La felure

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La félure


Elle avait toujours eu en elle cette cicatrice, ce petit bout d’ailleurs qui signifiait : « tu n’es pas d’ici »
Sa naissance meme avait été une épreuve , atteinte de tachycardie arythmique, elle avait rejoint ce monde, essouflée, avec un apgar à 3 .
« Eh oui ma cherie il faut savoir souffrir dans ce monde cruel « semblait lui souffler l’interne qui tentait de la ranimer.
Au bout de deux ans, et de la cordarone à haute dose, son cœur avait repris ses battements paisibles...
Paisibles...comment l’expliquer, du plus loin qu’elle s’en souvienne elle ne s’était jamais sentie paisible.
La mort semblait tournoyer autour d’elle, telle un vautour décharné.
« Sylvie est morte » lui avait dit doucement maman.
Sylvie, c’était son double son égale en age, devenu maintenant petit fantome qui roderait de manière bienveillante autour d elle dans les meilleurs moments de sa vie, mais aussi les pires !
Car de pires elle en a connu tellement qu’elle ne peut plus les compter :
« Vous etes bipolaire« , lui avait doucement dit le beau psychiatre aux yeux clairs qu’elle consultait depuis tant d’années.
Au début, le déni l’avait emporté et la peur aussi , les recherches sur Google suggéraient tant de vies brisées, volées, comme si la psychiatrie moderne se substituait au fatum antique.
Alors c’était donc ça : le débit accéléré, les idées de supériorité, les excès en tout genre et les longues phases de dépression qui la laissaient exsangue...
Pendant les premières années de sa vie d’adulte, la maladie qui s’était déclarée à l’àge de 14 ans, comme on entre dans un cauchemar , lui laissait du répit : elle ne prenait qu’un antidepresseur afin de l’aider à juguler ses crises d’angoisses et c’était tout.
Elle était choyée par ses parents dans un cocon bourgeois, adorait ses freres et sœurs et avait des petits copains a la pelle.
Mais, incorrigible lectrice, atteinte du « Bovarysme » elle craignait de ne pas savoir aimer.
L’ennui rodait partout , à la piscine, dans les sorties et meme parfois pendant ses sacro saintes lectures.
Ce fut à ce moment précis de sa vie, alors qu’elle s’appretait à passer son CAPES de lettres modernes pour briguer le professorat qu’elle rencontra Arnaud.
Arnaud était medecin , en 4 eme annee et lui avait été présenté par une amie commune.
Au début, elle n’avait pas eu le coup de foudre pour ce grand garçon maigre, total opposé d’elle-même, mais cela elle le découvrirait bien plus tard.
Cependant, ses manières de gendre idéal, son regard doux, sa machoire carrée et sa manière de la prendre en charge complètement, elle, la petite chose fragile l’avaient finalement séduites jusqu’à la passion amoureuse.
Leur histoire va durer 1 an, 1 an d’idylle sans aucun nuage au point qu’ils envisagent d’emménager ensemble (après tout ils ont 25 ans et vont finir leurs études) jusqu’à ce que la maladie la rattrape.
Nous sommes en Février, la semaine ou elle doit passer son Capes, il doit partir au ski avec dentaire, un CRITERIUM réputé pour ses excès en tout genre.
Elle ne se sent pas bien , ses angoisses remontent,
« Ne pars pas lui souffle t’-elle, je supporte très mal l’abandon, fut il furtif et surtout c’est la semaine de mon Capès, je vais craquer, je le sens. »
Sourd à ses supplications, ce dernier prend finalement le car un dimanche soir : l’écrit de littérature française c’est demain !
Elle pleure, les larmes mouillent sa copie, diluant le peu d’encre qui y restait, elle est tombée sur « l’autobiographie« , elle avait fait l’impasse.
Incapable de rester ainsi au milieu de tous ces étudiants studieux, elle se leve péniblement et va rendre sa copie blanche à un appariteur apparemment désolé pour elle.
« C’est fini« , pense t-elle, « un an de travail foutu en l’air et tu n’es meme pas la »
De droles de sensations commencent à émerger en elle, des angoisses mais aussi de l’excitation, une incapacité à rester en place : lentement l’hypomanie tisse sa toile.
Un soir, elle se traine au restaurant avec des copines et la elle « fissure » : incapable de lacher son téléphone, sous le coup de la manie, elle envoie 10, 20, 30 messages à Arnaud, peu lui importent ses réponses, elle veut juste entendre sa voix, qu’il la rassure, lui dise qu’il n’en baise pas une autre, qu’il l’aime quoi bordel !
« C’est du harcèlement »lache t’-il, laconique et il se met sur repondeur, avant qu’il raccroche, elle entend ses veaux de copains rire grassement...décidément elle ne comprendra jamais rien aux hommes.
