La fée-génie et la dent en or des petites souris.

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J'écris pour oublier la tristesse, car les larmes sont plus jolies quand elles ont la couleur de l'encre...

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1) L'arrestation de la fée-génie.
L'entrée du centre des commerces féeriques est bondée. Auriana trépigne devant la boutique « ailes dorées ». Elle vient de s'acheter un nouveau chapeau télépathique. Il va lui permettre de connaître les souhaits des enfants, sans même avoir à demander !
Quitte à s'offrir un beau cadeau, elle a choisi le modèle violet, avec traducteur universel. Comme cela, elle pourra enfin comprendre tous ses petits protégés, sans avoir à bafouiller dans des langues qu'elle ne parle pas bien. C'est un vrai soulagement, car même si elle exerce le métier de fée-génie depuis plus de deux cents ans, elle n'a jamais vraiment réussi à mémoriser tous les dialectes parlés de par le monde.
Le vendeur revient vers elle avec une grosse boîte. Au moment où elle tend les bras pour attraper le paquet, une énorme lumière bleue les aveugle ! Elle la reconnaît immédiatement : c'est le gyrophare elfique de la police magique. Aussitôt, on lui crie dessus :
— Lâche ta baguette et mets tes ailes en évidence, qu'on puisse les voir ! N'essaye pas de t'envoler ou de nous jeter un sort : tu ne ferais qu'aggraver ton cas ! prévient l'elfe-agent le plus gradé, en descendant de sa licorne.
— Par ma poussière de souhaits, je n'ai rien fait ! De quoi suis-je donc accusée ? réplique Auriana, pas vraiment impressionnée.
— Ingérence magique, dans un autre monde : les petites souris t'accusent de les avoir ruinées ! C'est très grave ! Tu dois nous suivre sans faire de contes ! répond l'autre policier elfe, d'une voix calme, mais ferme.
— Tout cela est faux ! Vous faites erreur ! s'insurge Auriana. Je suis une fée-génie : je réalise les souhaits des enfants humains et rien d'autre ! explique-t-elle. Je n'ai jamais été en affaires avec les rongeurs, jamais !
Rien n'y fait : les policiers sont intraitables. Elle doit les suivre au tribunal magique, où elle est déjà attendue par la reine des petites souris et son rat d'avocat : ils réclament justice !
Auriana est maintenant dans une toute petite pièce du tribunal, située derrière la salle des jugements : c'est le cabinet des accords magiques. Depuis quinze bonnes minutes, Nathan, son fée-avocat, bat nerveusement des ailes et flotte à une dizaine de centimètres du sol. La fée-génie le regarde avec envie : elle aimerait vraiment s'envoler loin de là, mais elle est clouée au sol, car les policiers lui ont confisqué sa baguette et ont immobilisé ses ailes avec de la poudre de Sur Place ! Elle est donc coincée ici et doit écouter Nathan paniquer.
— C'est vraiment grave ! Non d'un petit lutin, c'est vraiment très, très, très grave ! Vous allez sûrement être renvoyée de chez les fées et finir chez les non magiques. Je ne peux rien y faire ! En plus, si on n'arrive pas à se mettre d'accord avant le procès, la partie adverse a demandé à ce que l'affaire soit jugée par un adulte humain : ce sont les pires ! Avec eux, on ne peut jamais deviner ce qu'ils pensent, car ils dissimulent trop bien ce qu'ils pensent ! Quelle poisse de troll !
— Je n'ai toujours pas compris ce qu'on me reproche, l'interrompt alors sa cliente. Comment aurais-je pu voler les petites souris, alors que je n'en ai jamais rencontré une seule ? Je peux vous le jurer sur ma baguette ! termine-t-elle, pleine de bonne volonté.


2) L'enfant qui n'aimait pas ses dents.

