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LA FALAISE

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Lena Ache

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Des pierres suspendues à des fils, tous bleus, dans ce bois de bouleaux, sur cette terre humide. La vieille regarde l'enfant, qui lui sourit de toute son innocence. Oui, la vie lui appartient, il va falloir faire gaffe, mais avec un peu de prudence, elle devrait grandir. Je n'ai donc d'avenir que dans les plaisirs que je peux tirer de mon anatomie, cette absence de sens me terrifie. Je me réveille.

Il est là, près de moi, dans ce lit immense, Kevin Britton. Sa belle gueule pas nette de branleur, son torse musclé de petite frappe. Jamais un homme n'a si peu habité son nom. Cette nuit, il ne s'est préoccupé que de lui, il s'est soulagé dans un râle et s'est endormi aussitôt. Pauvre idiote, qu'est-ce que tu imaginais, un barde envoûtant, un dieu celte, avec un nom pareil. Britton, comme Brittonnique, la langue de mes ancêtres. Et Kevin, un prénom que sa mère avait du trouver dans la bagnole sur la route de la maternité, en pensant au fils du voisin.

Il y a maintenant deux jours qu'on est arrivé dans cet hôtel-club. C'était un pari idiot, dégoter le meilleur prix, les pieds dans l'eau, en « all inclusive ». On côtoie des retraités, ou des jeunes couples sans enfants, des blancs classe moyenne qui calculent leur budget. Je vais me lever, j'irai me goinfrer au restaurant, puis bronzette près de la piscine, re-bouffe et la plage.

Je m'ennuie déjà, et c'est pas le baratin de cet abruti qui va me tirer de là. Il va me demander de lui servir de partenaire au tennis, je ne joue pas terrible, il va s'énerver, me traiter de nulle.

Voilà, c'est le soir, on est sur la piste de danse, un charleston, et puis cette valse:«Les amants de St Jean». Ma grand-mère ne supportait pas cette chanson et on savait tous pourquoi. C'était à la fin de la guerre, un peu avant le débarquement. Ils avaient dansé longtemps sous le regard admiratif de la foule. Ils formaient le plus beau couple de la commune, il la dépassait d'une bonne tête, c'était un bon danseur qui l'entraînait, de tourbillons en tourbillons. Mais c'était aussi un maquisard, un chef communiste. Quelle imprudence l'avait amené à venir ce soir là ?
Sans doute l'appel du cœur et du ventre, en ce solstice d'été. Avant l'aube, ils l'avaient arrêté, amené à Rennes, torturé et fusillé quelques jours plus tard. Dans la semaine qui suivit la libération, elle avait retrouvé la petite pute jalouse qui les avait dénoncés et lui avait tranchée la gorge. De cette nuit, ma mère était née, et avait grandi sous la protection bienveillante de son beau-père, frère d'armes du héros.

J'ai la nausée, des envies de meurtre. Un petit vieux me reluque, il me fait penser à mon grand-père paternel, je l'aimais beaucoup, il a enchanté mon enfance de ses histoires de marin, j'ai eu le cœur brisé quand il est mort.

L'île est aride, entourée de falaises abruptes, Seules des criques de sable fin à l'eau turquoise permettent la baignade, c'est mieux qu'une piscine, je n'aime pas les piscines.

Kevin Machin ne pense qu'à picoler et à draguer, avant la fin de la semaine, il va sûrement se prendre un poing dans la gueule. Celui-là est encore plus con que les autres, ne me dîtes pas que les sites de rencontres, c'est génial.

Mais un matin, il est arrivé. Il venait remplacer un jardinier qui s'était blessé en tronçonnant un olivier. Ce n'est pas sa beauté, c'est son corps noueux qui m'a impressionné, ses muscles tordus, ses énormes paluches, et ses yeux, d'un bleu aussi profond que l'immensité de la mer.

Il n'avait pas le type local, j'ai su que son grand-père était un pilote allemand, qui avait crashé son chasseur sur une plage au sud de l'île. Il avait épousé une catalane qui tenait un petit commerce. Erwin était son petit-fils, il en avait gardé le regard délavé qui contrastait curieusement avec son visage brun. Le soir même, il me faisait voir les étoiles.

Mais l'autre ne l'a pas bien pris, il se sont battus. Comme ils avaient tous les deux un peu forcé sur la tequila, le combat n'a pas été bien violent Et le lendemain, ils éraient copains comme cochons. Je n'ai jamais rien compris aux hommes, mais là, j'en ai eu vraiment marre.

L'inspecteur qui m'interroge a l'air bien fatigué, il a du passer sa vie dans un commissariat d'une grande ville, Madrid ou Barcelone, à traiter des affaires sordides. Il pensait être peinard jusqu'à la retraite dans ce coin perdu.

« Il conduisait trop vite, je lui ai dit, il n'a pas vu la flaque d'huile dans le virage, et la falaise est vraiment haute . Oui, il avait un peu bu. Non, on se connaît à peine, depuis un mois seulement. Qui prévenir ?Je crois qu'il a une sœur, que ses parents sont divorcés, Je ne sais pas plus, il faut me laisser, Monsieur, je suis terrifiée. »

Depuis qu'il avait loué cette bagnole, il prenait tous les jours la route côtière, et cette courbe en devers était vraiment propice. Papa était garagiste.

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