La Femme et singulièrement le Nu à l’origine de l’Art

il y a
14 min
3
lectures
0

Short Bio : né oui, mort pas encore  [+]

1- L’ontologie (1/2)
Ne nous trompons pas, le Beau, la beauté sous toutes ses formes et singulièrement la beauté féminine, n'est pas le résultat de l'extraction du corps physique de je ne sais quelle essence pour alimenter je ne sais quel esprit. La dualité corps/esprit ne fait pas partie de mes présupposés ; ni l'âme, cette invention des présocratiques immortalisée par Platon pour répondre à certaines questions mal posées comme celles de la culpabilité et de l'immortalité. C'est donc à une sorte d'épistémologie – sans prétention scientifique – qu'il faut faire référence pour analyser la perception du Beau, procédé que j'ai voulu décrire ici, sans trop m'étendre sur ses conséquences à la fois psychiques et physiques, pour tenter une approche ontologique de l’Être, dont je sais les limites. La conscience étant la réalité de l'Être, et comme il n'y a de conscience que de quelque chose, autrui m'est donc indispensable ; et puisque cet autrui peut être une belle femme, pourquoi ne me tournerai-je pas vers elles, en y associant la contemplation désintéressée du Beau ? Je tire un trait sur la psychanalyse, laissant aux amateurs de la chose le plaisir de débattre entre eux, avec leur propre langage où l'obscur tient lieu de profondeur sans rien avoir à envier à certains philosophes allemands et à leurs épigones français. Quitte à analyser un objet quelconque – comme le verre de bière qu'ont regardé Aron et Sartre au Flore pour illustrer la phénoménologie –, j'ai choisi pour atteindre ces mêmes fins d'analyser la beauté féminine sur pièces ; mais une femme étant souvent plus intéressante et captivante qu'un bock de bière, il m’est facile de multiplier les expériences, celles-ci me procurant du plaisir, et souvent de violents désirs (considérant que la libido doit être traitée avec des égards et alimentée régulièrement en sensations de qualité, je n’en rougis pas bien au contraire !). Ainsi j’estime faire un bon usage de la phénoménologie expérimentale, sans me poser de questions sur les essences que ma conscience aurait dû en tirer, pour faire ce que je qualifierais volontiers des performances ontologiques. Observer un être humain dans son activité ordinaire, sa vie quotidienne banale et répétitive, n'a rien d'original et l'anthropologue en fait son miel. Les existentialistes ont recherché ce « sur-moi » qui serait l’espace dans lequel les données génétiques et les qualités particulières de chacun se développeraient, et Sartre est là en première ligne, bien évidemment. Mais observer l'être humain en se fixant pour seul objectif d'y débusquer le Beau – et n'étant pas homosexuel, en choisissant naturellement la femme –, voilà bien la rupture épistémologique que j'ai tenté. Par-delà les sentiments, par-delà la passion amoureuse et plus singulièrement le désir charnel, par-delà la raison et le corpus des sciences exactes et des autres comme la psychologie et la psychanalyse, ignorant les philosophes et leurs productions – à l'exception des présocratiques que j'aime particulièrement pour leurs efforts à comprendre un monde dont ils n'avaient pas les clés, et dont bien de leurs écrits (y compris leurs subtils aphorismes) nous servent de guide et parfois de méthodologie –, j'ai voulu m'accoucher de moi-même : devenir ce que je suis en regardant ce que la réalité faite Femme avait de Beau. Tout simplement. Mon activité est donc extrêmement concentrée quoiqu'elle se déploie largement dans l'espace et le temps : cette observation n’a en effet pas d’autres limites que celles que je me fixe ou que je suis capable de repousser. Je prétends m'inscrire dans le courant d'une philosophie de l'existence qui entend dépasser les limites de la connaissance scientifique au motif qu'elle est réduite à ce qui peut être étudié de l'extérieur pour comprendre l'Être que je suis moi-même à partir de ma propre intériorité : une prise de conscience pour atteindre « l'Être-moi » par l'élucidation de l'existence qui implique celle de l'autre vue à travers les femmes. J'entends donc dépasser les conditions préexistantes – naturelles, sociales, historiques