— Vous n'êtes pas accusée de les avoir dépouillés par vous-même. Par contre, on vous reproche d'avoir fourni la magie nécessaire à celui qui s'en est chargé : Peter Fino ! lui explique Nathan.
— Peter Fino. J'ai déjà entendu ce nom, mais il ne me dit plus rien et sans ma baguette, je ne peux pas télécharger les souvenirs que j'ai stockés dans mes nuages passés. Vous pourriez m'aider ?
— L'enfant aux dents qui repoussent ! précise alors l'avocat.
— Ah oui ! Peter Fino ! Un gamin assez étrange ! Il est apparu sur ma page Fée-Wish d'enfants à exaucer, il y a environ dix ans. Il avait alors six ou peut-être sept ans. Quand je lui ai demandé quel était son souhait, il m'a demandé de faire en sorte que ses dents tombent tous les soirs et que de nouvelles lui en poussent tous les matins. C'était bien la première fois qu'on me demandait un truc pareil ! J'ai bien essayé de lui proposer d'autres idées, mais il s'est montré tenace comme un lutin : il voulait ça et rien d'autre !
— Un enfant de six ans vous demande de lui faire perdre ses dents tous les soirs et vous, vous obtempérez ! Par la barbe des enchanteurs, pourquoi ne pas tout avoir refusé ? s'insurge aussitôt le fée-avocat.
— Ce n'est pas la peine de cracher votre feu de dragon sur moi ! Vous connaissez les règles : chaque enfant humain a le droit de formuler un vœu, auprès de la fée-génie qui lui a été assignée. On n'est pas là pour juger, mais pour exaucer !
— En attendant, c'est vous qui allez être condamnée ! réplique l'avocat.
— Mais pourquoi ? C'est vrai que ce souhait était assez particulier, mais si l'on commence à poursuivre les fées-génies dès qu'elle réalise un vœu qui sort un peu de l'ordinaire, on va toutes fermer boutique !
— Figurez-vous que depuis que ce Peter perd ses dents, il a pris l'habitude de déposer « son butin quotidien » sous son oreiller, pour que les souris viennent lui échanger contre des pièces d'or. Si elles font tout un fromage de cette affaire, c'est parce que cela leur coûte une véritable fortune, explique Nathan.
— Pourquoi n'arrêtent-elles pas tout simplement de lui donner leur or, dans ce cas ?
— Car elles tiennent à la tradition ! Les petites souris sont connues pour échanger les dents qui tombent contre une pièce et même si cela doit les conduire à la ruine, elles ne veulent pas abandonner ce rituel, qui les a rendues aussi populaires ! Par contre, elles vous en veulent énormément et veulent vous faire payer ce désastre !
— Mais, je ne suis pas alchimiste : je ne vole pas sur l'or ! Je n'ai pas les moyens de rembourser tout cet argent !
— On en arrive justement à ce qui nous a amenés dans cette pièce, plutôt que directement dans la salle des condamnations, révèle alors Nathan.
— Comment ça ?
— Mon confrère rat, l'avocat de la partie adverse, a été voir le juge. Il ne voit que deux solutions possibles à toute cette affaire : soit on vous retire vos ailes pour apaiser la colère de ses clientes, soit vous partez à la recherche de leur fameuse dent d'or pour réparer les conséquences du vœu de ce Peter. Le juge a validé cette offre. Il attend de connaître votre choix.
— Il est évident que je ferais tout pour garder mes ailes, mais de quelle dent en or parle-t-on ? questionne Auriana.


3) La liberté contre une dent.

