La fabuleuse histoire de Nain Pabo

il y a
6 min
386
lectures
33
Qualifié

Alors il prit sa plus belle feuille, la bleue, celle qu'il n'employait que les jours de nuit sans lune. En guise de craie, un bout d'étoile, tombé un soir de pluie de ses yeux si forts. Sa main  [+]

Image de Automne 2020
Se promenant le matin, Nain Pabo, d’un pas assuré, parcourait la garrigue, les yeux fixés sur la mer. Fouille la terre, gratte le caillou, effrayant le grillon et cigalou, il marchait, serpette à la main. Le soleil, pas si haut mais déjà chaud, l’incita à téter doux goulot, un p’tit rosé de Bandol, point trop n’en faut.
Il en était là, à se demander si thym et serpolet ramassés suffiraient à son dîner, quand surgit soudain la Faylinn, que c’est une pitchounette qu’elle est belle comme la Madone les jours de procession.
— Holà Pitchoune, qui t’amène en si chaud jardin ? dit Pabo le Nain qui ne peut s’empêcher, malin, de mater le bout d’un sein qui à dessein se fait indécent.
Faylinn, s’apercevant du regard concupiscent du nain rougissant, lui dit en palissant :
— Oh, Nain Pabo, je cueille lavande pour joli bouquet, et lingerie bien parfumée.
— Dis-moi, Mignonne, ne voudrais-tu pas, par pur enchantement, que nous mélangions nos herbes folles, afin de consommer, sans plus tarder, le plus doux des brouets ?
— Méchant Gruau que tu me promets là, Nain Pabo, ce mélange si prometteur à ta bouche, ne peut qu’engendrer misère, aigreur et vomissures. Passe ton chemin, nain vicieux, avant que, de ma baguette enchantée, je ne te chante un tout autre refrain.
Honteux et confus, notre nain s’en retourna, se promettant de dédier à Onan* ce qu’il pensait nanan.
Le lendemain, Nain Pabo, le cœur délavé, parcourait la garrigue relevant pièges et collets. Échaudé par sa dernière rencontre avec Dame Faylinn, il ruminait son humeur, distrait !
Peu de gibier en cette belle matinée, mais Nain Pabo s’en fichait ! Une évidence taraudait son âme détrempée : il était laid ! Oh, il le savait bien, à quoi bon se mentir, sa taille et son visage, disgracieux, le classait derechef dans les laissés pour moche !
Ses conquêtes se comptaient parmi les naines, catins du bordeau local, amours à cent sous, sans lendemain ! Jusque-là, notre ami y trouvait son compte, mais quid de la passion, du grand frisson, de l’Amour quoi ?
Il en était là de ses réflexions quand ses pas l’amenèrent à son dernier piège. Il était bredouille et vit d’un mauvais œil son dernier collet tout chamboulé par un immense crapaud.
Le batracien avait eu de la chance, le mince cordon ne retenait que l’une de ses énormes cuisses. Pas si bête, il ne s’était pas débattu, évitant ainsi l’amputation certaine !
Surpris par la passivité du Grolibot*, pris de pitié, Nain Pabo s’attacha non sans peine à la délivrance du batracien.
Aussitôt libre, notre crapaud d’un maître bond s’éloigna du nain !
— Voilà bien toute ta reconnaissance, vilain crapaud ! maugréa le petit homme.
Nain Pabo réinstalla son collet, puis, s’en retournant, il vit que le crapaud le regardait toujours, bien assis dans la mousse. Son regard globuleux semblait sonder le petit homme.
— Et bien Grolibot, qu’as-tu donc à me dévisager ainsi ?
Il n’avait pas fini sa phrase qu’un éclair pourpre zébra l’air accompagné d’un claquement sec, foudroyant le batracien ! Nain Pabo bascula cul par-dessus tête, effrayé. Se relevant, il eut la surprise de voir, à la place du crapaud carbonisé une naine, hilare. Sa tenue était pour le moins étrange, mélange de tutu défraîchi, veste de peau râpée, ses chausses avaient dû être roses, un jour. Un immense chapeau, piqué de plumes, coiffait un visage des plus laids qui soient.
Pustules et verrues rivalisaient d’audace pour enlaidir sa trogne au long tarin vérolé !
Nain Pabo, posant un regard circonspect sur la naine, lui demanda :
— Où est passé le crapaud, vieille mocheté ?
— Dis donc, Pabo, dois-je ajouter la stupidité à la longue liste de tes défauts ?
— Co... comment connais-tu mon nom bredouilla-t-il ?
— Je pense que tu me connais, je suis Kerr Minette, Reine des Fées Naines !
Ainsi, c’était donc vrai, elle existait réellement, Kerr Minette. Pabo comme tout un chacun, en avait entendu parler, mais n’osait croire en son existence ! Elle était réputée pour ses tours malicieux et ses farces parfois de mauvais goût ! Il pensait qu’elle n’était que légende.
— Éloigne-toi de moi, vilaine. Oui, je te connais et je me méfie de toi. Es-tu venue me tourmenter ?
— Voilà bien la bêtise des Nains. Et bien non grand nigaud, je suis venue tester ton grand cœur et tu m’as convaincue.
Nain Pabo ne sut que répondre.
— Demain, ton vœu le plus cher se réalisera…
Et sur cette belle promesse, dans un nouvel éclair pourpre, la fée Kerr Minette se volatilisa !
Soulagé de la voir disparaître, Nain Pabo remisa sa gibecière et s’en retourna chez lui. Quelle étrange rencontre tout de même ! Perdu dans ses pensées, il finit par se demander si elle avait vraiment eu lieu, et l’oublia carrément en arrivant à sa chaumière !
Pabo but plus que de raison ce soir-là, tourmenté qu’il était par sa laideur.
Elle lui pesait de plus en plus ! Ivre mort, il s’endormit à même le sol, devant sa cheminée !
