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La femme d'à côté

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Colette Frère

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-Je suis à Paris pour quelques heures. Un cappuccino chez l’Italien ?
Virginie habitait loin ou presque. Elle appelait peu, sans cesse écartelée entre un job qu’elle qualifiait d’humanitaire, la taille de ses rosiers anglais et Philippe, sa bombe H, son napalm. Je me suis fait belle en quelques minutes. J’ai enfilé un long chemisier en lin blanc sur mon jean Armani noir un peu serrant, et mes escarpins à talons hauts, en daim beige.
L’Italien, un bistro hors d’âge, caché au fond d’une impasse. Un rescapé des rafles immobilières, encerclé de quartiers neufs, à peine sortis de terre. Des ouvriers, de l’Est ou du Maghreb, viennent y prendre leur café sur le coup d’onze heures, un mètre en bois jaune, plié dans la poche arrière de leur salopette. Dino, le patron, poumons silicosés, donne ses ordres d’un roulement de prunelles. Le service, il l’a cédé à Claudia, une brunette rieuse, aux seins arrogants.
Quand je suis arrivée, je ne l’ai pas vue. Elle était assise, vers le fond, là où la lumière se fait tendresse, nos cafés déjà posés sur des cartons Lavazza. La où, haut sur le mur, trône une icône de la Vierge et de l’enfant Jésus. Je l’ai embrassée. Elle avait changé de parfum. Plus capiteux
—J’ai pris deux expressos glacés, ça te va ? Ça sent tellement bon ici !
Elle ne parlait pas des arômes floraux du café. Mais des corps échauffés, des effluves, de bois d’acier ou de béton, accrochés aux bleus de travail. « C’est comme mon papa », a-t-elle dit !
Je la regardais à la dérobée. Talon aiguille, jupe noire très courte, décolleté plongeant. C’était son uniforme ; elle répétait à l’envi que son Philippe adorait ça. Il lui aurait glissé à l’oreille, juste avant d’enfiler l’alliance à son doigt : « Promets-moi d’être toujours bandante. » Elle avait obéi, elle y avait même pris goût. Quelques mèches grises avivaient la frange de son carré court, bridaient l’éclat de ses yeux verts parsemés de pépites orange.
—Tu sais que tu es ma meilleure amie ? Ce sont ses mots, exactement.
Je me suis glissée à côté d’elle, pour coller mon bras contre le sien. J’ai enfoui mon nez, tout près de l’arrondi de son épaule, dans le cuir crème de sa veste, j’ai griffonné un baiser dans ses cheveux.
Elle et moi, c’est une histoire déjà ancienne, tressée de silences. Nous nous sommes connues dans une salle d’attente, à L’Haÿ- les-Roses, une petite commune près de Bourg-la-Reine, un jour où le cil crachait du moche. Une dizaine de femmes attendaient, le regard cloué au sol. Sauf elle, assise à ma gauche. Grande, élancée, une robe bleue en shantung et une chevelure d’un roux flamboyant, elle scintillait. « C’est pour ça, aussi ? », ce furent ses premiers mots. Nous avons échangé nos noms, nos numéros. Elle a furtivement caressé, avec son pouce, les veines saillantes de ma main privée d’anneau. Elle m’a confié qu’elle était kiné dans une maison de retraite, qu’elle adorait les senteurs de Javel d’éther et de bœuf bouilli, et la peau craquelée des petits vieux qui scrutent l’horloge pour ne pas rater l’heure du départ. Qu’au creux de son ventre, qu’elle caressait, elle sentait que c’était une petite fille, mais que l’heure n’avait pas sonné pour elles, que le voyage s’arrêtait là. « Je l’aurais appelée Esther. Tu n’as pas peur au moins ? ». La porte blanche du fond s’est ouverte, une jeune femme a crié : « Géraldine P. » C’était moi.
C’est par SMS qu’elle m’a avertie de son mariage avec Philippe. Cinq années s’étaient écoulées depuis notre rencontre. J’avais raturé l’événement, sauf son visage. Elle m’invitait au dîner, juste quelques intimes, et me demandait d’être son témoin. Elle avait signé, ta jumelle. J’ai frissonné.
Déjà ronde à souhait, elle portait une combinaison en soie noire, style sarouel, et dans les cheveux, une couronne de roses blanches entrelacées de feuilles de laurier. J’avais une coupe de champagne à la main quand elle m’a glissé à l’oreille : « Il ne manque qu’elle.
—Elle ?
—Esther ». Elle a posé un doigt vertical sur ses lèvres. Comme pour les sceller. Les siennes et les miennes.
Philippe était, je dois en convenir, une belle pêche. Horticulteur, la trentaine bien entamée, grand, délié, de belle prestance, une bouche généreuse, il avait gardé, par héritage, le teint mat des Espagnols du Sud et une toison noire de jais ; son corps racontait son histoire. « Il sent l’œillet et l’huile d’olive », Virginie le flairait avec ferveur.
