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Le pouvoir des fées partie II et fin

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Luc Michel

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La propriété des Caudicot, située à Vergongeat, sur les hauteurs de Dingier, à l'aplomb du village, verdissait de jour en jour. Cela faisait quinze jours maintenant qu'une petite pluie fine s'y déversait sans discontinuer. Il en était de même au « déversoir », chez Benjamin, sur la colline d'en face. On avait donc la vision, depuis le village, de deux taches vertes perdues dans un océan désertique et cela mettait les habitants hors d'eux.
On n'avait pas vu Maurice depuis la scène du café.

Au « Montfleury », Traquenol s'emporta :

- Bon Dieu de merde, alors on fait rien c'est ça ! Avait-il lâché sans préambule. On laisse l'émigrée nous piquer notre eau, hein, c'est ça que vous voulez, allez, tiens ! Et il cracha par terre.
- Calme-toi Emile, lui répondit un grand sec, qu'est-ce tu veux qu'on y fasse ?
- On va signaler le fait aux autorités. Traquenol a raison, y' a sûrement une justice, l'eau c'est l'eau, elle est à tout le monde !, monta d'un ton Auguste Malenbrun, le maire, sans doute inquiet aussi de voir que Traquenol, son principal rival aux élections, cherchait par des manœuvres dilatoires à profiter de la situation.
- J'irai voir le préfet aujourd'hui même, c'est un ami personnel, ajouta t-il, plaçant à son tour son petit effet.

Le préfet avait justement ce jour-là sur son bureau la une du « Progrès Libéré » : « Dingier, la fée qui fait pleuvoir ».

- Alors Auguste, c'est quoi ?
- C'est la fée qui fait pleuvoir comme c'est marqué là. Je sais Edmont, tu ne vas pas me croire mais personne n'y comprend rien !
- L'eau du ciel n'appartient pas au ciel, dit le préfet, elle appartient à la république ! Il va falloir rétablir l'ordre républicain à Dingier, Malenbrun ! Cette situation ubuesque n'a que trop duré !

De retour à Dingier, Auguste s'appropria la formule et dit d'un ton grave :

- L'eau du ciel n'appartient pas au ciel mais à la république ! Monsieur le Préfet arrive mercredi et l'ordre sera rétabli !
- Il était temps, murmura Traquenol entre ses dents, mais tout de même je demande à voir. Et il cracha par terre.


Le mercredi, par une chaleur de quarante-cinq degré, le préfet débarqua à Dingier. Il était accompagné d'une escorte de vingt-trois adjoints administratifs. On avait mis les gros moyens. Il se fit montrer le chemin de la ferme Caudicot par Malenbrun.
Une brise agréable les accueillit tout en haut, au lieu-dit de « Vergongeat ». Il pleuvait un peu et la température était de vingt degrés.

- Monsieur Caudicot ?
- C'est moi, dit Maurice en ouvrant la porte.
- Edmond Lemaître, chevalier de la légion d'honneur, préfet du département de l'Ain; j'aurais à m'entretenir avec vous et avec...hum...hum...la...la...fée...de toute urgence, permettez-moi d'entrer !
- Mais, monsieur le préfet, quelle surprise ! S'il vous plaît, entrez-donc, entrez-donc ! Ne restez pas à la pluie, entrez-donc, mais déchaussez-vous s'il vous plaît, vous allez salir partout sinon et la Germaine va encore gueuler.

Le préfet exposa avec gravité les choses. Maurice risquait au minimum dix ans de prison pour détournement lié à l'utilisation frauduleuse de l'environnement.