Pabo fut réveillé par le galop de cent mille licornes qui, curieusement, avaient décidé de passer par l’intérieur de sa tête ! Quelle cuite mes amis ! Les flacons d’hydromel jonchaient le sol, il en compta au moins cinq. L’esprit embrumé, un mauvais goût dans la bouche, notre nain resta allongé sur le sol, contemplant le plafond de sa chaumière.
Un enchanteur avait dû passer par là cette nuit, car sa maison tournait, lui causant forte nausée. Les licornes finirent par s’éloigner et la maison s’arrêta de tourner. Peu à peu, les idées de Pabo s’éclaircirent. Péniblement, il se leva, déclenchant derechef moult vertiges, et sa tête explosa !
La rencontre de son crâne avec la poutre maîtresse du plafond lui fit découvrir la Voie lactée, plus quatre ou cinq autres galaxies dont il ignorait l’existence jusqu’à ce matin. Le choc le ramena sur terre, à la découverte de son plancher ! Que s’était-il passé cette nuit ? Il s’en rendait compte maintenant, sa maison avait rétréci. Il se mit à genoux, et tenta, non sans mal, de sortir par la porte devenue trop petite.
Nu comme un vers, il se demanda pourquoi ses vêtements, éparpillés çà et là, étaient en lambeaux.
Les épaules copieusement griffées, il finit par s’extirper de son logis. Une autre surprise l’attendait dehors, ce n’était pas sa maison qui avait rétréci, mais lui qui avait grandi !
La nature environnante, les arbres la rivière, le pont de bois, tout paraissait plus petit parce que c’est lui qui était devenu plus grand !
Quel était ce prodige ? Pabo examina avec attention son nouveau corps, magnifique. Plus une once de graisse, puissant, musclé, halé, un Apollon. Le petit homme constata avec bonheur que, déjà fort bien pourvu en tant que nain, son anatomie avait, elle aussi, suivi l’évolution de son corps. Restait son visage. Car notre ami venait de comprendre, son vœu le plus cher venait d’être exaucé, Kerr Minette n’avait pas menti, et il était BEAU !
Sans se soucier de sa nudité, Pabo se précipita vers la rivière. Se penchant au-dessus de l’onde frémissante, il constata non sans joie que son visage ferait pâlir d’envie Joe-Horge Clou-Nez lui-même, un bellâtre local et Bras-Ad Pite son acolyte.
Il en était là de ses observations quand un chant mélodieux, une voix d’ange attira son attention. Prenant soudain conscience de sa nudité, Pabo se dissimula derrière un bouquet de joncs et chercha du regard l’origine de cette divine mélodie.
Et là, son cœur rata un ou deux battements, car devant lui, évoluant dans le plus simple appareil, Dame Faylinn apparu, nageant au milieu des nénuphars.
Mon Dieu comme elle était belle ! Tout en nageant, elle mêlait sa voix à celles de deux colibris qui virevoltaient autour d’elle. Dame Faylinn s’arrêta, elle venait d’apercevoir Pabo !
Dans son regard, une lueur ; elle n’avait pas peur ! Bien sûr, ce n’était plus le nain concupiscent qui la désirait, mais un beau jeune homme à la virilité triomphante ! Dame Faylinn sortit de l’onde, belle, impudique, une divinité.
Comme une chatte qui ignore sa proie, elle passa devant Pabo, frôlant au passage son impressionnante « envie ». Tout en se disant qu’il lui ferait bien « danser la Carmagnole », Pabo la suivit, comme hypnotisé. Se retournant, la belle lui décocha une œillade incendiaire et la raison abandonna notre pauvre nain. Il la rattrapa en deux enjambées, lui prit le bras, la retourna presque violemment. Dans les yeux de la belle, son envie ! Fou de désir, il la coucha délicatement sur l’herbe tendre. La belle s’offrait sans retenue à ses baisers furieux, à ses mains expertes.
Et ce fut une ode à l’Amour que Pabo lui offrit, magnifiant le corps de la belle, il l’honora plus que de raison.
La matinée se passa en galop fougueux, en joutes amoureuses, espacés de courtes pauses langoureuses.
Repus d’amour, ils finirent tous deux enlacés, allongés dans l’herbe !
Pabo ne se sentait plus de joie, son vœu le comblait plus qu’il n’eût pu l’imaginer ! Faylinn, la belle Faylinn toute pour lui et… SHAZAAAAMM !!!
Soudain, un grand éclair pourpre, un claquement sec, un nuage de fumée rose et Pabo se retrouva de nouveau nain, tout biscornu, tout bedonnant comme avant !
Horrifié par sa nouvelle métamorphose, Pabo voulut s’enfuir, se cacher du regard de la belle qui, sans aucun doute, le fustigerait de sa baguette. Mais non, bien au contraire, un sourire béat figeait les lèvres framboise de sa princesse ! Elle ne le rejetait pas, Pabo ne comprenait plus rien, hier encore elle le maudissait d’oser poser son regard sur elle et aujourd’hui…
SHAZAAAAMM !!! Un nouvel éclair pourpre, le claquement sec et le nuage de fumée rose et à la place de Dame Faylinn : Kerr Minette en personne, dans toute sa laideur, hilare.
Pabo hurla !
— Kerr Minette, maudite Fée, tu t’es jouée de moi !
— Allons, allons, Nain Pabo, ne viens-tu pas de passer les plus beaux moments de ta vie ?
Pabo ne trouva rien à redire, il est vrai que grâce à Kerr Minette, il venait de vivre des heures à jamais gravées dans sa petite tête de nain. Il se surprit à sourire. Il regarda Kerr Minette, elle n’était vraiment pas très jolie, mais le sourire malicieux qu’elle arborait la rendait moins moche.
Ils se mirent à rire soudain tous les deux, ils ne pouvaient plus s’arrêter. Tout guilleret, Pabo prit la main de Kerr Minette, elle se laissa faire et il l’entraîna dans sa chaumière…
Quand il eut refermé tant bien que mal la porte abîmée… SHAZAAAAMM !!!