C’est à partir de là qu’elle n’a plus compté que par multiple de 2. Que ses yeux ont pris un éclat fiévreux. Virginie et Philippe. Puis, les jumeaux, Amélie et Rodolphe. Pour le chien, elle a hésité. Mais oui, pourquoi pas deux bergers blancs !
—Ça sent la petite culotte à la maison !
Un silence s’est écrasé entre nous. Philippe aimait les femmes ! Je l’avais su au premier regard. A ses doigts longs, fins, agiles. Des doigts pour les harpes enfouies au creux des corps en feu. Des mains qui cueillent les fleurs.
—Tu veux encore un café ?
Sans attendre sa réponse, pour fuir un peu, je me suis levée, j’ai commandé deux cappuccinos. Claudia les a déposés devant nous, crémeux comme l’amour par un bel après-midi d’été, un biscotti collé contre la faïence jaunie.
-Même la ceinture de son jean. Tu comprends ça ? Il doit la passer entre ses jambes. La renifler quand je dors !
J’ai passé ma main dans ses cheveux, « Donne-lui le temps de se lasser. » Elle pleurait. Des larmes gonflées de rimmel. A gros bouillons. Comme une petite fille sans papa. Le vieux Dino est venu, à pas comptés, il a murmuré : « Ça finit toujours par passer. »
—Mais qu’est-ce qu’elle est devenue ? Sa voix humide tremblait.
—Arrête ! Elle est au ciel ! Tu le sais quand même ! Tes jumeaux sont magnifiques.
—Si Philippe me quitte, ce sera ma punition !
Virginie, c’était ça. Des bondieuseries à gogo mais une lumière à faire pâlir le soleil. Un ouvrier, appuyé au comptoir, chevelure d’ébène et carrure de videur, ne la lâchait pas des yeux, il la buvait tout en lapant son lait mousseux. Je l’ai vue se redresser, un éclat mordoré s’est coulé dans son regard. Elle s’est hissée dans son désir. Il la prenait à chaque gorgée, sous le regard bienveillant de la Madone. Elle a séché ses larmes à son plaisir.
Huit mois que son Philippe s’abreuvait ailleurs. Ce n’était jamais arrivé. Elle avait suivi d’autres de ses amours, mais ses tocades duraient peu, tout au plus une dizaine de jours, il y goûtait à peine, par peur sans doute. Elle avait appris à repérer l’instant de la rupture, il rapportait des fleurs à la maison, lui glissait à l’oreille : « pour toi, ma femme ». S’en suivaient quelques jours de deuil. Frugal, il dormait à peine, égaré dans le Requiem de Mozart.
—S’il me quitte, j’en mourrai, tu comprends...
—Pas pour si peu, quand même !
Son côté rose bonbon m’insupportait.
—Si peu ? J’ai lu la fièvre dans ses yeux. Ou alors le mépris. Elle a continué, comme si je n’avais rien dit.
—Je voudrais te demander un service. Tu n’es pas obligée d’accepter, mais nous deux c’est particulier, non ?
Virginie avait loué, pour les vacances, une villa près du quartier médiéval de Cagnes-sur-Mer, à quelques kilomètres de Nice, convaincue que le soleil réduirait en cendres, les amours maléfiques de Philippe. Mais plus l’échéance approchait, moins elle les imaginait dans un tête-à- tête incandescent, d’autant que les jumeaux avaient préféré un séjour en Angleterre. « Viens avec nous ! Il ne se passera rien si tu es là. Il n’osera pas ».
Comme je venais de mettre un point final à une longue liaison, et que j’avais pour tout compagnon, un poisson rouge nommé Nik, j’ai décidé de fuir avec eux dans le Midi. Nous nous sommes installés dans une bâtisse en pierres blanches, au ventre gorgé de plus d’un siècle de secrets, couverte de bougainvilliers rose et mauve, ombragée par des cyprès d’Italie. En contre-bas, une piscine somnolait à l’abri des palmiers.
Ce n’était pas la première fois que Philippe et Virginie naviguaient dans des eaux tumultueuses, ils connaissaient la route et ses sentiers escarpés. Un scénario rôdé, élimé tant il avait été joué. Lui, le cœur en bandoulière, se laissait aimer ; il déambulait dans la maison, courtois, absent, la main crispée sur le portable au fond de sa poche. En attente des appels de sa belle. Elle, fébrile, juchée sur des talons vertigineux, guettait son regard. En attente de son désir. Toujours prête à s’embraser. Moi, je n’étais personne, juste un bol sur la table du petit déjeuner. Un bagage oublié. Mais, avec la précision d’un métronome, chaque jour à huit heures quarante-cinq, à l’heure du premier café, comme une bombe qui explose, le portable de Philippe sonnait. Trois fois, silence. Trois fois, silence. Il dégringolait alors vers la piscine, où il se noyait dans un flot de mots de rires et de soleil, sous le regard sidéré de Virginie qui l’observait, cachée derrière la tenture de la salle à manger. Témoin malgré moi, Je retenais mon souffle, comme si un jour, peut-être même demain, voire aujourd’hui, Virginie disparaîtrait dans sa chambre pour revenir une 22 long rifle à la main. Et qu’elle l’abattrait sans état d’âme, sans l’ombre d’un regret.