Lorsqu’il rentre du ski, sa décision est déjà prise : c’est fini et c’est définitif, je ne regarde jamais en arrière, lache t il durement.
« Ne m’abandonne pas » lache t elle dans un son guttural.
Mais la naiveté a ses limites et un an plus tard, il se mariera avec une jeune dentiste chevaline prénommée Méléandre, qui,pour compléter le tableau, se trouvait elle-même au CRITERIUM.

§

Elle s’observe dans la glace : Est-ce bien elle qu’elle aperçoit dans le miroir ?
« Tu ne t’appelles pas Sophie, tu t’appelles Sophia » lui glisse une voix dans la tete.
Sophia, c’est l’une des deux amies du tryptique de choc qu’elles formaient à l’IUFM pendant leur Master de documantation, avec la douce Aurélia.
Mais ce matin, elle n’est plus à la fac, 1 an a passé depuis qu’elle a raté le capès de documentation et n’a pas été titularisée pour le professorat de français, elle a fait des remplacements comme professeur documentaliste, mais cela s’est mal passé, elle ne peut plus etre devant des enfants sans ressentir d’insoutenables angoisses.
Il faut dire qu’elle prend aussi de très fortes doses de neuroleptiques pour tenter de conjurer « la nuit« , la dépression qui revient toujours après la manie.
Mais ces derniers sont trop dosés ou ce n’est pas le bon traitement, dans tous les cas, quelque chose ne va pas et surtout pas maintenant.
Elle se scrute de nouveau dans la glace et ne s’y reconnait plus
« Tu t’appelles Sophia » lui répéte la voix.
Alors elle commence à la croire cette voix qui lui martèle le crane.
Difficilement elle se glisse jusqu’au salon, tout esr confus dans sa tete, son identité est flottante et elle s’entend dire à sa mère :
« Je m’appelle Sophia, pas Sophie »
Sa mère, déjà épuisée par ses dernières crises lui lance:
« Ah et tu es maghrébine aussi j’imagine »
« Oui, répond elle doucement
En fait elle ne sait plus, la voix dans sa tete continue de parler, autour ce ne sont que bruits visuels, mais elle est étonnamment calme.
« Viens ma chérie » lui dit doucement sa mère : on va à l’hopital.
L’hopital, c’est l’asile d’aliénés, le trou, le mitard, la pire de ses angoisses depuis l’enfance.
Mais là elle est calme, trop calme, elle se laisse habiller de son manteau et conduire à l’asile ou errent ceux dont la normalité n’a pas voulu.
Dés qu’elle en franchit l’enceinte, malgré son esprit embrouillé elle, ne peut s’empecher d’avoir un haut le cœur, toujours cette odeur de mort mélee à celle du désinfectant professionnel, oh mon Dieu, ca y est elle va rejoindre Sylvie, elle ne peut plus vivre comme ca elle veut mourir, se dissoudre dans cette odeur de mort et de Bactopin.
Le psychiatre qui l’interroge est un ami d’internat de son père, sommité de la psychiatrie,il a pourtant tout d’un savant fou ,avec heureusement une étrange lueur de bonté dans le regard.
« Ta fille est borderline » dira-t-il plus tard à mon père, après à peine un quart d heure d entretien ( ce diagnostic sera infirmé par la suite pour laisser place à celui de bipolarité) pourquoi pas à moi, je l’ignore encore, le patient n a-t-il pas le droit de connaitre en premier lieu le diagnostic ? Ou est-ce le lot de toutes les familles d’avoir un squelette dans le placard.
Pour l’instant, le squelette c’est moi, ou plutôt le fantome car je suis clairement shootée au loxapac et j’erre comme un zombie dans les couloirs de l’hopital.
Ici c’est la shlague :
« Pas de patients dans les couloirs , secret medical » crie la grosse psychiatre brune senior à mon intention, alors que je suis assise sur une banquette, les yeux dans le vague.
« Encore aurait il fallu nous prévenir et puis comment tu veux que j’y capte quelque chose avec toutes les merdes que vous me filez, putain celle là je peux pas la blairer, mon psy me manque, il ne sait meme pas que j ai été hospitalisée prés de chez mes parents »
En psychiatrie, comme ailleurs, il y a des castes, des bandes étanches entre les malades selon la gravité de leur état : il y a les dépressifs, blafards et catatoniques, les schizophrènes qui conversent seuls dans leur chambre avec leurs amis imaginaires, les obsessionnels compulsifs qui vérifient 10 fois qu ils ont bien fermé leur chambre et te saoulent avec leurs manies en boucle.
Les plus ostracisés sont clairement les schizophrènes, on les moque on les hue, mais putain bande de cons vous vous rendez pas compte qu on est tous dans le meme bateau ?
