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Victor Fleury

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Tout est affaire de concentration. D’intériorisation aussi, car la foule des badauds est très bruyante. Elle diffuse une agressivité malsaine dont doit se dispenser le véritable artisan. Je dois m’adapter à chaque cas pour réussir. Ils arrivent en calèche. Certains sont cagoulés : dans ce cas, mon temps de réaction doit être plus rapide quand je découvre, après qu’ils soient montés sur l’échafaud, leur identité. S’ils se tiennent debout et que je vois leur visage de loin, alors je peux mieux me préparer. A chaque type de condamné son sévice, et c’est ma lourde responsabilité que de choisir avec soin celui qui magnifiera au mieux la victime. Quelques exemples vous aideront à mieux saisir ma démarche.

Prenez la princesse d’Armance, une jolie petite poupée tout juste sortie de l’adolescence, qui pleurait toutes les larmes de son corps en montant jusqu’à moi. Les spectateurs, pleins d’une rage folle suintante de jalousie, lui lançaient les immondices les plus sales, dans l’espoir de la faire choir de son piédestal de jeunesse, de pureté et de noblesse. Ces bassesses m’insupportent, aussi ai-je déployé tout mon art pour faire taire ce parterre de bêtes. Délicatement, j’ai mis à nu la belle princesse. Son corps d’albâtre contenta les animaux vulgaires, qui mirent fin à leurs meuglements pour jouir de ce mignon spectacle. Afin de la mettre un peu plus en valeur, car elle se tenait trop recroquevillée, j’ai cloué ses membres frêles sur une croix. La tête en bas, sa magnifique chevelure se déversait à terre comme une cascade fraîche. Ses chevilles menues étaient chacune maintenue par le fer à l’extrémité d’un bras de la croix, et ses jambes musclées se trouvaient immobilisées dans un saut figé, en un grand écart inversé. Enfin, je terminais de la sacraliser en lui ôtant les deux yeux, doucement, après lui avoir brisé la mâchoire pour qu’elle ne crie pas. Elle pleurait à présent des larmes de sang comme une sainte martyrisée des temps antiques. Elle était parfaite, enfin. Et je savais mon triomphe car sur la Place des Supplices, pourtant si grande et si peuplée en ce jour, il n’y avait plus de bruit, mais des faces frappées de stupeur et d’adoration.

Le général de Lirmard avait eu la tête couverte jusqu’à la montée des marches : je n’avais disposé que de très peu de temps pour choisir ma composition. Quel diable d’homme, ce général, c’était la seconde fois qu’il marchait vers sa mort ! Le Comité avait déjà, deux années auparavant, obtenu son exécution. Il avait été confié aux bons soins d’un autre bourreau, une vieille légende du métier que nous surnommions « la Faucheuse », car il semblait exercer depuis une éternité. Ce dernier avait dépecé de manière nette et propre le général de Lirmard et le spectacle avait été inoubliable, paraît-il.

J’ouvre une parenthèse ici, car je ne voudrais pas que le lecteur pense déceler dans cette dernière phrase un sentiment de jalousie. Je récuse cette interprétation de mes propos, car je ne me sens pas le moins du monde menacé en mon professionnalisme par mes confrères, et encore moins par des anciens dont la réputation a pu être soigneusement modelée par les années et les exagérations des ivrognes. De plus, ce qui m’importe, quant à moi, c’est avant tout la relation qui se tisse avec le supplicié. Je puis vous assurer que la princesse d’Armance est morte heureuse, épanouie, totalement fusionnée avec son rôle de vierge magnifiée par le sang et les souffrances. Je sais bien que la populace ignare ne goûte pas forcément ce qui plaît à la victime, et que certains de mes chefs-d’œuvre resteront ignorés, leurs plus belles envolées ayant été consacrées à des individus décédés quelques minutes ou quelques heures plus tard. Vous comprenez à présent quelle indifférence pouvait m’inspirer le qu’en-dira-t-on et les comparaisons malvenues.

Sauf que... J’avais déployé tous mes talents pour le général de Lirmard, en veillant toutefois à le conduire à une mort certaine puisqu’il avait déjà réchappé une fois au supplice. Conscient de l’effet grandiose que produisait sa voix de stentor, toujours pleine de défis et d’idéaux, j’avais épargné ses cordes vocales afin qu’il puisse rugir ses dernières malédictions, ses ultimes déclarations de patriotisme et d’amour pendant que j’œuvrais. Ses cris scandaient mon travail et remplissaient la place d’une atmosphère orageuse propre aux instants épiques. Je comprenais pourquoi l’autre bourreau avait choisi de le peler. Son corps ruisselant, saillant de muscles à vif, était le réceptacle naturel, l’illustration et la correspondance adéquate pour cette voix tonitruante. Afin de ne pas seulement reproduire ce qu’avait déjà pu faire mon prédécesseur, j’avais fait gonfler et étirer les membres du général grâce à une huile de ma fabrication, à usage interne, qui avait mué Lirmard en un superbe colosse vermillon.

Sauf que... Lorsque sa voix cessa de tonner, lorsqu’il fut temps de lui donner le coup de grâce, son dernier râle, infime, me parvint. Je crus – mais était-ce vrai ? – l’entendre me dire :

— Ma fin est belle. Merci, la Faucheuse...

À cause de ces mots, l'ultime coup fut raté : trop brutal. Je le tuais sans finesse car une rage sourdait en moi. Je comprenais que le général avait usé de son ultime souffle, non pour me remercier de mon art à son endroit, mais pour rendre hommage à celui de La Faucheuse, qu’il avait subi deux années auparavant. La déception me submergeait cruellement. Quelqu’un d’autre avait donc le privilège d’être le meilleur bourreau de la capitale ! Quelqu’un me surpassait à un point tel que son souvenir venait effacer mon action présente en son point le plus prenant, en son apothéose !

