La femme du bar

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La texture du papier et l'encre glissante d'un stylo, voici les ingrédients parfaits pour une belle écriture... tout comme les touches de mon clavier sous mes doigts... à condition de trouver les  [+]

Image de Automne 2014
Le garçon de bar observait depuis longtemps une habituée. Elle venait toujours à la même heure – onze heures et trente minutes – s’asseoir à la même table près du grand radiateur dans l’angle de la salle, celui du mur et de la baie vitrée. Elle commandait son jambon-beurre, puis une tasse de café qu’elle ne sucrait jamais et repartait à sa vie de quidam. Contrairement à la plupart des clients, elle ne s’intéressait jamais à l’écran de télévision, indifférente aux nouvelles du jour. Elle sortait un petit carnet fermé avec un élastique et un crayon, mangeait son sandwich lentement les yeux perdus dans la rue, notait quelque chose, buvait son kawa par petites gorgées et repartait. Lorsqu’elle commandait, il s’approchait, tentait de ravir une once de lumière dans son regard noir tout en posant la même question après un bonjour. Et toujours, elle répondait mécaniquement :
— Un jambon-beurre et un café noir, s’il vous plaît.
Il n’arrivait pas à comprendre pour quelle raison cet individu l’intriguait plus qu’un autre. Des habitués, il y en avait plein son troquet. Les deux piliers de bar Jean-Jean et Bébert, les joueurs invétérés du tiercé, les collègues du garage d’en face qui venaient siroter leurs 51 après leur journée de travail, les jeunes du lycée Lafayette, les petites vieilles du club de tricot et leurs thés au citron... Non, il ne manquait pas d’habitués. Dès qu’elle franchissait le seuil, il l’observait, devenant un tantinet inattentif, rappelé à l’ordre par des clients mécontents. Il observait la pâleur de son visage sans fard, ses cernes bleutés, sa bouche inexpressive, ses cheveux longs sans allure quelquefois maintenus par un foulard usé, ses vêtements juste enfilés au petit bonheur la chance, ses chaussures confortables dépourvues de féminité. Elle était assise là, invisible au commun des mortels excepté pour lui. Allez savoir pourquoi, l’espace d’une fraction de seconde, son regard se posa sur elle et se figea comme un arrêt sur image. Une envie irrésistible de la connaître l’avait submergé. Aussi, un jour, après avoir attendu patiemment l’heure de son arrivée, il s’était approché d’elle :
— Bonjour ! Comment allez-vous ?
Elle avait levé la tête pour passer commande mais le « Comment allez-vous ? » lui avait coupé la parole comme si ces quelques mots supplémentaires étaient prononcés dans une langue différente de la sienne. Elle fut prise au dépourvu et il regretta d’avoir posé la question en la voyant si déconcertée.
— Pardonnez-moi, je vous apporte tout de suite votre jambon-beurre et votre café noir.
Il tourna rapidement les talons, certain d’avoir commis une faute impardonnable et reprit sa place derrière le comptoir s’évertuant à préparer le casse-croûte avec un soin exagéré. Le distributeur de cacahuètes se dressait entre lui et l’inconnue. Cette situation l’arrangeait. Cela lui permettait de se cacher, de ne pas montrer ses émotions et de remettre ses idées en place à l’abri d’un regard. Mais il ne put résister à la tentation de jeter un œil dans l’angle pour tenter de l’apercevoir. Elle n’était plus là. Il arrêta net sa besogne, le bras en suspension, un peu de beurre encore accroché à la pointe de son couteau. Elle était partie comme un souffle sur une allumette. Dans le bruit et les va-et-vient, il n’avait rien vu. Il fit le tour du comptoir pour aller constater cette disparition. La chaise était vide. La table déserte. Il avala de travers. Et soudain, il aperçut une partie du petit carnet tombé au pied de la chaise. Il se pencha pour le ramasser et le contempla longuement sans oser le feuilleter. Hélé par un client, il reprit ses esprits, enfonça le précieux carnet dans le creux de la poche de son tablier de brasserie et retourna à ses occupations en espérant fortement que cet objet puisse devenir le motif d’une nouvelle rencontre. Mais les jours passèrent sans que l’inconnue ne remît les pieds dans son bar. Elle avait déserté la place.
Malgré cette absence, il n’osa pas ouvrir le petit carnet. Il l’observait, le touchait, le tournait, le retournait, le caressait et finissait toujours par le replacer dans le fond de sa poche. Pourtant, il aurait été possible de lire sur l’une de ces pages une adresse, un numéro de téléphone, enfin un détail qui aurait pu l’aider à la retrouver. Mais, bridé par une pudeur exacerbée, il ne pouvait pas profaner cette intimité. Il ne le voulait pas.
Ainsi les mois s’écoulèrent, effaçant peu à peu de sa mémoire, et bien malgré lui, l’image de cette femme perdue dans la multitude, goutte d’eau dans l’océan. Puis, au hasard d’une pause, en allant s’oxygéner dans l’arrière-cour du troquet, il ouvrit le secret petit carnet dont il ne se séparait jamais. Á l’ombre d’un platane, à l’écart du monde, un instant, il retira fébrilement l’élastique et le petit crayon qui le maintenaient fermé. Ses doigts glissèrent sur la couverture noire, lisse et dépourvue de caractères calligraphiques, la soulevèrent doucement, découvrant la première page. Sur celle-ci, une date et au-dessous un mot : « personne ». Sur la seconde, une date et au-dessous un mot : « personne ». Déconcerté par si peu de discours, il activa son index et fit tourner les pages aussi rapidement qu’il le put tout en constatant que chacune d’elle contenait une date et le même mot : personne. Personne. Personne... Sa déception grandissait au fil de ses courtes lectures. Et soudain la dernière, arrivée trop vite, dépassée par une autre blanche, vite rattrapée au vol d’un coup sec, fit l’effet d’une illumination. Sur cette page, résidu de l’ultime apparition de l’inconnue, était écrit : « lui ». Il haleta, lut et relut, s’imprégna de cette syllabe qui résonnait dans sa tête et le bouleversait. Ces trois lettres, liées à jamais, lui crevèrent le cœur.
Il reprit le cours de ses activités, buvant, fumant, vivant avec la certitude d’être passé à côté... d’elle. Il aurait dû lui courir après, la retenir, sauvegarder son visage, insister davantage, ajouter quelques phrases à ces banalités journalières et faire fi de sa désapprobation. Il aurait dû... mais à quoi bon, maintenant il était trop tard.
Le cliquetis des verres, le brouhaha fluctuant, le crissement des chaises sur le carrelage vieillot, le bruit du percolateur dégageant dans un nuage chaud une odeur de café noir, le reflet des buveurs déphasés dans le miroir derrière le comptoir... le train-train s’installa, impassible et monotone. Depuis ce « lui », il appréhendait le monde sous un autre jour. Un jour flou et sans importance, supportant le poids de ses sentiments frustrés. Puis, par une fraîche matinée, alors qu’il servait un énième ballon à Bébert et Jean-Jean, il fut surpris de la trouver assise là, près du grand radiateur à l’angle de la salle. Machinalement, il leva les yeux sur la grosse pendule accrochée au-dessus de sa tête : onze heures et trente minutes. Elle était de retour, les deux avant-bras posés sur la table, le dos droit et le visage tourné vers le comptoir appelant du regard le serveur tourmenté. Sans se préoccuper de la demande d’un autre client, il répondit à cet appel, aimanté par ce pôle si brûlant, et vînt la rejoindre en tenant contre lui le petit carnet noir. Près d’elle, il lui tendit l’objet précieux. Elle le lui prit en dévoilant un sourire longtemps enfoui et, contre toute attente, lui dit d’une voix presque inaudible :
« Vous. »
Ce « vous » libérateur, vibrant dans l’espace, le rendit sourd au reste de l’univers. Ce « vous » s’échappant comme une nouvelle respiration, creusa une brèche dans l’habitude. Ce « vous » porteur d’espérance, rescapé du tumulte alentour, esquissa l’aube d’un nous entre ces deux inconnus.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Tout en pudeur, cette histoire de rencontre et de séduction !
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Aurelien Brianceau · il y a
Magnifique histoire d'amour qui débute, pleine de passion et de mystère....
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Utilisateur désactivé · il y a
Un nouveau genre de speed dating ... Mon vote, pour... vous...
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Many · il y a
Merci Vivian.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une femme énigmatique...
Joli texte et bien écrit.
Mes amitiés.
Sandrine.

