La face cachée de l'inconnu

il y a
7 min
12
lectures
0

...débute doucement dans l'écriture  [+]

Mes yeux s’ouvrent en grand. Et soudain nos regards se croisent. Je ressens une étrange impression de déjà-vu. Mais cela ne peut être qu’une impression, car non, je ne connais pas cet homme. Ce jeudi de juillet, je sors du tramway comme chaque jeudi à mon retour du travail. Je foule le sol du quai, et m’apprête à rentrer chez moi quand je suis déstabilisé par ce moment inattendu. 

Sur le coup je ne réagis pas. Je suis juste troublé, doublement troublé d’ailleurs, car d’habitude mes yeux se laissent volontiers aller à apprécier les femmes qu’ils rencontrent. Oui j'avoue que c'est devenu plus fort que moi, mais là, de façon inexplicable je suis pris par quelque chose de différent. Il s'agit d'un homme, d'un très bel homme en l'occurrence. Il m'apparaît évident que c'est un homme qui ne doit pas laisser beaucoup de femmes indifférentes vu son physique de tombeur. Et il semble en être conscient, et pleinement confiant en ses capacités de séduction. Malheureusement, pour moi il est tout ce que je ne suis pas et n'ai jamais été. Tout ce que j'aurais aimé être, sans doute, si la possibilité s'était offerte à moi. Une forme de jalousie est déjà présente en moi, mais pour le moment il y a autre chose qui m'interpelle. 

Tandis que le flot de voyageurs au pas toujours plus pressé se déverse sur le quai, l’homme qui a capté mon attention et qui traverse le quai d'une part et d'autre s’arrête, juste devant moi. 

Je remarque qu’il tient une cigarette encore éteinte à la main droite. Il est plus élancé que moi. Ses traits du visage sont fins, il est grand, les porte cheveux longs et bruns, attachés sous la forme d'une queue de cheval. Une barbe de quelques jours sur son visage lui donne un air encore plus charmeur. Il porte un pantalon en lin beige, une chemise blanche, bien cintrée, à manche courtes, le col grand ouvert et á ses pieds je vois des mocassins bleu marine portés sans chaussettes. Une paire de lunettes de soleil se laisse entrevoir de sa poche de chemise. Il a l'air détendu. Il m’adresse alors la parole. 

Je pense qu’il va me demander du feu.  Mais je me trompe, il sort un briquet de sa poche de l’autre main. 

« Bonsoir, excusez-moi, je cherche l'hôtel Best Plaza, vous savez où je peux le trouver ? me demande-t-il avant d’allumer sa cigarette et de libérer un gros nuage de fumée. 

Sa question est simple, et je connais la réponse. Mais je reste comme bloqué, paralysé par ce premier contact avec cet homme. Mon esprit vagabondant sans limites. 

— Euuh… 

Et après quelques secondes, je complète enfin.  

— Bonsoir, oui, oui je le connais, il se trouve tout près d’ici en fait ! C’est tout droit, puis sur la droite, à l’angle du grand boulevard. L'homme me regarde d'un air dubitatif.  
— C'est que je dois retrouver une personne et je ne voudrai pas lui faire faux bond vous voyez. 

 Quelqu’un ? Quelque chose me dit qu'il va s'offrir un 5 à 7 tranquillement alors que sa femme prépare le dîner. Je ne sais pas comment, mais je parviens à ajouter, 

— Si vous voulez, venez avec moi, c’est mon chemin. 
— Oh Merci ! Vous êtes sympa, j’étais persuadé que vous ne me répondriez pas, comme la plupart des personnes pressées par leur temps, et leur vie harassante ! 
— Pas de soucis !  
— Je continue à penser qu’ils vont finir par courir à leur mort à ce rythme ! dit-il en riant. Et moi à la mienne pensais-je, si je continue à lui faire la conversation avec le temps qui défile. Valérie n’aime pas quand je rentre tard sans la prévenir. 
— Vous ne devez pas être de la région j’imagine ?
— Vous imaginez mal, et si, sauf que le temps a changé beaucoup de choses ! 

En vérité, l’hôtel n’est pas vraiment sur mon chemin, dans mes souvenirs c’est un nouvel hôtel qui fait partie d'un nouveau lotissement, mais cela m’arrange un peu de ne pas lui dire la vérité, je veux juste essayer de comprendre pourquoi je suis si troublé par lui. 

Nous marchons quelques instants, côte à côte. Je n’ose pas lancer un sujet de conversation et attend qu’il le fasse. Il semble davantage à l’aise que moi pour parler aux inconnus. Il me pose alors une question que me trouble encore plus. 

- Et vous, vous êtes heureux ? 

Sa question est aussi perturbante qu’indiscrète. Elle me gêne, peut-être ne le devrait-elle pas. Mais je ne lui réponds pas sincèrement. 

- Oui, dis-je sans poursuivre davantage la conversation. Votre hôtel est au bout, je dois vous laisser ici.  