— La dent en or des souris ! Comme s'il en existait d'autres ! Tout le monde connaît son existence ! objecte l'avocat.
— Je suis donc plus ignare qu'un crapaud de sorcière, car je n'en ai jamais entendu parler, le contredit Auriana.
— Mais qu'est-ce qu'on vous apprend à l'école des fées-génie ?
— À ne jamais juger les autres sur des a priori ! L'école des fées-avocats devrait s'en aspirer, lui rétorque aussitôt Auriana.
Nathan, comprenant qu'il vient de se montrer maladroit, présente ses excuses. Pour se faire pardonner, il commence à raconter la légende qui veut, qu'il y très longtemps, une souris est devenue très amie avec un dentiste.
— Les deux avaient pour point commun d'être haïs par les humains : lui avait la réputation de leur faire très mal quand il les soignait, quand elle était chassée de toutes les maisons, car on la soupçonnait d'apporter avec elle les pires des maladies, détaille-t-il.
— Ce n'est effectivement pas génial pour se faire des amis, observe la fée-génie.
— Pour enfin être appréciés, ils ont eu l'idée d'instaurer cet échange d'une jolie pièce dorée contre la moindre dent qui viendrait de tomber. Leur succès a été immédiat ! À la fin de sa vie, le dentiste a voulu s'assurer que tout cela continuerait après lui. Il a donc été voir une sorcière et lui a offert tout ce qu'il possédait. En échange, elle a fabriqué une énorme dent en or et l'a ensorcelée ! Temps que les souris veilleraient sur ce trésor, elles auraient la garantie de toujours avoir assez de pièces à déposer sous l'oreiller des enfants.
— Que s'est-il passé pour qu'aujourd'hui, on me demande de retrouver ce trésor ?
— La cupidité des hommes a tout simplement fait son œuvre ! Au fil du temps, la nouvelle de la bonne fortune des souris a fini par faire des envieux. Fatalement, leur précieuse quenotte a fini par être dérobée par un collectionneur d'objets magiques. Cela fait maintenant longtemps qu'elles essayent de négocier avec lui, mais il refuse de les écouter, tellement il en a peur ! Pour que toute cette affaire se termine sans que vous y laissiez vos ailes, il ne vous reste donc qu'à...
— Convaincre ce voleur de rendre cette dent en or ! termine Auriana, complètement sidérée.
Quelques heures plus tard, la voilà donc lancée. D'après Nathan, celui qu'elle cherche vit en bordure des mondes. Avec un pied chez les humains et l'autre dans l'univers de la magie, il loge à l'endroit idéal pour agrandir sa collection, qu'il aurait commencé quand son épouse est décédée.
Elle le trouve effectivement à l'endroit indiqué. Il vit dans une minuscule maison en granite rose avec des volets bleu pastel. Quand elle frappe à la porte, il l'accueille chaleureusement, tout content qu'il est de recevoir de la visite dans sa vie bien trop solitaire. Quand elle explique la raison de sa venue, il confirme avoir ce qu'elle recherche. Il ajoute cependant qu'il acceptera de la lui remettre, que si elle retrouve quelque chose pour lui : la voix de sa bien-aimée !



4) Retrouver la voix d'un amour perdu.
Devant l'étonnement d'Auriana, il raconte.
— Il y a très longtemps, je suis tombé amoureux d'une femme magnifique, qui était à moitié sorcière. Un jour, elle est tombée malade et a fini par me quitter pour aller danser avec les étoiles. Mais avant de me laisser, elle a enfermé sa voix dans une bouteille magique, pour que je puisse toujours l'écouter chanter. C'est quand plus d'être belle, elle avait un timbre magnifique, qui vous envoûtait sans même avoir besoin du moindre sortilège !
— Où est cette bouteille maintenant ? questionne Auriana.
— Un jour, j'ai eu la très mauvaise idée de faire écouter mon trésor à un marin de passage. Il a immédiatement succombé à la douce musique de ma chère épouse. Quand je me suis réveillé le lendemain, sa précieuse voix avait disparu. J'avais à la place une grosse bosse sur la tête ! Depuis, je collectionne toutes sortes d'objets magiques dans l'espoir de pouvoir les échanger contre ce qu'on m'a volé. Je commençais à douter, mais vous êtes là ! Si vous me ramenez la voix de ma chère épouse, je vous donnerai tout ce que j'ai : je vous le jure !
— Je veux bien vous aider, mais c'est quand même très vague ! Le royaume des mers est aussi vaste que les marins y sont nombreux ! N'auriez-vous pas une piste pour aiguiller mes ailes, afin que je sache vers où voler ? questionne la fée-génie.
— Le bar des Abîmes Oubliés ! C'est l'endroit sur Terre où il faut aller, pour découvrir tous les secrets des océans. Seuls les êtres magiques peuvent y pénétrer. Je n'en suis pas, mais vous, vous pourrez y entrer et y trouver des réponses ! explique alors son hôte, avec les yeux remplis d'espoir.
— Et à quoi ressemble votre marin ?
— Ni plus ni moins qu'à tous les autres, mais il sera assurément le seul à écouter une bouteille au lieu de tout faire pour réussir à la vider !
Auriana sourit. Avant de partir, elle fait promettre au collectionneur de garder précieusement la dent, en attendant qu'elle revienne avec sa bouteille. Parole de fée-génie, elle compte bien réussir !