Pendant cette épreuve ma famille, inoxydable, vient me voir tous les jours, mais celles que je n’oublierai jamais, ce sont les visites de ma sœur ,si lumineuse, dans cette cour des miracles avec son indéfectible sourire qui cache sa souffrance. Elle est comme ça ,ma sœur , dans les pires épreuves elle garde la banane pour laisser gagner la vie, oh Caroline si tu savais à quel point tu m as sauvée de moi-même, je ne pourrai jamais te remercier assez ainsi que nos parents et Nicolas, remparts d amour autour de moi.
Lors de cette hospitalisation, je me lie d’amitié avec Josette, une vieille dame acariatre qui vient ici, pour passer le temps apparemment car sa pathologie est risible : elle n a pas dormi depuis 4 jours.
Elle me raconte ses dépressions et je ris sous cape comme si elle pouvait imaginer ce que c est que de se sentir sous terre, comme si le jour rejoignait la nuit.
Mais je la laisse me dominer, elle me rappelle ma mere, et ca me rassure un peu dans cet univers ou tout m est hostile.
Je la regarde laisser sécher ses combinaisons de soie sur le lavabo et se plaindre que les hommes, il y a beaucoup plus de fous que de folles apparemment, ont une vue plongeante sur ses dessous car sa fenetre donne sur la rare petite cour avec jardin ou l on peut se détendre ou fumer une cigarette.
Les hommes, justement, parlons en , comme j ai perdu beaucoup de poids avec ma dépression et que je fais tres attention a moi pour sortir plus vite (tout compte ici meme les détails afin d avoir l air « guéri » et retourner à la vie « normale ») sont attirés par moi comme des abeilles autour d un pot de miel.
Il faut dire aussi que la concurrence n est pas rude, entre Josette qui a 75 ans, Maria, la roumaine, qui a décidé, un matin que les taches menageres lui pesaient trop et que son mari vient voir tous les jours et Sabrina la schizophrene qui solliloque et doit avoisiner les 100 kgs...
Par contre il y a pléthore d’hommes ( c’est normal m avait expliqué mon psy lorsque les hommes craquent c est souvent tres spectaculaire) je peux comprendre car nous les femmes sommes plus enclines à verbaliser, surtout lorsque l on est bipolaire et atteinte de logorhée.
Des hommes donc, mais surtout un : Romain : jeune, athlétique, de magnifiques yeux bleus, le crane rasé.
Il semble s’etre pris d affection pour moi (meme s il persiste à m appeler par le nom de son ex, je crois que c est sa rupture qui l a amené ici et qu il est un habitué des lieux mais je n ai jamais connu sa pathologie, il était pudique) et après avoir appris que j avais été professeur de Français tient absolument à me faire lire ses poèmes.
C’est-ce que je fais , calée contre les oreillers de ma chambre : je commence à lire : la prose est mauvaise tres scatologique (apparemment il en veut beaucoup à un psy d Edouard Toulouse) et certainement plus édifiante pour un psychiatre que pour un professeur, mais cela a l air de lui tenir tellement à cœur que je continue ma lecture. Seulement à un moment, je n en peux plus les larmes tachent le papier : je suis trop droguée, je ne peux plus lire et encore moins apporter des corrections, la panique m envahit vais-je rester a vie comme ca ? Mon esprit que je considère comme le plus beau des cadeaux est il destiné à se dissoudre dans les limbes du Loxapac ?
Mais de quel droit la psychiatrie moderne s arroge t elle le droit de lobotomiser ses semblables, qu’est-ce que cet hôpital ou il faut etre souriante et « normale »pour pouvoir retrouver la liberté ?
Sont-ils dans ma tete savent ils ce par quoi je suis passee depuis toutes ces années ?
Seule la psychologue que je verrai a peine 2 fois pendant mon séjour de 15 jours à l’asile mais que je vois toujours et qui m a sauvé la vie semble essayer de me rassurer :
« Vous savez tout n est pas psychiatrique, me dit elle, vous avez subi un choc, vos ambitions pour lesquelles vous aviez tant travaillé ont volé en éclats, l’homme que vous aimiez vient de vous quitter lachement, ravivant un traumatisme que vous n’avez toujours pas digéré, vous n’étes pas schizophrene, avec un traitement adapté, la bipolarité se soigne très bien, vous pourrez avoir une vie normale. »
« Juste une mise au point sur les plus belles images de ma vie » la radio crache du Jackie Quartz : je regarde Romain, il me regarde aussi : tiens je n’avais pas remarqué cette petite cicatrice au dessus de son sourcil gauche.
Je souffle : »je sors demain »
« Bonne chance « me lance t il avec un clin d œil.
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