etc. – dans lesquelles je suis plongé pour débusquer l'Être en tant qu’Être que je suis (référence à Jaspers). Les réflexions fondamentales sur la mort, la souffrance, Dieu, l'utilité humaine, la faute, les croyances etc., ne m'ont jamais satisfait – d'autant qu'elles butent sur l'ontologie avec ses cheminements labyrinthiques, sophistiques, formés de présupposés, d’affirmations, d’arguties et d’arguments contestables. La philosophie n'étant pas une affaire d'avocat ni de logicien, et n’imposant pas de méthodologie (j’en appelle à Nietzsche) je me suis donc tourné vers le monde, c'est à dire vers autrui et singulièrement vers les femmes, pour me comprendre moi-même en faisant de la beauté le médium privilégié (à défaut d'oser affirmer qu'il est premier, sinon unique), excluant toute transcendance et donc toute référence à une puissance révélée ou acceptée comme perspective historique ultime (je regrette la multitude des dieux antiques, le dieu unique étant une erreur dont nous n'avons pas fini de payer le prix ), pour atteindre la vérité ici et maintenant, c'est à dire la vérité de mon « Être-pour-soi » (j’emprunte à Sartre ce jargon baroque des années 40), déterminé par ma conscience et donc pour une large part (non quantifiable) par la conscience que j'ai du Beau. En effet la conscience n'est pas ce courant indéterminé et flottant à la surface du monde, mais bien le constituant de mon Être pensant, celui qui dans et par le monde (et donc autrui) dépasse cet « être-en-soi » conditionné et ignorant la liberté auquel il faut faire subir une transmutation ou tout au moins une hybridation avec des valeurs ayant une portée universelle. Ceci étant posé, je ne veux pas fuir devant cette autre question, qui est incontournable, de la définition du Beau. Je suis réservé sur la position de Kant (je l'implore de me pardonner cet acte de lèse-majesté) qui voudrait qu'elle soit à la fois le résultat d'un sondage d'opinion et l'expression de la subjectivité : cette intégrale double n'a pas de solution : l’intersubjectivité n’est pas appelée à la barre pour dire ce qui est Beau et ce qui ne l’est pas ! Mais on peut trouver chez lui bien d'autres choses comme cette curiosité sémantique « une finalité sans fin », et des variations sur le concept etc. Je rejette également le lien consubstantiel que les platoniciens mettent entre Beau et Bien, entre Beau et Vérité etc. : pour moi ça n'a d'intérêt que pour celui qui veut jouer avec les concepts, ce qui n'est pas mon cas (je ne sais pas faire). Les présocratiques n'ont pas dit grand-chose sur le Beau, ni Aristote d'ailleurs, et c'est bien à Platon suivi par Plotin, puis à Kant et Hegel suivis par Adorno (ils ne sont pas nombreux!) que l'on doit se référer – quitte à contester leurs pensées. Ce sont Plotin et Adorno qui ont exprimé peut-être le plus fortement le rôle et l'importance du Beau à travers l'art. Mais la femme de chair n'étant pas à leurs yeux un support acceptable, seule sa représentation par la peinture ou la sculpture serait recevable. Je conteste bruyamment cette réduction de l’art aux artefacts. Je me limiterai donc à affirmer que ce qui est Beau pour moi peut ne pas l'être pour autrui, et que j'écarte donc l'opinion du débat. Je dis qu'une chose est belle – qu'il y a du Beau – quand j'ai du plaisir la voir, l'entendre, et même la sentir (si j'oublie quelques sens, c'est par paresse). Le Beau est ce qui me rend heureux ; le Beau est ce qui me fait plaisir : est Beau ce que je dis être Beau... à voix basse, en le murmurant à moi-même, ou à haute voix sur la place publique devant une foule qui m'approuve ou me rejette, peu me chaut cette appréciation de masse. Le Beau doit satisfaire à la fois mes sentiments et ma raison, et m'offrir la Liberté. C'est cela qui est central : la Liberté ! Et si l'art est l'une des sources premières de la liberté, le réel l'est aussi si l'on veut bien se donner la peine de le voir, de faire l’effort de quitter les abstractions pour le concret, d’ignorer les raisonnements pour l'immédiateté d'une perception. Le coup de foudre est là, dans ce repli des consciences. Quand le philosophe parle d'esthétique, c'est un peu comme l’opticien qui parle de la vision : il ne dit