5) Un marin sans cœur.
Quelques heures plus tard, c'est avec le soleil couchant qu'elle se pose devant l'entrée du bar des Abîmes Oubliés. Le bâtiment ne paye pas de mine. Il semble abandonné. Elle frappe quand même à la porte et à sa grande surprise, un poulpe habillé en smoking vient lui ouvrir.
— Il est au fond de la salle, lui déclare-t-il simplement.
— Qui est au fond de la salle ? demande-t-elle.
— Nassim, répond alors le poulpe. Vous cherchez bien un marin qui écoute une bouteille, non ?
— Effectivement ! Mais comment savez-vous que...
— Tous les poulpes sont télépathes, ma chère fée ! Nom d'une pieuvre, si Nassim est votre seule chance pour retrouver ce que vous cherchez, je vous souhaite bien du courage ! C'est plus une épave qu'un marin ! Il n'a pas quitté mon échoppe depuis bientôt dix ans. En plus, il ne consomme rien : il écoute juste sa maudite bouteille ! termine le poulpe, en indiquant avec l'un de ses tentacules la direction d'une petite table, bien cachée au fond de la salle.
En s'approchant, Auriana ne peut pas donner tort au propriétaire : si ce Nassim est bien celui qu'elle cherche, il est blafard et plutôt chétif pour un marin. Elle se présente à lui, mais c'est à peine s'il l'écoute : il est bien trop occupé à capter la moindre syllabe, qui s'écoule de la bouteille posée devant lui.
— Pourquoi ne pas rendre la voix de cette femme à celui qu'elle aimait ? l'interroge finalement la fée-génie. Par Cupidon et ses anges, ce n'est pas bon pour vous de passer votre vie à l'écouter chanter de l'au-delà pour un autre, continue-t-elle. Je suis sûre que quelque part, une femme vous attend. Il faut juste que vous vous donniez la peine d'aller à sa rencontre !
— Arrêtez ! Je ne crois plus à ces boniments de bonnes fées ! grogne Nassim. Par Poséidon, on ne peut pas aimer sans cœur ! On ne peut rien faire sans cœur ! On ne peut même plus naviguer sans cœur ! À quoi bon ?
— Mais, tout le monde à un cœur, lui fait remarquer Auriana. C'est juste que parfois, la tristesse masque un peu trop ses battements et cela nous empêche de les ressentir.
— Pas moi ! beugle encore le marin.
Joignant les gestes à la parole, il soulève sa chemise et laisse entrevoir l'énorme trou qui traverse sa poitrine.
— C'est impossible, chuchote Auriana. Où est votre cœur ?
— Là où elle l'a caché ! répond alors Nassim.
Le marin révèle alors qu'il y a longtemps, il était amoureux d'Ava, une fille qui venait de s'installer dans son village. Ils avaient prévu de partir découvrir les mers, à bord de son voilier. Malheureusement, cela n'a pas plus du tout à Sylvera, l'enchanteresse du village voisin, qui elle aussi aimait Ava. Par jalousie, la sorcière lui a alors dérobé son cœur !
Nassim s'est alors retrouvé incapable d'aimer ou même de naviguer. Il ne ressent désormais ni les sentiments ni le battement des vagues de l'océan. Il a longtemps cherché des solutions, en vain ! La seule chose qui l'apaise un peu désormais est d'écouter la voix de cette bouteille, tant elle lui rappelle celle d'Ava. Il est donc hors de question pour lui de la rendre, sauf si on lui ramène son cœur.
Émue par sa détresse, la fée-génie accepte ses conditions. Elle lui demande comment trouver Sylvera, la voleuse de cœur.


