La faute de Madeleine

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) " Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " C'est écrire qui est le véritable plaisir, être lu n'est qu'un ... [+]

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La première fois que nous nous sommes parlé, c'est à la boulangerie, j'avais oublié mon masque, spontanément, elle en avait sorti un de son sac et me l'avait offert. Depuis, j'ai pris l'habitude de rendre visite à cette dame aimable et discrète, âgée de quatre-vingt-quatorze ans. C'est ma BA hebdomadaire qui me coûte parfois. Mais quand Madeleine m'ouvre la porte, son visage rayonne et c'est affairée parmi des ouvrages de broderie ou de tricot qu'elle dit son plaisir à m'accueillir. Je regrette alors d'avoir vu une contrainte dans cet engagement et me le reprochai plus encore quand je compris que ses anciens amis disparaissant tour à tour, j'étais la seule personne avec qui elle avait noué quelques contacts depuis des lustres.
Le temps faisant, je me suis même surprise à attendre nos conversations à bâtons rompus, lesquelles ne franchissent pas la limite, d'instinct codifiée, des relations sociales : on parle en prenant soin de ne rien se dire. Se dévoiler est de l'ordre de l'intime, et pour elle comme pour moi, le voisinage ne justifie pas les confidences. Je sais seulement que Madeleine est veuve depuis vingt ans.

À chaque rencontre, la vieille dame s'applique à me convertir aux mystères du point de nœuds ou des torsades et loue les joies ineffables du travail manuel. Je souris de ce prosélytisme singulier. Mais c'est surtout pour bavarder qu'elle m'attend et la conversation commence rituellement ainsi :
— Qui donc est mort ces derniers jours ? J'ai entendu les cloches sonner...
— Monsieur Durand. (j'ai pensé à me renseigner auparavant) Je ne le connais pas.
— Ah ! il est mort ! mais si, vous le connaissez ! c'est le fils d'André. Sa femme, c'est une fille Martin, ils habitaient au coin de la rue...
Et la malle aux souvenirs est ouverte. Je m'efforce de suivre les méandres des explications, mais nous évoquons des générations différentes... C'est un jeu où je perds à chaque fois, généralement, je déclare forfait en m'exclamant « Ah oui !... », ce qui la satisfait.
Madeleine est intarissable sur l'histoire locale, elle déroule sans hésitation la généalogie de telle ou telle famille, décrit avec précision la configuration des lieux « avant guerre », cet « avant guerre » qui revient inexorablement dans nos discussions. J'appris ainsi que l'actuelle école maternelle avait été « avant guerre » une synagogue, qu'une parcelle du cimetière était réservée « avant guerre » aux défunts de confession juive...
— Il y a un mur aujourd'hui, le cimetière israélite est clos. Il faut demander les clés en mairie...
— Le médecin de la famille, c'était le docteur Bernstein...
— J'étais amie avec Léa, ses parents tenaient le grand magasin de vêtements...
Elle s'arrête à ces mots, ce que j'expliquai d'abord par sa réserve naturelle. Ce ne sont que des débuts d'histoires, des souvenirs effleurés. J'y vis aussi les failles du grand âge. Quelques réminiscences fugaces et son esprit s'échappe, elle oublie ma présence, perdue dans cet autrefois qui la tourmente. Son visage se fige sur les images fulgurantes qui traversent sa mémoire, un silence s'installe que je n'ose rompre trop vite tant la pâleur de son visage trahit un trouble indicible. Ce passé, je le soupçonne pourtant bien ancré en elle, mais la vieille dame se refuse à le raviver avec des mots. La parole est trop lourde de sens. Dire, c'est concrétiser ce qu'on voudrait n'avoir jamais vécu. C'est expliquer, c'est parfois se justifier et j'en déduisis que Madeleine gardait en elle des blessures secrètes.
Alors, pour atténuer le flux d'émotions, je finis par intervenir en parlant de la pluie et du beau temps, des prochaines vacances ou du programme télévisé.
Elle saisit aussitôt la perche tendue :
— La reine Elisabeth... nous avons sensiblement le même âge... Toutes ces obligations auxquelles elle se soumet encore...
Et nous voilà déclinant la dynastie des Windsor.