rien de la chose vue ! Et pourtant c'est celle-ci qui conditionne tout, non seulement la production artistique, mais aussi la pensée, les sentiments, la raison. Mais il est vrai que le jargon philosophique se déploie plus harmonieusement en dehors du réel, dans l'obscurité des concepts et des raisonnements – que l’on détourne de leurs fins par des commentaires sans fin. Les formes féminines sont un concept topologique qui devrait être l'un des présupposés de toute approche sur le Beau. Regarder une belle femme reste l'approche indépassable – celui des désirs et des sentiments plus que de la raison –, qui doit nourrir la raison et s'en nourrir selon une dialectique qui exige la présence de l'objet, présence toujours renouvelée et réinventée. Regarder une belle femme est un acte de grande spiritualité, mais il faut la débusquer, et ne rien laisser de côté. La pornographie n'est pas à exclure au nom de la morale, même si cette morale la condamne, l'art n'en étant parfois que sa sublimation, et plus souvent une justification anthropologique. Je fais de la philosophie appliquée (comme d'autres font des mathématiques appliquées), et me sépare des philosophes savants qui conçoivent des systèmes complexes à base de concepts et d'autres choses que je ne comprends pas (je ne suis pas le seul) : la discipline philosophique n'est toujours pas sorti de sa passion infantile pour les spéculations purement théoriques au détriment de l'observation des faits, et comme l'a dit cet Anglais iconoclaste, Bertrand Russel : « Discuter interminablement sur la signification que des imbéciles donnent à des imbécillités (...) n'est certainement pas très important ». Ils parlent du Beau, du concept sans se préoccuper de sa représentation : ils préfèrent manipuler des idées, des abstractions sur le Beau plutôt que de le voir là où il est visible ! C'est la raison pure qui est mise en action. Moi, je veux m'en tenir à l'emploi de la raison pratique – je sais, ça a un côté trivial, mais devant une belle femme, n'ai-je pas raison de ces penseurs ! Un beau corps se regarde sans avoir recours à la boîte à outils du philosophe ! Si je dois me mettre une étiquette, c'est bien celle de phénoménologue que je retiendrais, avec quelque hésitation car c'est en partie contradiction avec ce que je viens d'affirmer – j'assume les contradictions du fait que l'on ne peut vivre sans. Disciple de Husserl, ce serait bien prétentieux de le dire d'autant que j'ai beaucoup de réserves sur sa production et ses prétentions de fonder une science nouvelle, mais j'applique sa théorie sur le regard en donnant à l'intersubjectivité des variantes, des intensités que l'on devrait pouvoir mesurer comme la température ; sartrien aussi, comme peut le revendiquer le garçon de café du coin (qui n'est pas sartrien un jour ou l'autre ?), mais plus encore pour l'importance de l'autre – c’est-à-dire de la Femme –, qui m'amène au monde par l'échange du regard que je qualifierais de phénoménologique pour le distinguer du regard vulgaire, de la vision, du phénomène scientifique qui intéresse plus l'ophtalmo que le philosophe. La conscience est la réalité de l'Être, et il n'y a de conscience que de quelque chose : j'en ai tiré la conclusion que ce quelque chose était pour moi la Femme, parce qu'elle avait (certaines d'entre elles du moins) les attributs du Beau. Les femmes mettent sous nos yeux les différentes parties de leurs corps, et sans faire de statistiques qui seraient aussitôt démenties, les seins, les fesses, les cuisses tiennent la première place, ou n'en sont pas loin ; je sais que les jambes, les bras, les cuisses, les épaules, le ventre, les pieds, les mains, le visage de face et de profil, les yeux la bouche et les petites oreilles, les cheveux relevés ou lâchés, etc., se disputent aussi cette première place, mais pour ce qui me concerne je ne fais pas de classement, laissant mes observations guidées par le hasard et les circonstances, et j'en conclue que je suis plus souvent qu'à mon tour à plancher sur une poitrine ou sur une cuisse. L'inventaire serait fastidieux, et c'est la substantifique moelle que j'en retire qui seule compte. Les musées que j'ai fréquentés m'ont confirmé dans mes priorités...