6) La sorcière aveugle.
Après avoir passé la nuit dans une des chambres du bar, Auriana s'est mise en route très tôt. C'est avec le soleil levant qu'elle arrive chez Sylvera. Sa maison est aussi étrange, que belle à regarder. C'est la première fois que la fée-génie voit cela : tous les murs sont en verre et pourtant, on ne voit rien de l'intérieur. C'est comme si la masure était transparente : on voit à travers !
La sorcière ouvre brusquement la porte. Elle est vraiment belle, plutôt grande, avec de magnifiques cheveux verts et une superbe peau violette.
- Qui êtes-vous ? demande-t-elle, en pointant bizarrement sa baguette dans un peu toutes les directions.
— Je m'appelle Auriana. Je suis une fée-génie. Je viens pour...
Elle n'a pas le temps de finir sa phrase que déjà, Sylvera s'emporte :
— Ne t'approche surtout pas de moi, vilaine petite créature ! Je me suis laissée prendre une fois, mais par la pointe de mon chapeau, je ne suis pas assez bête pour recommencer !
— Mais de quoi parlez-vous ? demande la fée-génie. C'est bien la première fois que je vous rencontre ! Comment aurais-je pu déjà vous avoir fait quelque chose ?
— Ne fais pas l'innocente ! gronde alors la sorcière. Si ce n'est pas toi qui m'as joué ce vilain tour, c'est l'une de tes sœurs fées ! Autant dire que c'est du pareil au même, non d'un petit balai !
La conversation dure encore plusieurs heures, mais finalement, Auriana finit par comprendre pourquoi Sylvera déteste autant les fées. Il se trouve qu'elle en a déjà rencontré une par le passé : Robine, la célèbre fée chapardeuse. Celle-ci lui a volé ses yeux sans raison et depuis, elle ne peut plus rien voir.
— Je sais que cela ne t'aidera pas beaucoup, mais Robine n'est plus vraiment des nôtres. Elle a été radiée de l'ordre des fées, depuis qu'elle s'est mise à prendre ce qui ne lui appartenait pas, explique Auriana.
— Tu as raison, cela ne me réconforte pas du tout ! Vous auriez dû l'enfermer à double tour dans votre royaume, plutôt que de la laisser voler des personnes innocentes.
— Je te trouve assez gonflée de critiquer ceux qui volent, vu ce que tu as fait à ce pauvre Nassim ! fait alors remarquer la fée-génie.
— Je ne lui ai rien pris, qu'il ne risquait pas de perdre par lui-même ! réplique vivement la sorcière. J'ai juste mis son cœur en lieu sûr, le temps d'être à nouveau capable de le protéger.
— Je suis perdue ! Il va falloir t'expliquer.
— Ava n'est pas ce qu'elle prétend : c'est une méchante sirène ! Elle charme les hommes, pour qu'ils lui offrent leur cœur. Dès qu'elle l'a obtenu, elle part en mer avec les malheureux et on ne les revoit jamais plus. J'ai juste voulu protéger Nassim de la sirène, rien d'autre !
— Tu seras donc d'accord pour lui rendre son cœur ?
— Par la bave de mon crapaud, certainement pas ! Son cœur est en sécurité, temps qu'il est sous ma garde ! Par contre, si tu retrouves mes yeux, je serai à nouveau capable de le protéger d'Ava. Je pourrai alors sereinement lui rendre son cœur.
Auriana accepte. Après tout, elle n'est plus à cela près ! En plus, elle est émue par l'histoire de Sylvera. C'est une évidence : la sorcière est amoureuse de Nassim, même si elle préférerait manger son chaudron, plutôt que de l'admettre.