Mais ce jour-là, je l'ai trouvée différente, le sourire d'accueil était forcé, sa voix, un souffle qui m'inquiéta.
— Vous allez bien, Madeleine ?
— Mais oui ! Regardez, j'ai commencé ce pull pour enfant, je l'enverrai à une association caritative... C'est une jolie couleur, n'est-ce pas ?...
Et soudain, très vite :
— Il faut que je vous parle... Puisqu'il n'y a plus de curé, c'est à vous que je veux me confesser.
Gênée, j'ai plaisanté en m'efforçant de rire, j'ai même menti pour lui souffler un autre sujet de conversation.
— Madeleine, vous êtes en bonne forme ! votre dernier examen cardiaque ne révèle rien d'anormal pour une personne de votre âge ! C'est le mauvais temps qui nous démoralise.
D'un geste agacé, elle m'a fait signe de me taire, le visage grave.
— Écoutez-moi...
Le ton était impératif, mais sa voix s'est voilée un peu plus. Alors, j'ai écouté...
— Je suis responsable de la mort de cinq personnes, m'a-t-elle asséné de but en blanc... Je ne peux plus taire ce drame.
Elle me fixait, m'enjoignant de croire à la réalité de ses propos.
— C'était en 1942... en juillet... j'avais quinze ans... je profitais des rayons du soleil dans notre jardin qu'un grillage séparait du trottoir. Un couple est passé, des jeunes gens qui se tenaient par la main... La curiosité m'a fait pousser le portillon. Ils étaient à une vingtaine de pas, mais j'ai reconnu Marc, le frère aîné de Léa, accompagné d'une certaine Odette dont mon amie m'avait parlé. Elle s'était réfugiée chez eux, venue de je ne sais où... une très jolie fille. Léa m'avait dit qu'elle avait ensorcelé son frère. Ces deux jeunes ne portaient pas l'étoile jaune imposée quelques semaines plus tôt... Ils riaient, oubliant l'époque et les risques à s'afficher ainsi. Depuis plus d'une année déjà, la boutique de vêtements était fermée et une inscription, « magasin juif », était placardée en vitrine. J'étais amoureuse de Marc comme on peut l'être à quinze ans, il me connaissait depuis l'enfance, j'allais fréquemment dans sa famille retrouver Léa, elle venait chez mes parents... Mais cette Odette ! à peine quelques années de plus que moi ! Et si belle, si sûre d'elle !... Je l'enviais. Marc ne me voyait plus, il n'avait d'yeux que pour elle... Oui, je peux bien l'avouer aujourd'hui, c'est la jalousie qui me fit parler... Je les épiais encore quand notre voisin, monsieur A., est sorti de chez lui. Il n'avait pas remarqué ces jeunes gens, mais, me voyant alors, il a suivi mon regard. Mes parents se méfiaient de lui. « Il est sournois, certains l'ont aperçu entrant avec assurance dans les locaux de la Gestapo. » Et c'est pourtant à lui que j'ai fait cette remarque, les yeux fixés sur le couple qui se dirigeait vers la gare : « Ils n'ont pas l'étoile jaune ! ». « C'est bien le fils Weill, du magasin ? » m'a-t-il demandé, mine arrogante, méprisante. J'ai acquiescé. Il les a longtemps regardés s'éloigner sans plus me parler, puis il est rentré chez lui... Le lendemain, Léa, ses parents, son frère et Odette étaient arrêtés.
Ces paroles me tétanisèrent. J'imaginais l'adolescente bafouée, intraitable, pourtant c'était une frêle vieille femme qui me parlait...
— Mes parents n'ont jamais rien su des mots échangés avec cet homme. Mais leur méfiance était fondée. En octobre de la même année, on retrouva ce monsieur A. exécuté d'une balle dans la nuque, une marque de la résistance qui lui attribuait d'autres trahisons.
Madeleine se tut, les yeux embués de larmes. Puis, le souffle court, elle ajouta comme pour se convaincre elle-même :
— Je les ai envoyés au four crématoire... mon amie Léa et toute sa famille...