2- L’art (2/2)
La féminité a inspiré à l'homme ses premières œuvres : la Tête de femme de Brassempouy, minuscule statuette en ivoire, est, avec quelques autres sculptures et peintures qui nous viennent de ces âges protohistoriques (aurignacien, magdalénien...), le début d'un art consacré à la Femme, réaliste, évidemment symbolique, primitif par sa datation mais certainement pas d'un point de vue artistique : ce sont les premiers balbutiements d'une longue histoire qui a la Femme pour épicentre, pleine de séismes, de ruptures qui sont autant d'inventions, de créations reposant sur des mythes venus du fond des âges, des croyances religieuses ou païennes pour répondre à ces questions éternelles auxquelles l'homme cherche désespérément réponse.
Et le Nu répond dès l'origine aux pulsions dionysiaques, comme les fresques de Pompéi, mais aussi aux mystères de la fécondité, de la mère protectrice qu'elle soit déesse ou non, mythifiée ou bien réelle. Peintres et sculpteurs (célèbres ou ignorées) ont peint et sculpté la Femme au cours des âges en fonction de leur culture, de leur talent, de leur génie, des techniques, mais aussi en fonction de leurs désirs avouables ou cachés. Et comment comprendre le besoin des artistes de les déshabiller. A toutes les sauces, Elle est à la fois incontournable et inépuisable...
Ce n'est pas la femme mythifiée au corps parfait, lisse et sans défauts qui sera toujours aux cimaises, mais bien la Femme telle qu'ont voulu la voir ou la rêver ces artistes pour avoir le plaisir de la saisir dans le désordre de la vie, du hasard et du désir quelques soient les époques, les modes, les écoles, les marchands et les collectionneurs qu'ils soient princes, papes, hommes d'église, riches particuliers. Peu importe que l'artiste soit préraphaélite, classique, maniériste, baroque, romantique, naturiste, réaliste, expressionniste, surréaliste, dadaïste ; qu'il soit impressionniste, fauve, cubiste, ou un halluciné du pop-art... Et quoi encore ?, que ses sujets soient mythologiques, religieux, historiques, héroïques, épiques, que ce soient des scènes de genre, des portraits... peu importe ! Seule la représentation de la Femme importe : qu'elle soit froide et raisonnable, ou au contraire sentimentale, d'un romantisme exacerbé, pleine de pensées obscures, de déviances sexuelles, ou encore érotique voire franchement pornographique, cela fait partie des multiples approches pertinentes pour produire des œuvres, parfois des chefs d’œuvre.