Hormis ces coups de tocsin, nous vivions dans une torpeur ahurie. Entre plage scrabble et Rosé gris. Dans ma chambre, quand la chaleur desserrait son étreinte, je guettais les bruits, les cris que je n’entendais pas. Peut-être que Philippe et Virginie s’aimaient lorsque le soleil abdiquait. D’ailleurs chaque soir, Philippe déposait son portable sur la table du salon. Il l’abandonnait là, comme un drapeau hissé en signe de trêve. Et moi, exclue de la sarabande du désir, je caressais le téléphone du regard, pour qu’il sonne, pour que quelqu’un m’appelle.
La nuit du 13eme jour, je l’ai passée à faire mes valises, éreintée par le tumulte silencieux de leurs amours en cavale. J’ai repassé et plié chaque t-shirt avec soin, rangé les huiles solaires, glissé les paréos à remiser à Paris. J’ai répété mille fois les mots que j’alignerais le matin pour expliquer ma désertion, lorsque Philippe aurait disparu le portable à la main.
Le matin, nous nous sommes assis autour de la table ronde. Café, baguette, amours rances et colère, tout avait été posé là avec soin. Nous attendions l’appel. Comme un coup de cutter dans un abcès. Mais alors que Philippe jetait un coup d’oeil discret sur le cadran bleu nuit de sa montre, quelqu’un a frappé à la porte. Il était huit heures quarante. L’air s’est figé. C’est elle, a dit Virginie. Philippe n’a pas bougé.
Les coups ont redoublé. Une femme a crié : « Au secours, je vous en supplie. » Je me suis précipitée vers la porte, terrifiée à l’idée de découvrir une femme en feu, un corps torche. Elle avait une trentaine d’années, le visage noyé de larmes : « Ma fille a disparu. Elle a 5 ans, elle adore les piscines, elle ne sait pas nager. » Sans autre explication, elle a foncé vers le jardin en hurlant : « Esther, c’est maman. Esther, tu es là ? ». Philippe a dégringolé les marches avec elle, suivi par Virginie. A mi-course vers les palmiers, j’ai entendu sonner le portable de Philippe, oublié sur la table du petit déjeuner. Il a poursuivi sa course vers la piscine. Et là, allongée sur le transat, une petite beauté rousse se pavanait dans la fraîcheur du matin. La mère s’est arrêtée, interdite. Elle regardait sa fille, comme si elle n’y croyait pas vraiment. Comme si l’anxiété brûlait encore ses yeux. C’est Virginie, qui est allée vers la petite, qui l’a prise dans ses bras, l’a serrée de toutes ses forces. Et qui, toute pudeur abandonnée, répétait, comme une prière : « Mon Esther, ma chérie. Je t’attends depuis si longtemps. » ; Philippe la regardait sans cligner des yeux, incendié par l’image. La mère s’est approchée : « Excusez-moi, Madame, vous permettez que je reprenne ma fille. » Elles sont reparties toutes les deux, comme si nous n’existions pas. Virginie a passé la paume de sa main sur son ventre. Le même geste qu’à L’Haÿ- les-Roses.
—Rentrons, a suggéré Philippe.
Virginie n’a pas bougé.
—Viens chérie, il faut rentrer maintenant.
Et comme elle résistait, il l’a soulevée, l’a emportée comme une jeune mariée pour sa nuit de noces.


Je suis rentrée à Paris par le train de 14 heures12.

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Colette Frère · il y a
Merci Fred! Malheureusement, elle n' a pas été sélectionnée par Shortedition… Ainsi va la vie...
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Fred Panassac · il y a
Oups vous avez répondu au dessus alors je n’ai pas eu la notification. Pour rebondir sur les refus, moi aussi on m’a refusé plusieurs poèmes dont j’étais fière mais j’ai tourné la page maintenant et suis prête à en écrire d’autres. On m’a refusé aussi des nouvelles et là j’attends encore le verdict pour une autre. Merci d’être passée me lire aujourd’hui, j’ai attendu près d’un mois la validation et je suis vraiment ravie de l’avoir eue !
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Teddy Soton · il y a
Elle n’a pas été sélectionné mais ce n’est pas pour autant qu’elle n’est pas bien, moi en tout cas j’ai aimé Colette.
Que diriez vous de découvrir ma Frénésie 2.0 ?

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Fred Panassac · il y a
La passion, la jalousie, le désir de maternité , voilà une bien séduisante histoire entre non-dits, pudeur et folie !

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