [+]

Salut fiston,

C'est ta mère qui t'écrit. C'est bizarre : je n'ai jamais pensé à toi pendant trente ans, et voilà que ce soir me prend, comme une colique, le besoin de te parler. Comme une urgence. Qu'es-tu devenu dans ton monde, dans les hautes sphères où tu gravites ? Sais-tu seulement ce qu'a été ma vie ? J'ai besoin que tu la connaisses pour que tu n'aies aucun regret.

Je ne suis pas fréquentable. J'ai atteint l'âge où il m'est impossible de pénétrer dans un salon de coiffure sans qu’une petite jeunette, horrifiée par ma mise, me propose une teinture. Moi qui m'enorgueillissais de ma longue et blonde chevelure. Te souviens-tu à quel point j'étais belle ? Non, bien sûr !

Plus de jeans moulants pour mes fesses pleines comme des outres ; exit les jupes à ras le bonbon qui harponnaient les regards concupiscents des mâles en chasse ; usés jusqu’à la trame, les talons hauts sculptant les chevilles.
Je porte désormais d’amples vêtements, sous lesquels mes bourrelets, mon gras, peuvent encore mentir. J’évite les couleurs vives pour m'effacer, pour ne plus faire, dans les regards, l’amer constat que je suis dorénavant sur la touche, que les jeux amoureux sont réservés à d'autres. C’est terrible de vieillir lorsqu'une part de soi reste adolescente.
Tu ne sais pas ce que c'est, toi ! Tu as de la chance, tout compte fait !
Heureusement, une forte myopie m'empêche d'assister à ma décrépitude. Hypertension, diabète, cholestérol, varices, voilà de quoi occuper mes pensées et mon corps à longueur de temps. La crème antirides a remplacé le fond de teint ; d'énormes boutons poilus profitent de la nuit pour me défigurer, le poil y pousse, dru et noir. On appelle cette horreur un poireau, paraît-il : j'en cultive un champ plein sur mon menton et n'en récolte que des désagréments.
Je porte un appareil dentaire bon marché, tarif sécu, formé de dents parfaitement alignées à l'image de celles d'un râteau. Par chance, elles sont moins noires. Le dentier se décroche dès que je m'emporte lors d'une conversation. En plus d'être vieille et moche, je suis ridicule.
Ce qui me sauve, c'est que je n'échange pas, ou très peu. Juste le minimum vital pour ne pas crever de faim seule dans mon coin. Et pour me défouler sur une caissière trop lente, contre le charcutier qui m'ignore, empressé qu’il est de servir la fausse blonde aguichante rentrée après moi. Ça suffit à me faire perdre mon temps, mes nerfs et mes dents, sous les sourires narquois de la clientèle. Difficile, tu avoueras, fiston, de garder sa dignité.

Ne va pas croire que je noircis le tableau afin de te convaincre que tu n'y avais pas ta place. Ta mère est bien cette vieille chose flasque qui traîne en savates la plupart du temps, dans son petit deux-pièces en rez-de-chaussée.
Pour me consoler, j'ai deux matous obèses qui pissent dans les communs, au grand dam des voisins. Excédés, ils osent se planter devant ma porte et me harcèlent, me lancent des noms d’oiseaux. Tu ne peux imaginer à quel point les gens sont méchants !
Je touche une pension d'invalidité qui recouvre à peine le montant du loyer. Je m'habille à Emmaüs, je mange aux Restos du Cœur, je me soigne aux litrons de rouge acide et m'abrutis de séries romantico-absurdes tailladées par des publicités. Alors, je gratte des tickets, j’entoure, chaque semaine, des numéros jamais tirés, en rêvant de fouler le ponton d’un de ces yachts blancs, qui fendent les flots d'émeraude de mon petit écran.
Et oui ! Certains savourent la vie, d'autres dégustent. Y a pas de justice, fils, crois-moi.
Ne te leurre pas, toi aussi, tu aurais été du côté des miséreux, à tracer ta vie comme on tire des bords, un coup à gauche, un coup à droite, voire à l'extrême à force de désillusions, pour, en fin de compte, toujours avancer de travers. Tu peux me remercier !