Atteindre, à travers la Femme, « l'idéale beauté platonicienne » voilà bien l'ambition de beaucoup d'artistes. Où le Beau peut-il en effet mieux s'exprimer que dans ces deux arts majeurs que sont la peinture et la sculpture ? Et la Femme en est naturellement le sujet le plus sûr, le plus permanent tout au long de cette longue histoire humaine, idéalisée souvent, prétexte aussi à des figures imposées, incarnation de codes sociaux, de mythes, de croyances séculaires, de scènes religieuses. L’humanité a créé une Femme intemporelle, hors du temps vécu, métamorphosée par l'art il y a parfois plus de deux millénaires.
A la question que peut se poser l'artiste devant la toile blanche ou le bloc de marbre : que faire ?, que peindre, que sculpter ?, la réponse vient naturellement : une Femme ! Si tu ne sais qu'entreprendre, mon ami, peint ou sculpte donc une Femme, tu seras récompensé ! Avec une place à part au Nu féminin – ou au déshabillé avec tous ses artifices qu'on assimilera ici au Nu –, une catégorie artistique en soi.
Avant l'art abstrait qui entend rompre avec la nature, il y a le Nu qui transcende toutes les écoles, renverse les cultures et offre à l'artiste autre chose qu'un motif élaboré suivant les conventions de son époque : le Nu est aussi bien une peinture ou une sculpture en-soi, une œuvre qui peut à la limite se dire abstraite que la représentation d'un modèle identifié, d'une Femme faite de chair et de sang, heureuse et souriante ou désespérée et en pleurs. Alors que le choix de la noblesse du sujet a longtemps été une obligation pour l'artiste (il a fallu attendre Courbet pour briser cette exigence), ce choix n'a jamais concerné le Nu : peu importe qu'elle soit bergère, princesse ou déesse, ce qui importe c'est la Femme ! Peu importe également le décor, c'est le Nu qu'on admire en oubliant l'artiste et son modèle, pour satisfaire chez le contemplateur, le collectionneur, l'amateur ou le badaud et le voyeur non seulement des attentes esthétiques mais encore des besoins bien plus profonds, conscients et inconscients, avoués et cachés, que l'on peut résumer en deux mots : l'exigence de volupté.
Le Nu raconte toujours quelque chose mais ce n'est pas le souci de l'artiste que de construire l'histoire ; le sens est apporté par celui qui s'attache à la forme, et comme dans la nature morte ou l'abstraction, il est le résultat de lignes et de couleurs – et de volumes pour la sculpture qui joue, dans ce genre, les premiers rôles. Quand il s'agit de la Femme tout bascule en effet vers un autre domaine qui est celui du désir et des rêves. L'art peut s'affirmer ainsi dans le Nu indépendamment de la représentation, tout en ayant une représentation pour finalité : l'artiste peut saisir une vérité sans faire référence à une mystique, une allégorie, des faits merveilleux etc. ; il peut se libérer de tout artifice et de toute mise en scène : quoi de plus simple qu'une Femme nue ! S'il y a un sujet qui s'ouvre vers la conceptualisation de l'art c'est bien cette représentation paradoxale de la Femme prise comme sujet qui le permet, et ce en dépassant tout langage car rien n'est plus immédiat : il n'est pas nécessaire de la nommer, de la décrire de raconter. Comme la musique, c'est un méta-message qui s'adresse à la fois instantanément et simultanément à la raison et aux sentiments. On ne dira jamais assez combien le langage est nécessaire pour approcher la sculpture et la peinture car la compréhension de la plupart des œuvres est impossible si l'histoire qu'ils illustrent n'est pas connue – et cette compréhension dépend a priori et/ou a posteriori du langage au service d'un récit, parfois symbolique, allégorique et/ou moral, ou encore liturgique ; mais le Nu, lui, ne passe pas par le langage, il serait plus juste de dire qu'il le précède, chacun pouvant exprimer ses sentiments devant l’œuvre sans avoir des connaissances esthétiques, historiques etc., ni faire référence aux notices de présentation fussent-elles de l'artiste lui-même. Il 'y a rien à dire devant certaines œuvres : elles sont là !, et tout est dit. Pas d'expressions langagières superfétatoires : le sujet choisi par l'artiste n'est qu'un prétexte pour peindre et sculpter, et s'il délivre un message subliminal c'est à chacun de chercher à le déchiffrer, ou à l'ignorer la contemplation du sujet étant alors la seule finalité du regard porté sur l’œuvre.