Comment réagir après une telle révélation ? Que dire ?
Ébranlée par ces mots imprévisibles, je me suis efforcée d'atténuer sa responsabilité.
— Madeleine ! c'était cette terrible période, les décisions nazies...
Elle a fait, de la tête, un signe de dénégation.
— C'est moi qui suis à l'origine de leur arrestation... et le voisin qui les a dénoncés à la Gestapo.
— Vous dites que lui-même avait les yeux fixés sur le couple...
— C'est moi qui les regardais avec insistance, lui ne les avait pas vus, c'est moi qui ai signalé l'absence de l'étoile jaune, les désignant ainsi comme Juifs... j'ai même précisé le nom de Marc... j'aurais pu dire qu'il s'agissait d'autres personnes.
— Vous aviez quinze ans.
— Léa aussi avait quinze ans... L'âge n'est pas une excuse. J'ai agi par orgueil, pour me venger du désintérêt de Marc. Je rêvais du grand amour, il me considérait comme sa petite sœur. C'est consciemment que je l'ai dénoncé, mais je ne voulais que le blesser, l'avilir... j'ignorais alors la tragédie que mes paroles déclencheraient.
Ils ne portent pas l'étoile jaune... Cette phrase m'obsède...
— Vous l'avez prononcée sans réfléchir...
— Ai-je vraiment agi étourdiment ? Ou est-ce que j'ai utilisé ce voisin comme alibi ? Aujourd'hui encore, je m'interroge... Ce dont je suis certaine, c'est que je voulais faire mal à Marc et à cette fille... Mais je n'avais pas mesuré toute la portée de ma dénonciation... Juste quelques mots qui depuis, me rongent avec la malignité d'un cancer...
L'effroi... je l'ai ressenti en apprenant leur arrestation, c'est là que j'ai compris, et plus tard, on m'a dit... Auschwitz, les camps de la mort... Si vous saviez le poids du remords que je porte depuis si longtemps...
Il y eut un long silence. Que devais-je faire ? Que dire ? Je savais que toute parole serait vaine, je demeurai figée, interdite. Je n'avais connu qu'une époque protégée, loin des drames, je ne pouvais accuser une personne qui, elle, avait vécu un temps d'horreurs et de suspicion. Je ne pouvais pas davantage l'innocenter : Léa et Madeleine, je les devinais dans la curiosité, les rires complices et même les impertinences de mes élèves de troisième.
Recroquevillée dans son fauteuil, la vieille dame m'apparut terriblement vulnérable. Sans doute avait-elle beaucoup ri avec Léa, fait des projets, s'efforçant d'oublier la guerre... Mais ce n'était plus la même personne.
Elle avait repris le fil de ses pensées :
— Les gens qui me connaissent me saluent, me respectent, me proposent leur aide. Pour un peu, ils me féliciteraient d'avoir 94 ans. Comme si cette longévité, je l'avais bien gagnée ! Quelle erreur ! toutes ces années, c'est ma punition, le ciel me contraint à vivre pour expier... Je vis avec cette tache collée à moi. Et plus je vieillis, plus elle est tenace...
Si je m'étais confiée à mes parents, ils m'auraient regardée comme vous maintenant, effarés, effrayés...
— Et à votre époux ? Vous ne lui avez jamais rien dit ? Vous avez vécu ensemble plus de cinquante ans...
— Comment aurait-il réagi ? Lui-même, détenu politique, avait connu le camp du Struthof. Je crois qu'il m'aurait rejetée... À sa mort, les derniers liens familiaux se sont rompus... Je me suis isolée dans mon appartement, vivant et revivant ces quelques instants qui avaient détruit cinq personnes et dévasté mon existence... Un échange qui a duré moins de deux minutes et j'étais coupable à vie... vouée à une solitude étouffante, peuplée de cauchemars...

Nous avons parlé encore longtemps, j'ai essayé de l'apaiser, d'amoindrir son rôle. En vain. Depuis quatre-vingts ans, elle vivait avec ce drame et ressassait sa culpabilité, écartelée entre le désir de se dénoncer pour soulager sa conscience et l'indignité qui la condamnerait si elle révélait sa faute.