7) La fée voleuse.
L'antre de Robine est connu de toutes les fées et créatures magiques, tellement elle sort de l'ordinaire. C'est en effet dans la cheminée d'une vieille maison du siècle dernier qu'elle a aménagé un magnifique appartement. Elle l'a protégé des flammes grâce à un sort de protection, qu'elle a dérobé aux fées du feu. C'est cette audace qui lui a d'ailleurs valu le début de sa notoriété.
Depuis, sa célébrité ne fait que de croître, au rythme des cambriolages farfelus qu'elle commet, aussi bien dans le monde magique que dans celui des humains. Cela intrigue d'ailleurs Auriana : qu'est-ce qui peut bien pousser une fée à voler les yeux d'une sorcière ? Elle n'a pas vraiment le temps de creuser la question, que déjà Robine l'accueille.
— Tiens, une future ex-fée ! À ce que les gnomes racontent, tu vas bientôt toi aussi devenir une paria. Si tu cherches un nouvel emploi, tu as frappé à la bonne cheminée ! Tu sais, on manque toujours de mains-d'œuvre dans mon secteur d'activité, déclare-t-elle, en souriant d'un air entendu.
— C'est gentil, mais non ! En fait, je viens pour te demander de rendre ses yeux à Sylvera.
— Pourquoi ferais-je cela ?
— Pour te faire pardonner de le lui avoir pris, par exemple !
— J'en avais peut-être plus besoin qu'elle ! Qu'en sais-tu au fond ?
— Je serai bien curieuse de t'écouter m'expliquer cela !
— En fait, c'est compliqué !
— Cela tombe bien ! Comme tu l'as souligné, je n'ai pas beaucoup de travail en ce moment ! J'ai donc tout le temps nécessaire pour que tu me racontes.
— Figure-toi qu'au départ, si j'ai fait cela, c'était pour rendre service à quelqu'un d'autre qu'à moi-même ! Depuis, ma vie n'a jamais été aussi compliquée : ça m'apprendra à me laisser attendrir !
La fée voleuse explique alors qu'il y a environ dix ans, au hasard d'une promenade dans la forêt des lutins aux trèfles, elle est tombée sur une enfant humaine de cinq ou six ans, qui venait d'arriver là par hasard. Gabrielle, c'est son nom, venait de tomber dans un des puits de liaison qui permettent de voyager entre le monde des humains et celui de la magie.
— Je ne suis pas très sentimentale d'habitude, mais cette petite m'a déchiré le cœur. Elle appelait son frère à l'aide, en se cognant à droite et à gauche, car elle n'y voyait strictement rien !
— Elle était aveugle ?
— Oui, à cause de ses brutes de la douane elfique, qui venait de lui confisquer la vue !
— Mais pourquoi faire une chose pareille ?
— Même si Gabrielle est arrivée dans notre monde par accident, pour eux, elle n'était rien d'autre qu'une resquilleuse entrée illégalement sur notre territoire. Ils se sont donc contentés d'appliquer bêtement leur procédure, en la rendant aveugle, pour qu'elle ne puisse voir aucun secret magique.
— C'est aussi bête que cruel !
— Exactement ! C'est pour cela que j'ai voulu l'aider. Tu sais très bien que notre univers est vraiment dangereux pour les humains, lorsqu'ils y pénètrent sans personne pour les protéger. Alors pour une enfant, sans pouvoir et qui en plus est aveugle, je ne te raconte même pas ! En volant les yeux de Sylvera, j'espérais pouvoir lui rendre la vue.
— Qu'est-ce que cela a donné ?
— Rien ! Les yeux de la sorcière ont refusé de voir pour Gabrielle. Depuis ce jour-là, elle est donc coincée ici, sans sa famille et sans rien y voir.
— Mais pourquoi ne la renvoies-tu pas chez elle ?
— Il faut une clé des mondes pour un tel voyage et je n'en ai pas !
Auriana sourit alors largement.
— Si je t'en dégote une, me rendras-tu les yeux de la sorcière ?
— Sans aucun doute : tu as ma parole de voleuse !