A chacun en effet de mettre les lunettes qu'il veut pour le regarder un Nu. Il se prête aussi à toutes les mises en scène, et la sculpture et la peinture, soucieuses aux époques passées d'illustrer des histoires, en ont fait un large usage : ceci permet de refermer une boucle qui va de l'origine de l'art à l'abstraction et dont le Nu féminin est le centre. Il peut pour certains esthètes être aussi vu comme une abstraction sans rien perdre de sa force, de son mystère, de sa magie, s'il fait l'effort d'oublier quelques instants le sujet..., avant d'être inéluctablement rattrapé par Elle (ce qu'on ne peut que lui souhaiter !).
Si l'artiste ne recherche qu'un prétexte pour tracer des lignes et poser des couleurs, comme on peut le comprendre dans les natures mortes où les fruits et les fleurs n'ont rien à nous dire, cet exercice rapporté au Nu se transforme obligatoirement par la force qui s'attache au corps de la Femme, et dont on ne peut faire litière comme fruits et fleurs, en quelque chose d'autre qui le dépasse. L'artiste travaille à partir d'une intention et l’œuvre doit se rapprocher de l'Idée – par définition parfaite – qui l'habite ; mais elle peut dépasser cette intention, la magnifier ou l'effacer, comme elle le fait du modèle, sans qu'il en ait d'ailleurs pleinement conscience.
Les lois de l'anatomie ne suffisent pas à guider l'artiste dans son travail sur la Femme ; c'est un work in progress qui doit exprimer plus que ce que le cahier des charges anatomique contient : ce sont les accidents, le hasard, le geste heureux... qui vont lui permettre de dépasser l'intention première et l'amener, au-delà du sujet, d'un récit parfois, à exprimer ce quelque chose de complexe, de troublant, d'insaisissable que permet le Nu. Parfois il y arrive sans le comprendre, et c'est à ceux qui regardent l’œuvre de le dire : ceci est une peinture, ceci est une sculpture qui représente quelque chose de beau ; ce Nu, cette Femme-là, qu'aucun autre sujet ne pourrait remplacer, est une œuvre d'art intemporelle. Est-on dans le monde réel devant ces œuvres qui ont la Femme pour sujet, ou bien dans un univers mythifiée, imaginaire ? A chacun d'y répondre, ce n'est pas à l'artiste de guider l'observateur, lui qui, consciemment ou non, métamorphose le réel. N'est-ce pas d'ailleurs cette capacité qui le distingue de l'artisan ?, qui fait que son travail n'est pas forcément le fruit d'un labeur, de l'effort, d'un savoir-faire, d'un tour de main... mais bien l'heureux produit d'un génie dont l'inventivité écrase les productions passées et laisse les besogneux attachés à leurs ouvrages sans voix ?
Et il ne faut pas laisser à la sculpture la deuxième place ! Baudelaire ne s'y est pas trompé, lui qui plaçait la sculpture aux origines même de l'art. N'est-il pas proche des dieux cet artiste qui tourne autour de son bloc de marbre, arrondit une cuisse, caresse d'une main une nuque, confie ses secrets à cette Femme dont il a rêvé avant de la livrer pour l'éternité aux regards des hommes ? Rodin travaillant son Eve n'a-t-il pas exprimé son amour du modèle avec des caresses prodiguées entre deux séances de pose ! Le peintre le plus réaliste ne fera que mettre sur la toile l'image que lui donne le miroir de son modèle, et il lui faudra utiliser tous les artifices de la peinture pour rendre les volumes, l'accroche de la lumière, les détails d'une peau etc. ; au contraire, la sculpture s'inscrit dans l'espace comme le modèle : le sculpteur n'est pas pris au piège plat du miroir mais travaille, privilège immense !, suivant les volumes qu'il a sous les yeux et la main. Les deux arts se renvoient ainsi l'image de la Femme, la peinture étant plus favorable à l'expression des sentiments, de l'âme à travers notamment les yeux, la sculpture plus à même de rendre la plénitude des formes, d'une attitude, d'une présence dans un espace commun à l’œuvre et au contemplateur.