_____

* ONAN : dans l’Ancien Testament, Onan est un personnage qui, refusant de féconder l’épouse de son défunt frère (comme la tradition l’exigeait), aurait préféré « laisser sa semence se perdre dans la terre ».
* Grolibot : crapeau
33

Un petit mot pour l'auteur ? 35 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Odile ANIZET-DERUSSY
Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Une belle originalité; c'est vivant, plein d'humour et de philosophie.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Nain, et Pabo ... Tout pour plaire !
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Quelle originalité, quel vocabulaire, riche et musical, poétique, quel beau conte ! Vraiment, un pur moment de bonheur, qui me fait, de surcroît, découvrir de nouvelles traditions !
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Un instant de bonheur peut éclairer toute une vie
Image de Michel Le Caladois
Michel Le Caladois · il y a
Merci Long John...et yohooo, une bouteille de rhum...
Image de Isabelle Peugeot
Isabelle Peugeot · il y a
Plein de traits d’humour et de charme dans ce conte !
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Beaucoup d'humour, de fantaisie et une belle plume. Merci pour ce bon moment d'évasion !
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un conte grivois très drôle, elle est sacrément coquine la Pitchounette, et le Pitchoun-Nain-Pabo n’est pas en reste, et puis on dirait que tu as mis du coeur à l’ouvrage et que tu t’es pris au jeu, Polopoil, comme j’ai pu le lire dans cette jolie phrase :
« Elle ne le rejetait pas, Polo ne comprenait plus rien, hier encore elle le maudissait d’oser poser son regard sur elle et aujourd’hui… »
Un indice autobiographique, peut-être ? 😉
Ce régal de lecture m’a bien fait rire pendant 6 minutes que je n’ai pas vu passer, et de rire, on en a tous bien besoin en ce moment.
Un conte qui devrait être remboursé par la Sécu, et prescrit matin midi et soir par docteur Short, pour couper court aux remontées acides 😇

Image de Michel Le Caladois
Michel Le Caladois · il y a
Fred, il faut que je t'avoue un truc, il est vrai que j'ai écrit ce conte en pensant fortement à Polopoil...Nain Pabo à l'origine s'appelait Nain Polo...
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Ha ha, il n’y a que moi pour avoir l’œil de lynx qui détecte les réminiscences d’un ancien prénom...et je trouve cette réminiscence très sympathique et sincère, je dois l’avouer moi aussi.
Bon parcours, Polo, Pabo ira loin grâce au rire !

Image de Sylvie Nuez
Sylvie Nuez · il y a
J'ai bien ri. Et les noms des 2 autres, ha ha ha
Image de Cathlo Richards-Jones
Cathlo Richards-Jones · il y a
"merci pour ce moment" !!!! "le bout de sein qui à dessein se fait indécent" ! du grand art !!!! des bises du cat
Image de Michel Le Caladois
Michel Le Caladois · il y a
Merci mon Rôminet...SHAZAMMMM...

Vous aimerez aussi !