- Vous savez comment sont aujourd'hui toutes ces associations de défense de l'environnement, cher ami. Non, croyez-moi, vous avez tout intérêt à obtempérer.
- Obtempérer ? Ma foi, moi je ne dis pas non. Mais les autres-là, y sont jamais rien venu me demander non plus. Et puis d'ailleurs, ça fait bien longtemps qu'on est mis de côté par toute cette vermine à cause de la petite, alors s'il faut obtempérer je vais obtempérer mais c'est tout ! Lâcha Maurice, sûr de son fait tandis que Majuscule passait sa petite mine inquiète de derrière le rideau.
- C'est que moi, je suis sûre de rien, dit-elle en baissant les yeux.
- Ah, voilà donc la...la...fée ? Dit le préfet, - Ma foi une bien charmante personne...
- Oui, les fées sont très jolies, renchérit Maurice et j'en sais quelque chose.
- Alors mademoiselle, qu'entendez-vous par ces paroles ?
- Que je ne sais pas vraiment faire pleuvoir.
- Allons, allons, vous avez bien des formules, des trucs comme ça ? On a le don ou on ne l'a pas non ?
- Ça n'est pas si simple, mais je veux bien essayer. Je n'aimerais pas que mon père aille en prison.
- Et bien c'est parfait ! Commençons donc tout de suite, s'il vous plaît.
- Il faut que j'aille dans un champ...
- Et bien allons dans un champ, ça ne doit pas être trop difficile à trouver ici, dit le préfet en se pinçant le nez.


On descendit au village. En tête le préfet et les vingt-trois adjoints administratifs, tous l'air grave et la mine sévère, pénétrés de la haute importance de leur mission. Maurice et la petite suivaient. La Germaine était restée à étendre du linge, profitant d'une accalmie du temps.
Elle avait refusé de collaborer, arguant simplement du fait que : « la république, j'en ai rien à foutre ». Le préfet n'avait pas osé lui répondre. Il n'avait pas eu son café.

Malenbrun, entouré de tout le conseil municipal et de la population, avait mis l'écharpe tricolore. On attendait Majuscule. Il allait bien falloir maintenant qu'elle fit pleuvoir de la pluie républicaine et démocratique.

Majuscule se mit dans un champ, juste en face de la mairie. Elle lança ses doigts en l'air, un peu comme ça, sans vraiment savoir. Il faisait une chaleur écrasante. Tout le monde suait à grosses gouttes. Le préfet, les vingt-trois adjoints administratifs dénouèrent un peu leur cravate.

- Oh, là-bas, un nuage ! s'écria le Préfet.
- Sauvés, nous sommes sauvés, exulta la foule.

Le nuage s'approcha, fit une ombre sur les têtes renversées en direction du ciel et chacun s'attendait à recevoir une goutte dans l’œil. Il s'arrêta, semblant hésiter, puis un énorme vent se leva et l'emporta d'un coup, d'un seul, là-haut, chez Caudicot.

- Ça n'a pas marché, dit la fée.
- Mademoiselle, essayez encore. Cette situation est grotesque, enfin tout de même !.
- Je vais essayer un autre endroit, dit Majuscule.

Tous la suivirent dans un champ, un peu plus loin. Un champ tout bosselé, dur comme du fer. Majuscule se mit en position, lança ses doigts en l'air, tira la langue, fit ceci et cela, n'importe quoi, tout ce qu'elle pouvait mais le fluide - elle le sentait bien – n'y était pas.

- Je...je ne sais pas...je suis désolée...ça ne marche toujours pas.

Elle eut beau essayer dans le champ près de l'école, celui de la maison du maire, un peu partout, rien n'y faisait. Le ciel était toujours aussi bleu. Il faisait plus de quarante-huit degrés. On n'avait jamais vu ça.

Elle essaya vers l'église, sans succès.

- Il lui faut de l'amour, dit une voix.
- Oui, c'est ça, reprit Majuscule, je savais bien qu'il manquait quelque chose. Je n'y arriverai pas sans amour.

C'était Benjamin. Il avait compris depuis longtemps d'où venait le pouvoir des fées. Il avait compris d'où venait le pouvoir de la plus belle fée du monde, la femme qu'il aimait.

- Sans amour, elle ne peut rien et vous ne saurez l'obliger à rien.