Il m’arrive, rarement, je te le concède, de me demander si tu aurais supporté tant de misère. Parfois, quand les paperasses, auxquelles je ne comprends rien, s'accumulent, ou lorsqu'une démarche m'a contrainte à affronter le monde et que j'en rentre frustrée, je me laisse aller, épuisée. Et je me lamente sur le sort qui a fait de moi une femme isolée, sans enfant pour l'épauler et veiller sur ses vieux jours.
Mais, tu me connais maintenant, cet état ne dure pas. Je me ressaisis, car je sais pertinemment que je n’aurais pas apprécié ta femme, encore moins tes gosses, cette marmaille indomptable, effrontée, constamment en quête d’affection.
Tu me vois, moi, tricoter des layettes roses ou bleues, préparer des petits gâteaux de Noël en vue d’un repas familial, qui réunit une fois l’an des gens n’ayant en commun qu’un sang gâté ? Je me nourris de saucisson et de gros rouge, je mange à n’importe quelle heure et je n’ai à discuter qu’avec moi-même, ce qui m’est déjà insupportable.
Tu vois, hormis ces rares moments de lassitude, je ne pense jamais à toi, sauf quand je suis en colère... Et je le suis tout le temps, m’a-t-on fait remarquer, ce qui me met hors de moi. Pourtant, je dois bien avouer que je ressens, plus dans mon esprit que dans ma chair, ou l’inverse, je ne sais plus, quelque chose qui me ronge comme de l’acide. Jadis fulgurante, cette douleur est devenue chronique. Je m’y suis habituée, à force de vivre avec les tripes alourdies du poids du vide qui les occupe.
Alors, je te hais d’avoir fait de ma vie ce long chemin solitaire et pénible. Je regrette de t’avoir sacrifié sur l’autel de ma jeunesse, dont je croyais naïvement qu’elle serait éternelle. J’ignorais alors que ton absence serait plus pénible à supporter que la contrainte de ta présence.

Ma mère, Dieu ait son âme, – si elle en avait une —, ma mère affirmait que j’étais égoïste, obnubilée par le besoin de séduire et le plaisir des fêtes, que j’étais alcoolique à mes heures, ce qui me faisait tristement sourire, vu qu’elle suçait les goulots sans complexe elle aussi. Elle disait que j’avais le feu aux fesses. Elle attendait de pied ferme mon retour au petit matin, titubante et hagarde, du sperme encore tiède coulant sur mes cuisses.
Si tu l’avais vue, fiston, campée sur ses épaisses guibolles velues, les bras boudinés croisés sous sa poitrine pareille à deux pastèques, sous le tissu molletonné de sa robe de chambre rose ! Si tu l’avais vue, tu ne te serais pas cramponné à mon ventre, crois-moi. Tu aurais glissé comme les autres le long de ma jambe. Tu aurais pensé, tout comme moi, « je ne veux pas de cette famille, je refuse de ressembler à cette mégère ».

Ma mère avait compris avant moi que j’étais enceinte. C’est vrai que je vomissais plus souvent que d’ordinaire, mais pas assez pour m’inquiéter. Tout s’est alors enchaîné très vite : je n’avais pas dessoûlé que tu t’étais déjà évaporé dans les vapeurs d’alcool.
Comprends bien, fiston, que je n’étais pas en état d’imposer ma volonté, encore aurait-il fallu que j’en aie, de la volonté, je te l’accorde ! J’ai été happée par le tourbillon maternel, le branle-bas de combat dans lequel se démenait ma mère. Qu’elle pourrisse en enfer ! Elle qui peinait à extirper sa masse graisseuse du canapé, a été prise tout d’un coup d’une surprenante frénésie qui m’a donné l’illusion que, pour une fois, elle s’occupait de moi et voulait mon bien. Je me rappelle m’être sentie, durant quelques jours, comme dans un cocon. J’étais bien et me laissais flotter sans résistance, engourdie par cet amour maternel.
C’était si bon, tu ne peux pas savoir, si rare... J’avais régressé à l’état de bébé. Comment voulais-tu que je te garde en moi, toi qui aurais pris cette place désespérément convoitée, enfin acquise ?
Je sais, c’est immature, égoïste, tout ce que tu veux. Mais, je te rassure, cet état de béatitude n’a pas duré longtemps. Je n’avais pas compris que ses attentions étaient avant tout dictées par sa peur légendaire du qu’en-dira-t-on. Parce qu’elle avait consacré son existence à se défaire de son image stigmatisée de fille-mère, parce qu’elle jouait en société le rôle de la femme équilibrée et la maman épanouie, revivre cela à travers moi l’aurait anéantie.