- Merci, merci d’avoir su me guider, si je peux me permettre ce dernier petit conseil, apprenez à vous laisser guider aussi la vie est courte, il faut aller au bout de ses envies ! 

- Au revoir dis-je lui tendant ma main mais me ravisant voyant qu’il ne la saisit pas. 

- Au revoir me répondit-il en finissant sa cigarette. Lui et son nuage de fumée nauséabond s’en vont au loin. Je vais enfin pouvoir reprendre mes esprits car mon cœur bat encore à toute allure. Je suis totalement troublé. Cela ne m’étais jamais arrivé. Du moins pas avec un homme. Mais je ne pense pas que je sois attiré par lui, c’est autre chose. Quelque chose que je n’arrive pas à définir. 

Je continue à marcher, songeur sur ce qui vient de se passer avec cette rencontre. Pourquoi m'a-t-il quitter en me donnant ses conseils. A-t-il senti que j'avais un problème à résoudre dans ma vie ? J’arrive au pied de mon immeuble. Cela fait maintenant 6 ans que je suis en couple avec Valérie, et que nous habitons ici, en proche banlieue parisienne. Nous avons vécu énormément de choses, et tout a commencé par un véritable coup de foudre. Je me souviens maintenant qu’effectivement la dernière fois que j’avais été troublé d'une façon aussi forte c’était lors de la rencontre avec Valérie. Mais aujourd’hui les choses ont beaucoup changé. Elle a beaucoup changé. Malheureusement. Comme tous les couples nous avons connu notre lot de problèmes mais nous les avons toujours ou presque toujours surmontés. Je crois ne pas me tromper. Le quotidien s’est installé au fil du temps pesant de tout son poids sur notre relation. Ces jours-ci Valérie n’est pas elle-même. Elle ne me parle presque plus, elle est très secrète, et il y a bien longtemps que nous n’avons pas fait l’amour. Cette situation devient pesante, d’autant que Valérie est étrange depuis qu’elle a appris qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants, nous avons tout essayé, en vain. Je lui ai dit que ce n’était pas le plus important. Je me demande maintenant si je n’ai pas eu tort. 

-Coucou chérie, je suis rentré ! dis-je en arrivant dans notre appartement.  

Je n’entends aucune réponse, ma femme ne me répond pas. Je parcours alors les différentes pièces de l’appartement à sa recherche. Je sais qu’elle est à la maison, j’ai aperçu ses clefs en rentrant. 

« Chérie, où es-tu ? Je suis là. Tu m’as manquée, il faut que je te parle de ce qui vient de m’arriver. » J’entends Valérie dans la salle de bain, elle prend son bain. Je m’aperçois que le dîner est déjà sur la table, et qu’il a refroidi. Valérie aurait donc déjà dîné. Cela me trouble. Quelle heure peut-il bien être ? Je pose ma sacoche dans le couloir et la rejoins dans la salle de bain. La vapeur a envahi l’endroit, il y a plein de buée. Valérie vient tout juste de sortir de son bain, une serviette enroulée autour de sa taille. 

-Alan, enfin ! Je commençais à m’inquiéter, dit-elle en me scrutant d’un regard hostile. 

-Désolé, j’ai eu quelques minutes de retard, j’ai du montrer le chemin à un inconnu répondis-je en sentant une forme de colère poindre en elle. 

-Alan, qu’est-ce que tu vas encore inventer ! Il est bientôt 22h. Et ce n’est pas la première fois, mais je ne vais pas commencer une nouvelle dispute avec toi me répondit-elle en me repoussant alors que j’essaie de m’approcher d’elle. 

Je me rends compte qu’elle a raison. Depuis plusieurs mois nous, n’arrivons pas à communiquer sans finir par nous accrocher. Et aujourd’hui c’est encore pire. Je ne comprends pas pourquoi. 

-Mais pourquoi tu t’énerves contre moi ? Je ne te mens pas, j’ai juste été retardé quelques minutes par cet inconnu. 

-Alan, je ne te reconnais plus ! Tu as tellement changé. Mon problème est là.  

J’essaie alors de m’approcher d’elle pour l’embrasser, mais elle me repousse. 

-Et cette odeur de tabac ?  Tu fumes maintenant ? Avec qui étais-tu ?   

Je me sens assailli par toutes ses questions. Je suis comme un enfant qui se fait gronder mais il ne sait pas pourquoi. Je suis perdu, j’ai l’impression que ma rencontre avec l’inconnu ne m’a pas aidé. Je contiens ce sentiment étrange qui monte en moi. Valérie se moquerait-elle de moi ?  

Tandis qu’elle nettoie le miroir qui est plein de buée afin de pouvoir se voir, j’y aperçois mon visage. 

Ce visage, qui se dévoile peu à peu, n’est pas le mien. Ma vue se trouble. Valérie me regarde tandis que je bégaye…  

- Mais…mais,,,,mais qui est-ce ? Ce visage, cette personne, ce n’est pas moi ! Je ne me vois pas. 

-Tu vois, toi-même tu le reconnais ! lâche Valérie satisfaite d’avoir eu raison. 

