La double peine

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Je suis venu à l'écriture très (très) tard, grâce à un forum sur le web, où j'ai rencontré des amis m'ayant encouragé à continuer à déconner. Je ne savais pas que c'était là mon univers  [+]

Un beau matin, beau car c’est le printemps, Monsieur Kero-Zenh est chez lui, assis sur son canapé, réfléchissant , le cerveau tout entier absorbé par une réflexion concernant les problèmes de claustrophobie chez les bigorneaux. Il s’étonne que chez ces gentils gastéropodes marins, la nature, pourtant si accommodante, si indulgente pour les espèces, les laissant adapter leur évolution comme bon leur semble, leur permettant ainsi de s’adapter à leur environnement, leurs conditions de vie, leur avait imposé cet opercule noir à l’entrée de leur logement, créant ainsi des générations et des générations de claustrophobes, transmettant cette maladie à leurs descendants. Monsieur Kero-Zenh, bien qu’absorbé par cette situation attristante, entend la sonnerie de la porte d’entrée, qui le fait sursauter comme d’habitude. Il se dirige tranquillement vers la porte et l’ouvre. Il se trouve en présence d’ un gros monsieur, habillé comme un bourgeois, qui s’incline en souriant, et dit d’une voix grave et agréablement timbrée : Monsieur Kero-Zenh ?
- Lui-même ? Que me vaut l’honneur ?
- Je suis Monsieur Roncier, juge d’application des peines à Brest. Ce disant il serre énergiquement la main de Monsieur Kero-Zenh.
- Enchanté, Monsieur Roncier, que puis-je pour vous ?
- Je suis confronté à un problème insoluble. On m’a conseillé de faire appel à un spécialiste de tout. Je viens donc vous voir.
- J’en suis flatté, mais je ne maitrise que 99,99 % de tout, mais j’essaierai néanmoins.
- Je n’en doute pas une seconde.
- Mais entrez donc, nous serons mieux pour bavarder.
Monsieur Kero-Zenh s’efface pour laisser le gros monsieur entrer dans le salon. Qui attend quelques secondes que Monsieur Kero-Zenh lui indique un fauteuil confortable, dans lequel il s’assoit, gardant les fesses posées au bord. Monsieur Kero-Zenh en fait autant sur un autre fauteuil lui faisant vis-à-vis.
- Je vous écoute, Monsieur le juge.
- Vous savez qu’un Juge d’Application des peines, un JAP comme on dit, n’est chargé que d’appliquer les peines prononcées par les tribunaux. Il agit dans le cadre strict du jugement prononcé, mais est aussi garant de la bonne exécution de la sentence. Il lui revient d’aménager la peine si possible ou nécessaire, mais qu’elle reste dans l’esprit et la lettre du jugement prononcé.
- Oui, bien sûr...
- Aussi je me trouve confronté à un problème que je n’aurais jamais cru possible, mais ma conscience m’interdit d’agir à la légère.
Monsieur Kero-Zenh reste silencieux, curieux de voir cet homme apparemment loin d’être un débutant, se trouver confronté à une problèmatique qu’il n’avait auparavant jamais connue. Et que pourrait-il bien faire, l’homme est dans son élément, alors pourquoi demander une aide extérieure ? Il reste le regard posé calmement sur le Juge, qui bouge un peu sur son fauteuil l’air un peu gêné.
- L’intervention du JAP, enchaîne-t-il, semble donc toute tracée et jalonnée de garde-fous, devant permettre à la Justice d’être à l’abri de dysfonctionnements intempestifs qui pourraient la décrédibiliser, comme le souhaitent tant de gens malintentionnés. Et pourtant, comme vous l’avez deviné, mes connaissances en droit ne me permettent pas de résoudre mon interrogation comme je le voudrais.
Il prend une petite gorgée du café qui est posé devant lui.