Toi parti, brièvement pleuré dans le lit d’une salle commune, - c’était nerveux-, toi aussitôt oublié, tout est redevenu comme avant : une cohabitation exigeante de part et d’autre, qui puisait implicitement dans « l’incident » de quoi alimenter les conflits, sous forme de crises bruyantes ou d’épuisants silences.
J’ai repris ma vie de jeune fille insouciante. Mon ventre, parfois douloureux, me ramenait à ton fugace souvenir, dont je n’imaginais pas alors qu’il se terrerait au plus profond de mon être, tel un ver vorace accélérant la pourriture du fruit.
Je ne te dis pas cela pour me disculper, mais je n’avais pas conscience d’avoir, par toi, vécu le moment important, primordial, le seul capable d’orienter, sans promesse de retour et définitivement, une destinée. J’ignorais alors le pouvoir du remords, sa capacité à s’implanter, à germer, à croître, à pourrir de l’intérieur l’âme, la chair et le sang, en multiples métastases qui avaient à peine modifié mon comportement apparent, sauf par davantage de rigidité, de dureté.

Ce soir, bizarrement, j’en veux moins à ma mère. Elle m’a eue à seize ans d’un garçon qu’elle aimait, qui l’abandonna à cause de moi, me répétait-elle souvent. J’avais ses yeux, qu’elle ne pouvait croiser sans revivre son abandon et m’englober ainsi dans sa haine de mon géniteur, dans le mépris de tous les hommes, d’après elle prompts à forniquer et encore plus lestes à s’enfuir. Elle disait que je tenais de « lui » par mon comportement frivole, que j’étais la fille de mon père, jamais la sienne.
Aujourd’hui que mon cœur s’attendrit, il m’arrive de penser qu’elle craignait plus que tout que je suive ses traces, que je vive au ban d’une société dont elle n'avait de cesse d’obtenir l’estime et les bonnes grâces. Tenter de la comprendre m’est moins confortable que la détester. Après tout, j’ai été élevée dans la peur des autres, la haine de soi. Comment devenir aimable dans ces conditions ?