De retour dans mon atelier, je me mis tout d’abord à sculpter un navet dans lequel je gravais le visage du général de Lirmard. C’est une habitude, que dis-je, une tradition à laquelle je ne me soustrais jamais. Je profite de ce que les traits de ma victime soient encore frais en ma mémoire pour les immortaliser dans la chair d’un navet que je plonge ensuite dans un bain de sel afin de le conserver. Ce n’est pas qu’une lubie ou une manière de me constituer un tableau de chasse. Tous ces visages, à jamais gravés dans cette matière blanche, sont autant de façons de me rappeler de mes ouvrages précédents, de me remémorer leurs défauts, leurs imperfections, leurs victoires et ce que je dois améliorer. Sans ces navets devenus faces, je n’aurais pas pu me surpasser sans cesse et devenir le bourreau le plus...

Le plus… quoi ?! Sans retenue, je rejetais sur ma table de travail le navet-Lirmard. Je n’étais qu’un bourreau parmi les autres, du moins tant que la Faucheuse vivrait ! Je désespérais de le rencontrer et de me rendre compte, soit qu’il s’agissait d’un médiocre, soit qu’il était bel et bien un maître de notre métier. Dans le premier cas, cela signifierait que les suppliciés ont un goût tout aussi mauvais que celui de la plèbe, et que tout ce que j’imaginais avoir construit n’était en fait que néant. Dans le second cas, je me verrais supplanté, et cela, je ne le supporterais pas. Il me fallait en avoir le cœur net !

Sans même prendre le temps de revêtir mes effets civils, je plongeais dans la rue et nageait dans le flot des passants. Je me rendis chez un de mes confrères dont j’estimais le travail, bien que je fusse conscient de son infériorité. C’était un bon artisan, voilà tout, et non un archange de la pince, comme je prétendais l’être. Il était beaucoup moins misanthrope que moi et assez bien introduit dans le milieu des bourreaux de la capitale. Quand je lui parlai de la Faucheuse, son visage se ferma.

— Il est comme toi, dit-il, jaloux de ses secrets, et il a en horreur la fréquentation de ses semblables. Je doute que tu puisses le rencontrer.

Ces mots me firent mal, et je me rends compte que j’insistais alors maladroitement pour entendre le contraire de ce qu’il essayait de me dire. C’était un brave homme, et il ne voulait pas achever tout à fait mon espoir.

— Je tenterai de le contacter par certains biais de ma connaissance, lâcha-t-il enfin. Après tout, peut-être n’est-il pas aussi inaccessible. Sans doute sa réputation d’ermite n’est-elle qu’une part de la légende que l’on tisse autour de cet homme...

J’allais repartir, heureux et plein d’illusions, quand la femme de mon confrère rétorqua à son compagnon :

— Pourquoi ne lui dis-tu pas ? Il ne verra jamais la Faucheuse. Toi-même, tu as cherché en vain à le rencontrer.

Cette maudite mégère était la voix du destin. Voici maintenant trois ans que je le cherche, ce rival, ce confrère, cette légende inabordable, et je n’ai pas pu seulement voir son visage de loin. Ma vie et ma santé mentale ont vacillé plus d’une fois, mais j’ai su obtenir cet entretien tant convoité. J’ai tué un membre du Comité en criant : « Vive le Roi ! »

Me voici à présent sur une charrette. Les cahots sur les pavés, les hurlements de la foule, tout cela m’est parfaitement égal puisqu’au loin, je vois l’échafaud qui s’approche, encore, encore...

Je vais lui parler. Il m’attend, même !
Me voici, la Faucheuse !



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Lyriciste Nwar · il y a
Super cool le texte
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Max Amarth · il y a
J'ai adoré je découvre ce site à l'instant la première nouvelle que j'ai lu était bien mais alors celle-ci était magique ^^
qu'on appel burton ^^

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Lilith · il y a
Sympa! J'aime beaucoup la chute, bravo à l'auteur! J'ai eu tout plein de frisson, brrrr...
D'ailleurs, j'ai écrit une nouvelle du même style, étant débutante, j'apprécierais avoir un avis :)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/plume-rouge

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Victor Fleury · il y a
Merci ! Un film ? Pourquoi pas ! Si quelqu'un a le numéro de Tim Burton, faites passer !
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J.D.Flyman · il y a
Bonsoir Vyl Vortex.
Votre récit est. ..énorme !
+1 et si je le pouvais. ..plus encore!
Même si vous ne venez pas souvent ici car je m ' aperçois de la date de publication à l ' instant, sachez toutefois que mes propos sont sincères.
Je vous souhaite une bonne soirée.

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Catherine Cvrt · il y a
J'aime beaucoup cette nouvelle, je suis triste de ne la découvrir que maintenant... Bon, vaut mieux tard que jamais, un "j'aime" en plus fait toujours du bien :) Comme vous semblez être assez performant dans le style angoissant, horreur etc, pourriez vous m'aider à améliorer, ou tout simplement lire ma nouvelle ? ( http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-reflet-2 ). J'ai peur que vous pensiez que je ne m'intéresse à votre oeuvre que pour pouvoir caser la mienne, mais en fait, c'est en voyant votre travail que je me suis dit que peut être, j'ai besoin de quelqu'un pour améliorer mes textes... Encore une fois, bravo pour cette intrigue et comme le dit Papyjack, avec un bon producteur, ce scénario serait parfait :)
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Papyjack · il y a
il faut en faire un film
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