La femme de ma vie

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois...

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J'en étais sûr, c'était elle, la femme de ma vie.
Dans ce bistro de la banlieue nord, j'attendais l'heure de mon prochain rendez-vous en buvant un café. Le patron me jetait un œil torve, trois cafés en deux heures, la recette ne lui permettrait pas de s'envoler vers les Seychelles.
Je n'avais pas trouvé moins cher que cette eau chaude à l'arrière-goût de chicorée.
Pour arrondir mon ordinaire, je menais des enquêtes d'opinion sur la fin programmée du sac plastique dans notre civilisation. Sinon j'étais étudiant, une filière incertaine mêlant l'espéranto et les grandes migrations sous la Renaissance. Mon père avait levé un sourcil sceptique lorsque je lui avais fait part de mon choix mais, seul pour m'élever depuis mon plus jeune âge, il faisait de la liberté le fondement de mon éducation.
Sous la porte disjointe, un vent coulis s'infiltrait, qui me glaçait les reins. Dehors le crachin épaississait l'horizon dentelé de cheminées éteintes dont le reflet tanguait dans les flaques fangeuses.
J'allais me lever quand elle a poussé le battant.
J'ai d'abord aperçu son nez parsemé de taches de rousseur au-dessus de l'écharpe écossaise qui la bâillonnait. Le béret assorti dissimulait à cet instant sa chevelure de feu relevée en chignon. Un manteau de drap noir cintrait une taille fine et les bottes en vernis moulaient ses jambes fuselées.
Je tournais nerveusement ma cuillère dans la tasse vide. Une brûlure de forge souffla de mes orteils à mes oreilles, irradiant tous les replis de mon corps, chaque cellule, le moindre atome de mon anatomie. Je n'avais jamais ressenti une telle chaleur, pas une goutte de sueur, je me consumais de l'intérieur. Le soleil au zénith au milieu du Sahara semblerait de glace.
D'une voix frêle, c'est à peine si elle murmura, elle commanda un chocolat chaud – une boisson enfantine qui lui va bien, me suis-je dit.
Elle enleva son béret et dans un geste arrondi, elle ôta aussi le peigne en écaille qui retenait son chignon, laissant déverser une luxuriante cascade auburn.
Je ne respirais plus, au loin anges et putti me faisaient signe, m'invitant à les rejoindre de l'autre côté.
Lorsqu'elle m'a souri, j'entamais la longue marche dans le tunnel luminescent que décrivent si bien les revenants. Et spectre parmi les fantômes, je répondis d'un rictus, la conviant à ma table d'un mouvement maladroit de mes doigts gourds. Une muse me tenait par le bout du cœur, j'en étais certain.
Notre histoire commença ce jour-là. Six mois intraduisibles, fût-ce en espéranto.
J'étais libre comme l'air, dégagé d'une relation insipide dénuée de cicatrice, prêt pour le grand saut, celui qui laisse exsangue, qui vous prend tout. Je disais oui aux éclats de rire, au sel des larmes, à la fureur, à la folie. La vie était une fête. Un tourbillon. Une farandole. J'acquiesçais avant qu'elle ne suggère, j'anticipais ses désirs en gestation, je ne m'appartenais plus et c'était bon.
De son côté, elle me confia que libre, elle ne l'était qu'à demi. Certaines nuits, un homme partageait son lit. Une relation au goût d'inachevé qu'elle ne parvenait pas à clore. Peur de faire mal. Confort de la routine. Ambivalence teintée de lâcheté. Je ne voyais que les mèches de soie fauve qui m'ensorcelaient, ses seins d'opale, la courbe de ses reins et j'oubliais que je pourrais souffrir, n'écoutant que la moitié émergée de ses paroles, celle qui me convenait.
Mes doigts émerveillés caressaient le satin de sa peau, explorant gorges et vallées, lorsque l'idée me vint de la présenter à mon père. Puisqu'elle allait devenir ma femme devant Dieu et les hommes, le premier de ma vie devait faire la connaissance de cet être d'exception que j'allais bientôt épouser.
J'avais revêtu mon jean propre et jeté le seul pull de ma penderie sur une chemise blanche, pour faire officiel.
Elle portait une robe céruléenne striée d'ivoire dans sa diagonale. J'ai pensé à la Sainte Vierge en souriant tant le souvenir de nos ébats m'éloignait de l'image pieuse. Tout en elle resplendissait, son teint de porcelaine pailletée, son regard humide, un peu triste, vite démenti par son sourire nacré, et les boucles qui encadraient un visage à l'ovale parfait.
Mon père nous attendait pour le déjeuner. Après m'avoir consulté, il avait décidé de préparer son célèbre gratin dauphinois accompagné de sa non moins illustre pintade aux olives. Il ne connaissait qu'un plat mais le cuisinait bien.
Le soleil était au rendez-vous lui aussi, et nous étions en plein fou rire en sonnant à la porte. Je racontais à la femme de ma vie mes dernières trouvailles historiques – comment la migration des grands singes avait influencé la mode féminine au seizième siècle –, quand il ouvrit.
En retrait derrière moi, essuyant l'eau de ses yeux pers, elle ne vit ni l'homme livide se retenant au chambranle, ni la pintade s'envoler du plat au milieu d'une myriade d'olives gluantes de sauce. Elle ne sentit pas davantage les effluves de gratin brûlé, nous n'étions pas en avance.
Je compris alors que l'homme qui partageait aussi ses nuits était mon père, mon héros, le frère que je n'avais jamais eu, mon ami de toujours. Je réalisai enfin pourquoi elle avait tant de mal à quitter son amant, un homme bien.
Je lâchais la bouteille de Bourgogne qui m'avait valu un mois d'enquêtes, éclaboussant le plastron de ma chemise blanche. Les larmes nuancées d'incarnat comme autant d'impacts sur mon cœur saignant.

Je ne sais ce qu'elle est devenue.
Et je saisis parfois dans le regard de mon père comme une ombre de tristesse.

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