Si tu étais de mon monde, mon fils, tu serais surpris du nombre de destins qui se répètent dans une même lignée. Les scènes dramatiques se rejouent à chaque génération, presque similaires, jusqu’à ce qu’un des acteurs, plus habité que les précédents, décide d’en modifier le rôle.
Une astrologue avait prétendu qu’il était en mon pouvoir de mettre un terme à ces répétitions puisque j’avais pris conscience, ma démarche auprès d’elle le prouvait, dit-elle, de ce qui se revivait à travers moi. « Ce n’est pas parce que votre mère est morte d’une cirrhose que vous devez être alcoolique ; ce n’est pas parce qu’elle craignait le monde que vous devez vivre en recluse ; ce n’est pas parce qu’elle vous détestait que vous êtes détestable. Elle ne s’aimait pas : vous ne pouviez l’aimer contre son gré. »
Résultat : de retour chez moi, j’ai bu, comme d’habitude, plus que de raison. Ne me juge pas, fils, tu ne sais pas ce que c’est !
J’ai bu, je bois et je boirai jusqu’à la fin, tout simplement parce qu’il m’est impossible de faire autrement. C’est la seule stratégie qui me permet de remplir ce vide abyssal presque magnétique, de lutter contre ce vertige intérieur dès que je me penche sur mes profondes zones d’ombre.
J’occupe la place de ma mère : grosse et inutile, acariâtre et misanthrope, je porte ses bagages, en plus des miens. Je vis presque sa vie, à la seule différence que ma grand-mère ne l’avait pas privée de l’enfant à naître. Son enfant n’a pas sauvé ma mère d’elle-même. Je n’ai pu la sauver. Je n’ai servi à rien. Je ne suis rien. Sans amour, on reste inexorablement inutile. Qu’aurais-je eu à te donner ?
Je n’ai pas tué ma mère mais l’amour que je lui vouais. Je t’ai tué, toi, mon fils, et je porte, depuis il me semble la nuit des temps, ton corps-mort qui se décompose chaque jour davantage. Empuantissant mon haleine, fléchissant mon dos, il a donné à mon ventre la densité d’une pierre tombale.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours pensé que tu étais un garçon, peut-être parce que seules les petites filles parvenaient à m’émouvoir, et qu’il m’était plus facile, ainsi, d’accepter l’irréversibilité de mon acte.
Après toi, je n’ai plus jamais été enceinte, malgré de nombreuses occasions, des tentatives programmées, désirées avec le seul homme auquel j’ai offert autre chose que la chaleur de mon sexe. Il finit par se détourner de moi, lassé par la sécheresse de mon ventre, pour épouser une grosse fille niaise, farouche catholique de bonne famille qui lui donna six ou sept enfants.
Mon ventre est resté stérile. Je sais maintenant que tu n’y étais pour rien, mais je t’en ai sourdement voulu pendant toutes ces années, de cette terre brûlée que tu as laissée après ton bref passage. Je pensais bêtement que tu t’étais vengé.
J’étais pourtant en excellente santé, rien au niveau des organes génitaux. « Tout est dans votre tête » m’a dit un médecin quand il était trop tard : mes cheveux étaient gris et mes organes descendus, jetés pêle-mêle dans une poubelle d’hôpital.
C’est drôle la vie, tu ne trouves pas ? À croire qu’une décision, même la plus futile, agit toujours à au moins deux niveaux : le plan concret où on se croit seul maître à bord, libre d’agir, de penser, alors qu’une part de soi, invisible et rigide, tel un juge implacable, ne cesse en sourdine de répertorier chacun de nos actes pour nous en tenir rigueur jusqu’à la fin de nous-mêmes. De l’avoir compris si tard est à mourir de rire.

Demain, je rentre à l’hôpital. C’est le foie. L’astrologue ne s’était pas trompée lorsqu’elle m’avait dit « Faites d’après votre foi. » Une fois de plus, j’ai mal interprété le sens des mots. Il sera donc fait selon mon foie. Voilà : la boucle est bouclée, le cycle achevé.
C’est faux, tu as raison : en ne te gardant pas, j’ai mis fin à la répétition des événements. Nul ne me suit qui pourrait à son tour reproduire mes erreurs.

Je n’avais rien à te donner, mon fils. Je ne sais que prendre. J’ai tout pris, même ta vie. Je pourrais te mentir, te dire que j’ai agi pour ton bien. Tu as raison de ne pas me croire : je n’ai jamais songé qu’à moi.
Pourtant, à la veille de quitter mon chez-moi étriqué et mes chats obèses, au seuil d’abandonner sans regret une existence insipide pour une mort que j’attends telle une délivrance, je me sens étrangement emplie de ta présence. Non plus angoissante, effrayante, comme celle d’un spectre qui hante mon âme coupable, mais telle une fluette et néanmoins chaude lumière cautérisant mes plaies. La colère s’est éloignée. Elle a cédé la place à une paix inespérée.
Je ne te demande pas de me pardonner. Ce que j’ai fait, je le referai sans aucun doute dans les mêmes circonstances. C’est à mon âme que je dois demander pardon. Pardon de ne pas lui avoir permis de dominer ce corps auquel je vouais, stupide idolâtre, un culte monomaniaque. Pardon d’avoir, par mon aveuglement, empêché toute forme, toute possibilité de vie et d’amour, hors de moi et en moi.
Si telle était ma nature, je te dirais que je t’aime, mais tu sais à quel point, plus que son langage, c’est le sentiment même qui m’est étranger.
Alors, je te dis simplement à bientôt, à tout à l’heure, mon enfant inachevé, mon amour avorté...

Ta maman inaboutie
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