Peinture et sculpture ne réalisent-elles pas une médiation qui relèverait d'une « anthropologie esthétique » ? Anthropologie qui n'aurait d'autres fins que de permettre à l'Etre de se percevoir en tant qu'être, dans toute sa singularité et ses limites, bien plus que par l'approche ontologique fondamentale excluant les disciplines qui éclairent les différentes facettes de la réalité humaine, les structures qui permettent de le situer dans son cadre historique et social. L'Etre en question, c'est aussi une question qui interpelle l'artiste en tant qu'artiste, et le Nu comme sujet lui a souvent permis d’y répondre.
Les peintres et les sculpteurs l'ont fait, en prenant souvent la Femme pour sujet. Certains, comme Courbet, Picasso, Rubens, Rodin, Bouguereau, Modigliani ont multiplié les œuvres sur la Femme, et singulièrement le Nu, comme s’ils cherchaient à saisir le sujet dans sa complexité et sous toutes « les coutures » pour satisfaire des besoins esthétiques et érotiques prenant prétexte de la nature, la religion, les mythes, etc. Les sculpteurs : Rodin, Maillol et les autres ont puisé dans tous ces thèmes, y compris de plus obscurs tel par exemple Coysevox qui joue avec une position généralement peu valorisante pour en tirer un puissant effet érotique.
La Femmes est le support d’une anthropologie esthétique qui n’est ni totalisante comme l'ontologie fondamentale, ni un point de vu supplémentaire sur la condition humaine qui s'ajouterait aux représentations et analyses des sciences sociales : c'est autre chose. Comme la musique : autre chose, ce « quoi ? » indéfinissable, qui est un « presque rien » incontournable. La présentation des œuvres par des institutions est l'acte social qui justifie cette production artistique, quelque soient les définitions qu'on peut tenter d'en donner (au risque chaque fois d'en réduire sa portée) – avec les mêmes difficultés sémantiques que de définir le Beau en soi. L’œuvre d'art est à la fois nécessaire et non suffisante ; nécessaire pour approcher autrement et directement la condition de cet homme bizarrement individuel qui n'existe que socialement, insuffisante car sans être complémentaire des autres formes de pensée, elle les présuppose. Mais la peinture et la sculpture ne remplissent pas cet espace culturel, elles ne prétendent aucunement à l'exclusivité et d'autres formes d'expression artistiques ont évidemment leur place qui ne se fait d'ailleurs pas à leur détriment, mais s'ajoutent avec l'évolution des techniques et des cultures : la photographie, le cinéma et toutes les techniques issues de l'informatique (infographie, jeux etc.) apportent aussi leurs créations, parfois éphémères, à cet effort de l'homme pour se comprendre et apporter des réponses à sa relation au monde.
C'est toujours à la condition humaine même que les artistes s'en prennent suivant une création continue qui s'inscrit dans 'histoire longue. Ils réalisent en effet, nonobstant leurs comportements et leurs discours esthétiques qui affichent une volonté de rupture avec l'académisme, le Musée, la peinture bourgeoise, etc., (au cours du XXème siècle notamment), une hybridation avec les productions passées qui contribue à la construction du socle de notre culture et de notre civilisation. Manque la voix humaine !, mais on peut écouter la Reine de la Nuit devant un Nu de Modigliani, sous le plafond de la Sixtine, ou devant l’Extase de Ste Thérèse du Bernin...
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,