L'amour ! Personne n'avait pensé à ça. On n'y pense jamais pour régler les ennuis des gens et c'est bien désolant.


Ce soir là, tout le monde rentra chez lui, la tête basse et avec une boule dans la région du cœur. Le préfet en montant dans sa voiture murmura à Malenbrun : « la république est vaincue ».


Le lendemain, dans l'église pleine à ras bords, le curé prononça la plus belle homélie jamais entendue dans tout le département et même dans ceux des environs. Il fit pleurer Auguste et Traquenol, qui tombèrent dans les bras l'un de l'autre et il se mit en colère aussi. Le pouvoir des fées, disait-il, obéit à des règles divines et si les hommes, de tous temps, avaient un peu mieux écouté les anges et toutes les fées qui peuplent les bois et les forêts, on n'en serait pas là. Il dit des choses très belles et tout le monde baissa la tête. La grande Bérangère tournait ses yeux mouillés de larmes vers Majuscule en lui faisant des petits signes; le petit Quinquin, ravagé par la conscience soudaine de sa faiblesse morale, pleurait en beuglant comme un veau sous la mère, se traitant d'ordure et de pauvre type. Il n'attendit pas d'être dehors pour prendre la parole et, s'adressant à la foule réunie en piété jura de s'amender ; c'était magnifique.

En sortant de l'église, la fée Majuscule prit sa place. Elle lança ses doigts, compta trois fois, fit ce qu'elle savait faire, inventa, dit une chose, une autre et termina par « rataplaplapla » parce que ça l'amusait et qu'elle était heureuse. Les fées sont rarement malheureuses mais ce jour-là, avec tout le monde qui l'aimait autour d'elle, elle dépassait, et de très loin, son bonheur ordinaire.

Une pluie bienfaisante s'abattit sur le village; elle était sur les toits, elle bondissait sur les herbes sèches et sur les voitures, on aurait dit qu'elle chantait. Tout le monde se mit à danser sous le nuage noir, dans la pluie, et l'on tapait du pied dans les flaques; chacun, et c'est important, fit, à son tour, des excuses sincères à Majuscule et Benjamin, qui n'avait pas d'excuses à lui faire, la prit par la main et l'emmena à l'abri dans la grange du père Traquenol, sous l’œil inquiet de Germaine.

- Laisse, laisse donc, lui dit Maurice en tenant le bras de la gluante. Ça ne te rappelle donc rien ? Tiens je vais aller chercher mon chevalet, ça fera un joli tableau tout ça.

L'année d'après, la fée Majuscule mit au monde un beau petit garçon. Elle ne savait pas quel nom lui donner alors elle laissa faire Benjamin. Les fées toutes seules ne savent rien faire, c'est bien connu.

Il s'appela Jérémie. Jérémie comme la pluie disait Benjamin. Il était un peu comme la fée Majuscule, parfois il disait n'importe quoi.

Maurice en fit un tableau de ce petit ange. Assez ressemblant du reste, sauf qu'il avait placé dans le reflet de chaque œil, en tout petit, l'image d'un type portant un foulard déambulant sous un lampadaire.

- C'est vraiment des conneries tout ça ! Avait dit la Germaine.

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Jenny Guillaume · il y a
Voilà j'ai lu la deuxième partie et je me suis régalée, tous les personnages sont attachants, on entre volontiers dans l'histoire entre humour et morale enfantine. Pourquoi Majuscule ? Drôle de nom pour une fée ^^
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Luc Michel · il y a
Merci Jenny! Heureux que tu aies apprécié. Pourquoi Majuscule ? Aucune idée ! :))) Peut-être parce qu'elle représente la fée par excellence...
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Emma · il y a
J'ai bcp aimé Luc. C'est cette écriture faussement naïve que j'aime le plus dans tes textes.
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Luc Michel · il y a
C'est gentil ! Je suis content, j'ai envoyé deux textes au comité et ils ont été acceptés très vite.
" Le tableau ", sans ressembler à celui-ci, s'en rapproche peut-être...Je ne sais pas.
Tu me diras ? Si tu as le temps bien sûr.
As-tu lu la perceptrice emportée par le vent ? J'exagère....