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Many · il y a
Merci Sandrine de vous être arrêtée sur ce texte.
Mes amitiés à vous aussi.

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Many · il y a
Je vous remercie pour vos lectures qui donne du baume au coeur. Excusez-moi d'avoir tardé à donner un signe de vie.
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Bertrand Pigeon · il y a
je vote bien sûr
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Bertrand Pigeon · il y a
un vrai de sensations cette façon d'écrire, je dirais très visuelle"...Le cliquetis des verres, le brouhaha fluctuant, le crissement des chaises sur le carrelage vieillot, le bruit du percolateur..."
vos mots vibrent d'une vie intérieure.Une façon d'aborder la nouvelle de façon très subtile

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Many · il y a
J'aime bien les petits détails... mais parfois il me semble qu'ils ne sont pas suffisants. Merci.
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Bertrand Pigeon · il y a
les petits détails donnent toujours un relief presque graphique au texte^^
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Naima BEK · il y a
Texte captivant, presque envoûtant. Le monde autour de moi s'est arrêté quand j'ai lu votre texte. Beaucoup de mystères, de non-dits. Ces pronoms qui deviennent si puissants. J'adhère, j'adore donc je vote !
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Many · il y a
Heureuse d'avoir pu captiver votre attention.
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Hemma · il y a
Une histoire un peu triste tirée vers une espérance nouvelle, très beau texte + 1 vote.
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Many · il y a
Merci Hemma ! Toujours l'espoir, toujours...
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Keith Simmonds · il y a
Histoire saisissante où le thème du mystère est
magistralement traité! ! Je suis heureux
de donner mon vote!A propos, mes deux poèmes, Beauté éphémère et Soleil éclatant, sont en finale et je
sollicite vos votes. Merci d’avance pour votre générosité!

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Many · il y a
Je vous remercie et je vais de ce clic lire vos poèmes.

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