- Mon problème en fin de compte, n’est pas d’ordre juridique, mais plutôt d’ordre philosophique. Un jour, dans la salle d’attente de mon dentiste, je feuilletais négligemment une des revues placées là, et je lis une phrase à laquelle je ne portais pas une très grande attention. Elle disait : «  L’attente du châtiment n’est-ce point de la pure cruauté ? ». Cette phrase, pourtant lue machinalement, m’est entrée dans la tête, et se mit à tourner indéfiniment. J’essayais de la chasser, sans résultat. Je me révoltai contre cette stupidité qui ne me concernait en aucune façon. Puis je mis, presque malgré moi à raisonner sur quelques aspects de la phrase. L’attente du châtiment ? C’est l’attente de l’annonce du châtiment ou bien l’attente de l’éxécution de celui-ci ? A première vue, ces deux attentes peuvent être éprouvantes. Puis me vint cette idée saugrenue : si l’attente est une cruauté, l’attente pourrait donc être confondue avec le châtiment ? Auquel cas il y aurait deux peines pour la même infraction ? Pour le même crime ? ce qui est incompatible avec une bonne justice . Et ici on pourrait même dire qu’il y a trois châtiments.....
Il regarde Monsieur Kero-Zehn, il a un sourire malheureux, un peu forcé. Il est anxieux de savoir quel pourrait être le jugement de Monsieur Kero-Zenh sur cette histoire abracadabrante. Monsieur Kero-Zenh reste impassible devant lui, mais il donne à son visage une sorte de douceur comme pour encourager le juge à s’exprimer, et lui assurer son empathie.
- Je pourrais, et même je devrais, oublier tout çà. Après tout ce n’est pas moi qui juge ! Mais dans mon rôle de juge d’application des peines, chacune de mes décisions n’aggrave-t-elle pas la peine prononcée, ou ne l’allège-t-elle pas ? Je ne dors plus. Pourquoi cette phrase idiote s’est-elle inscrite dans mon pauvre cerveau malade ? Car il faut bien qu’il soit malade pour s’embarrasser la conscience avec des suppositions invérifiables. Et pire encore ! Oui, pire !! je n’avais réfléchi à tout cela que dans le cadre du coupable à qui on infligerait un deuxième ou troisième châtiment, contrairement au jugement du tribunal... Mais que dire alors lorsqu’il s’agit d’un innocent ? Mon cerveau a commencé à pédaler dans le vide . Déjà on peut dire que chaque justiciable est passible d’une peine avant même qu’on ait commencé à étudier son cas, si cas il y a. Tenez ! Vous Monsieur Kero-Zenh, vous n’avez rien à vous reprocher ? en principe ? Mais si pour une raison ou une autre vous êtes soupçonné ? Vous semblez étonné de ma question. Pourtant, vous savez bien qu’il suffit d’une lettre de dénonciation pour vous attirer des gros ennuis. Vous avez habité dans un pays musulman ? Oui ? Djibouti ? Quatre ans ? Hum ! C’est beaucoup. Vous y avez noué des relations, forcément. Peut-être à votre insu ? Dans tous les cas de figure, avant d’être blanc comme neige, faut-il le prouver. Et pendant ce temps vous êtes dans l’attente de de... dans l’attente cruelle.
Monsieur Roncier se lève soudain. Il prend dans ses mains les deux mains de Monsieur Kero-Zenh, et lui dit avec une pointe d’émotion :
«  Je sais, hélas que le problème est ardu. Je vous laisse réfléchir, prenez votre temps, je vous recontacterai plus tard. »
Monsieur Kero-Zenh, soulagé lui promet qu’il y penserait. Monsieur Roncier s’éloigne vers sa voiture en faisant un signe amical de la main.
La claustrophobie des bigorneaux n’a plus de place dans le cerveau de Monsieur Kero-Zenh. Bah ! se dit-il, y’en a qui aiment bien se masturber le cerveau, on n’est pas en dictature quand-même ?
Il est trois heures du matin. Monsieur Kero-Zenh n’arrive pas à s’endormir. Il en a rajouté sur les dires de Roncier, il en a fait un mic-mac et tout mélangé, il ne sait plus où il en est. Maudit Roncier murmure-t-il...
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