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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Faut pas se mentir : cet LOETI (Long Objet Ecrit Trop Ignoré) est bon. Tout y est juste. C'est majuscule ! Inutile de traverser la rue. C'est bien là la croisée des chemins.
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Luc Michel · il y a
Bon alors j'attends encore un peu pour faire la plonge.
Merci Claire, je suis très heureux que vous ayez apprécié ce texte que j'aime bien aussi.

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MCV · il y a
Moi, j'aime bien la Germaine, elle ne s'en laisse pas conter.
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Luc Michel · il y a
Ha,ha ! Heureusement qu'elle est là pour tenir tout ce petit monde de rêveur ! C'est important ça ! Merci MCV!
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Brocéliande · il y a
mais Germaine se trompe .c'est trop trop beau..et la fée Mascule est si bien posée sur vos lignes ..bravo ...bravo ...
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Luc Michel · il y a
Désolé Brocéliande, j'ai dû zapper votre commentaire ! Merci, merci! Germaine est un peu revêche mais c'est pas une mauvaise femme, enfin je ne crois pas !
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Brocéliande · il y a
c'est une femme avec tout ce qui se bouscule ...moi je l'aime bien Germaine ...et elle a le droit absolu de dire la réalité ..parce que l'amour est aussi ça ... et Germaine ben c'est une sensible ..hein ...
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Marie · il y a
Absolument délicieux, adorable ! Depuis la découverte de « Mary Poppins » quand ma fille était petite, je n’ai rien lu de plus rafraîchissant !
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Luc Michel · il y a
Je suis impardonnable ! Je ne t'ai même pas répondu! J'adore Mary Poppins alors quel compliment tu me fais là, Marie ! ( et merci pour ton aide !)
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Marie · il y a
M’enfin, Luc ! T’es tout à fait à l’ouest ou il faut que je prenne un atlas ? Bises.
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Luc Michel · il y a
Encore des lecteurs ? On verra...En tous les cas un grand merci aux six courageux qui ont lu et apprécié jusqu'au bout ce très long texte ! Un grand merci, vraiment !
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Robert Grinadeck · il y a
Je confirme mon commentaire de la première partie et je rajoute que j'ai beaucoup ri avec les scènes de vie villageoise qui ne sont pas sans rappeler Clochemerle.
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Luc Michel · il y a
Merci Robert ! J'ai bien aimé écrire ce très long texte ou, toutes proportions gardées bien sûr, Pagnol, Daudet et Marcel Aymé se rencontrent, enfin tout un monde de la campagne, un peu oublié aujourd'hui. Et puis, c'est aussi du vécu, disons-le tout net !
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Dolotarasse · il y a
Tout est bien qui finit bien... Germaine n'y connaît rien en peinture ou fais-tu allusion à quelque chose avec le type déambulant ?
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Luc Michel · il y a
Merci Dolo! Je ne sais pas si c'est bien clair mais ce que je voulais dire c'est que Maurice avait peint, en tout petit dans les yeux de son portrait du bambin, un petit homme déambulant sous un lampadaire (comme un souvenir de ses rêves à lui, cf dans la première partie une allusion à ça où il est dit que Maurice rêvait d'être un artiste et de se promener dans une ville sous un lampadaire).
Merci encore et bien content de ta visite!

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Dolotarasse · il y a
Si c'est clair et j'avais bien compris que la peinture était un rêve pour lui mais je ne me souvenais pas de la phrase ;-). Merci de ta réponse. J'aime bien ce genre d'histoire. À bientôt.
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Brennou · il y a
Ça, c'est de la fée ! Et, comme Maurice, je m'y connais... en rêve ! ! !
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Luc Michel · il y a
Elle est gentille La fée Majuscule et c'est bien l'essentiel! Merci Brennou de votre passage!
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