Mon cœur bat à toute allure. Il accélère encore un peu plus lorsque  je reconnais le visage que je viens de voir dans le miroir. 

-Ce visage, c’est celui de l’homme à qui j’ai montré son chemin ! L’inconnu de tout à l’heure ! Comment est-ce possible ? Qu’est-ce qu’il m’a fait ? Qu’est-ce qu’il m’a fait ?! criai-je en tapant mon poing fort contre le mur.  

Valérie me demande alors de me calmer. Mais c’est impossible, je ne peux pas accepter cela. Je dois comprendre, je dois retrouver cet homme, peu importe ce qu’il m’en coûtera.  

- Je te retrouverai ! 

Valérie me regarde l’air hébétée. Troublée, inquiète, et surtout impuissante face à mes réactions soudaines. 

Elle ne peut rien pour moi, c’est quelque chose que je dois élucider seul, par moi-même. Je vais dans la cuisine, attrape le couteau le plus aiguisé qui s’offre à moi, le glisse dans ma veste et quitte l’appartement en trombes. Je m’empresse d’aller à l’hôtel où l’homme m’a dit se rendre tout à l’heure. Je veux le voir tout de suite, pour qu’il me rende mon visage et que les choses reprennent leur cours normal. 

Qui est-il ? Pourquoi est-ce que je vois son reflet quand je me regarde dans le miroir ? Qu’est-ce qu’il m’a fait ? Je ne le sentais pas, je savais qu’il avait quelque chose de différent, j’aurai vraiment dû me méfier. Mes nerfs sont à vifs. J’ai soudain une folle envie de fumer une cigarette. Mais je n’en ai pas, puisque je ne fume pas. 

J’arrive aux abords de l’hôtel. Je m’arrête quelques instants afin de me calmer. Je reprends mon souffle, essuie mon front. Il faut que j’aie l’air présentable si je veux pouvoir entrer dans l’hôtel. Une fois calmé, j’entre dans le hall de l’hôtel, l’horloge affiche 22h22. 

Je m’empresse d’atteindre le comptoir de la réception. Un homme s’y trouve. 

- Bonsoir, je suis à la recherche d’une personne, s’il vous plaît c’est très important. C’est un homme, il a mon âge, il a à peu près ma taille, mais ses cheveux sont longs et il … 

-Attendez une minute monsieur, et je suis à vous, je termine juste une petite chose. 

Mes nerfs sont mis à rude épreuve, chaque seconde qui passe devient une seconde de trop pour moi. Mais j’attends que la minute s’écoule. Et ensuite, j’attends toujours, entre temps, mon regard se tourne naturellement vers l’ensemble des écrans de vidéo surveillance présents sur le côté, sous le comptoir de la réception. Je suis rassuré, je me dis que grâce à ces images nous pourrons retrouver mon mystérieux inconnu.  

-Merci d’avoir patienté. Que puis-je faire pour vous monsieur ? 

Je remarque une silhouette ressemblant traits pour traits à la personne que je recherche sur l’un des écrans de surveillance.  

-Lui ! C’est lui ! criai-je, je recherche cet homme ! Pouvez-vous me dire où il loge ? C’est très important. 

-Attendez un instant s’il vous plaît, je dois passer un coup de fil pour vous répondre. 

Je suis à deux doigts de perdre patience. Je remarque que l’homme parle à voix basse. Il y a quelque chose qui cloche. Mon téléphone sonne. Je le saisis et constate que c’est un appel de Valérie, je décroche. 

- Valérie, je vais retrouver cet homme et tu vas finir par me croire. 

- Alan, tu te trompes, ne fais rien, attends que j’arrive ! 

Soudain je vois que l’image de l’homme que je recherche est toujours présente sur l’écran de vidéo-surveillance. Je remarque que l’heure a changé. L’écran inscrit 22h27, je comprends alors que c’est l’heure actuelle. L’homme est là, juste là, de l’autre côté. Vers les ascenseurs. 

Je ne comprends plus rien. 

Je le remarque dans le couloir menant aux ascenseurs 

Je m’en approche alors. 

Valérie est toujours au téléphone. 

« Valérie, laisse-moi régler ça, je l’ai trouvé ! Les choses vont rentrer dans l'ordre crois-moi. 

- Noooon, me crie-t-elle…tu es devenu fou ! Tu ne sais plus qui tu es ! C’est toi…entends-je avant de lâcher le téléphone. 

Je sors mon couteau d'un seul geste, et lui plante dans l’abdomen. Hors de question qu'il m'échappe. 

Et je me mets à saigner abondamment. Je me cogne contre lui et un miroir se brise. 

J’ai mal. La douleur qui envahissait mon cœur, a maintenant envahi mon corps. 

Mon sang jaillit. Je m’évanouis...satisfait de m’être enfin trouvé.  

J'aurai voulu être différent. Je suis celui que j'ai toujours voulu être.  

Mes infidélités ont eu un prix que je n'aurai pas pu imaginer. 

  

 

0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,