8) Tout refaire à l'envers.
La fée-génie s'envole immédiatement. Elle a enfin la solution à son drôle de voyage : le vieux collectionneur possède une clé des mondes ! Elle va vite frapper à sa porte. Après lui avoir fait jurer mille fois qu'elle allait vraiment lui rapporter sa bouteille, il accepte de lui donner la clé des mondes, qu'il avait accrochée comme décoration dans sa cuisine.
Auriana s'empresse alors de retrouver Robine, qui tient parole et lui rend les yeux de Sylvera. Tout heureuse de pouvoir enfin y voir clair, cette dernière va trouver Nassim et lui replace son cœur au creux de la poitrine. Maintenant qu'il ressent à nouveau, il n'a plus besoin de la bouteille, qu'il redonne à Auriana, pour qu'elle la rapporte au vieux collectionneur. Celui-ci est ému aux larmes. Il tient immédiatement parole et lui donne la dent en or.
Le lendemain matin, Auriana s'envole vers le tribunal et dépose la précieuse canine à la barre, sous les yeux du juge, de Nathan et de toutes les souris. Tous semblent très excités, mais aucun d'entre eux n'explique pourquoi. C'est finalement Auriana qui parle :
— Que se passe-t-il ? J'ai bien fait ce que vous attendiez, non ?
— C'est indéniable, approuve le juge. Vous en avez même fait beaucoup plus ! ajoute-t-il, bien mystérieusement.
— Comment cela ?
— Grâce à vous, un homme peut retrouver l'apaisement en écoutant son amour perdu ; un marin peut de nouveau ressentir l'appel de la mer et une petite fille vient de retrouver sa famille. Et tout cela est sans compter que désormais, nos amies souris sont définitivement à l'abri de toute mauvaise fortune ! Assurément, vous avez réparé bien plus que les dégâts occasionnés par la réalisation de ce souhait malheureux.
— Merci, balbutie alors Auriana.
— Avant de vous laisser voler vers de nouvelles aventures, je me dois néanmoins de vous faire part d'une demande surprenante qui est arrivée très tôt ce matin au service de révocation des souhaits. Elle vous concerne directement.
— Euh, oui... Je vous écoute, répond la fée-génie, avec un peu d'inquiétude.
— Il se trouve que Peter Fino ne veut plus perdre ses dents. Il a exprimé la volonté de garder définitivement sa dentition, du moins jusqu'à être suffisamment âgé pour qu'elle décide de tomber par elle-même !
— Quoi ? s'exclame vivement Auriana. J'ai fait tout cela pour rien ?
— Bien au contraire ! Il se trouve que Gabrielle, la jeune fille qui a pu regagner sa famille grâce à votre périple, est la petite sœur de ce garçon. Quand elle a disparu, il était encore fort jeune et s'en est trouvé très affecté. En bon frère, il a alors tout essayé pour la retrouver et a fini par croire à une légende de chez lui, qui veut que lorsqu'on jette une pièce d'or dans une fontaine, tous ceux qui nous manquent finissent par revenir. En formulant son drôle de vœu, il voulait juste s'assurer d'avoir toujours assez d'or pour invoquer la magie des fontaines de son pays. Il faut croire qu'il a eu raison de vouloir force la chance !
Auriana ne sait pas quoi répondre.
— Pour son plus grand bonheur, il est tombé sur la fée-génie la plus perfectionniste qui soit, qui préférerait perdre ses ailes que de refuser le vœu d'un enfant ! Je compte sur vous pour régler cette histoire dentaire et vous déclare définitivement innocente. Vous êtes libre comme l'air, vous et vos ailes ! Et surtout, continuez de croire aussi fort à la magie des enfants : cela fait de vous une fée-génie réellement géniale !
Auriana sourit. Maintenant, elle ne veut plus qu'une seule chose : enfin pouvoir essayer son magnifique chapeau violet.
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Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Merci pour cette belle lecture ! Mon vote !
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Virginie NIESEN-MEYER · il y a
Très, très chouette ! Merci pour ce très beau conte.
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Armelle Fakirian · il y a
Un très beau conte de fées, subtil, teinté d’humour et de bonne humeur. Bravo !
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La Nif · il y a
C'est un vrai bonheur que la lecture de ce conte frais, drôle et bien tourné. Bravo pour votre imagination qui a su emprunter juste ce qu'il fallait à la tradition des contes, où se cotoient les fées, les elfes, les animaux et les humains
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Carl Pax · il y a
Un conte joliment raconté avec fraîcheur et un humour léger. Les dialogues sont bien faits, avec des jeux de mots intéressants et imagés et le détournement réussi des expressions, avec des idées ingénieuses.
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Ginette Flora Amouma · il y a
J'ai l'impression d'avoir visité le pays des fées et des génies .
Quel merveilleux voyage !

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Aëlle GUTBUB · il y a
Une histoire géniale. Que d'imagination ! Bravo !
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Joëlle Brethes · il y a
On suit cette charmante petite fée, de péripétie en péripétie, avec grand plaisir...
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Chris BÉKA · il y a
Facétieuse description de l'effet domino. Et de la loi de la cause à effet !

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