Il était tard quand je la quittai. Je traversai la nuit opaque et déserte, j'avais oublié le couvre-feu, une sirène au loin déchira le silence, le hurlement soudain m'inquiéta, les battements de mon cœur s'affolèrent, mais je revins vite à la réalité. Une ambulance sans doute emportait un malade à l'hôpital le plus proche.
Je m'endormis difficilement, me reprochai d'avoir laissé Madeleine seule. La nuit est un tunnel angoissant pour les personnes âgées, pour mon amie, ce devait être un gouffre sans fond.
Je ne la revis pas les jours suivants, étant moi-même touchée par la maladie.
Moins d'une semaine après ses confidences, j'appris que Madeleine s'était endormie pour toujours. Le voisinage s'en est ému, ne soupçonnant pas la part d'ombre de cette dame si affable.

Certains cicatrisent par le silence une vie de drames ou de frustrations ; elle, avait cadenassé au fond de sa mémoire une blessure inavouable. Pour feindre l'estime de soi et s'habiller de respectabilité, on tait l'innommable.
Et puis on parle de la pluie et du beau temps.
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Eva Dayer  Commentaire de l'auteur · il y a
Mon père m'avait raconté ce fait : 1942, il traversait la ville en compagnie de deux jeunes, frère et soeur, venus de je ne sais plus où. Eux portaient l'étoile jaune. Et mon père a ''senti'' le regard hostile d'un habitant. Le lendemain, le frère et la soeur étaient arrêtés.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien menée, énigmatique et émouvante !
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Eva Dayer · il y a
Merci d'être passé, Keith !
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Laurence Debril · il y a
Un texte très fort, qui prend aux tripes, les remords, sujet inépuisable, bravo Eva pour votre traitement.
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Eva Dayer · il y a
Un grand merci, Laurence !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Un texte en tous points remarquable, et d'abord par sa sobriété et comme l'a dit Carl plus bas, par sa modestie. Merci, Eva.
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Eva Dayer · il y a
Un commentaire qui me touche. Un chaleureux merci, Pierre-Yves !
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Joan E. · il y a
Le poids des mots. Quelques secondes parfois suffisent à changer le cours du destin. Très belle plume.
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Eva Dayer · il y a
Des mots prononcés trop vite... ou parfois, ceux qu'on ne trouve pas... Merci Joan ! :)
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Izia FRANK · il y a
Les témoins de cette période troublée sont de moins en moins nombreux. Madeleine et beaucoup d'autres, ont vécu puis emporté avec eux leurs secrets, leurs fardeaux. En ce qui concerne Ada, l'histoire ne dit pas si elle veille toujours, insouciante ou tourmentée par quelque remords.
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Eva Dayer · il y a
Sans doute a-t-elle aussi enfoui ce souvenir ...
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jusyfa julien · il y a
Une histoire fort prenante, la plume tres fine permet d'être présent sur les scènes, de voir les personnages et d'entendre leurs échanges. Autrement dit votre œuvre est d'une remarquable qualité littéraire .
J'ai beaucoup aimé.
Julien.

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Eva Dayer · il y a
C'est très gentil et très généreux :) Plein de mercis, Julien !
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Daisy Reuse · il y a
Les maux du passé tellement bien écrits avec vos mots. Bravo !
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Eva Dayer · il y a
Un grand merci, Daisy !
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RichardTri Peucelle · il y a
Touchante histoire que cette vielle dame confie avant de mourrir, comme si elle attendait ce moment pour partir libéree.
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Eva Dayer · il y a
Oui, se libérer enfin de ce poids qui l'a empêchée de vivre pleinement . Je vous remercie de votre fine lecture ...
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Alban Deroux · il y a
Un texte habituellement hors de mon champ habituel mais qui est tellement réaliste et tellement bien écrit qu il faut absolument le lire ! Bravo !
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Eva Dayer · il y a
C'est un grand plaisir que de lire votre commentaire , merci Alban !
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Ninn' A · il y a
quel souvenir/secret effroyable, effectivement. combien de personnes ont vécu/vivent avec des pensées/paroles/actes cachés au plus profond d'un puits ? votre texte est prenant, les conséquences d'une jalousie et des paroles d'une gamine de 15 ans, terrible affaire... mais comme vous le dites, on passe à autre chose, on cause de la pluie et du beau temps, c'est plus facile, également pour la personne à qui l'on se confie. à part ça, quel temps aujourd'hui par chez vous ? chez moi soleil et vent frais (je blague). Bonne journée, Eva, et bonne route à vote texte.
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Eva Dayer · il y a
Merci pour toutes vos réflexions, Jeanne ! bonne journée également !

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