La distraction dominicale

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

La distraction dominicale


Comme tous les dimanches, Philippe entre dans l'église accompagné de Clémence, son épouse adorée, et d'Antoine et Bertrand, leurs deux fils adolescents. L'office va bientôt démarrer. Comme d'habitude, ils s'installent au troisième rang à droite derrière un couple âgé régulièrement arrivé avant eux. Pratiquants de la première heure, ils sont assidus à cet office dominical : pour rien au monde ils ne manqueraient cette cérémonie régulière. Surtout Philippe qui a été élevé par ses parents dans le respect de cette tradition catholique transmise de génération en génération. Du baptême au mariage, en passant par le scoutisme et les jeunesses catholiques, Philippe a rempli les obligations du jeune catholique exemplaire. Il a toujours eu le plaisir de satisfaire ses parents en participant à ces activités. La présence dans ces lieux lui est indispensable. Il ne saurait en expliquer la raison. Mais il se sentirait tellement mal à l'aise s'il ne pouvait y être présent physiquement. Son assiduité est devenue une règle qu'il ne souhaite surtout pas transgresser.
La jeunesse de Clémence, de même, a été bercée par les rites catholiques. Pour elle aussi, un dimanche sans messe serait insoutenable. Elle en ressent le besoin. Et elle s'est fait un devoir de le transmettre à ses enfants. Cette présence à l’office correspond à sa foi profonde. Puis elle présume d'un éventuel risque à ne pas pratiquer, risque qu'elle ne sait pas évaluer mais avec lequel elle ne voudrait pas jouer. Alors, la participation à la messe dominicale est une sorte d'obligation agréablement acceptée.
Quant aux deux garçons en pleine crise d’adolescence, ils suivent leurs parents en contrepartie d'une exemption au scoutisme. Bien sûr, ils ont été baptisés et ils ont fait leurs deux communions puis la confirmation, sacrements considérés obligatoires par leurs parents et grands-parents, donc passage obligé. Mais les deux garçons auraient préféré que le renouvellement des vœux du baptême soit reporté à un âge plus mature où ils auraient été en pleine capacité personnelle de s’engager ou de refuser, au lieu de se le faire imposer si jeune. Néanmoins, ils avaient bénéficié de quelques cadeaux qui sont venus compenser l’obligation de ces rites. Les chapelets, missels et autres objets religieux ont vite été remisés dans les tiroirs. Les téléphones et chaines Hifi ont été quotidiennement employés. Mais comment demander aux adolescents, plongés dans le modernisme de leur environnement, de penser autrement ? Philippe et Clémence voient bien cette métamorphose progressive vers un éloignement de la pratique religieuse. Ils se doutent bien que la présence de leurs fils à leurs côté à l'office du dimanche est probablement leur dernière manifestation religieuse, hormis peut-être leur futur mariage. Les grands-parents espèrent bien que cette tradition perdure, accompagnée au moins du baptême de leurs arrières petits-enfants. Comment Philippe et Clémence pourraient-ils regarder leurs propres parents et leurs proches engoncés dans cette tradition si les enfants rejetaient toutes ces pratiques ? Ce serait comme un échec insupportable ! Une incapacité à avoir transmis les valeurs et les rites catholiques qui leur paraissent tellement indispensables pour la vie terrestre puis éternelle, leur évitant l'enfer et la damnation dans le monde futur des morts. Ils se sentent démunis et incapables d’expliquer les raisons de leur foi à leurs enfants. Pour eux c’est un ressenti qui ne se discute pas, qui est en eux, comme il était en leurs propres parents et grands-parents, une incontournable nécessité acceptée sans réserve qui leur donne le sentiment du devoir accompli à chaque ite missa est.
Cependant, pour gérer ce conflit générationnel, inédit dans leur famille, Philippe très absorbé par son poste de directeur juridique d’une grande entreprise, s’appuie sur Clémence pour tenter de contenir au mieux les adolescents dans la voie religieuse qui leur semble la meilleure.
Tout d’un coup, l’orgue retentit de ses premières notes pour annoncer le début de l’office. Depuis la sacristie, le prêtre apparaît accompagné de ses deux enfants de chœur. Ils se prosternent devant le Christ puis se dirigent vers l’autel, tournés vers le public, têtes baissées. L’orgue s’arrête et le prêtre peut démarrer son office.

Le seigneur soit avec vous, commence le prêtre.
Et avec votre esprit, enchaînent les fidèles.
Bienvenue à vous tous en ce troisième dimanche après Pâques...

Absorbée par la réception qui va suivre la messe où seront présents ses beaux-parents et un couple d’amis avec leurs enfants, Clémence a tout d’un coup un doute sur la cuisson du rôti de veau. « Bon sang, j’ai calculé avec 40 minutes par kilo, et je crois que je me suis trompée : il s’agit du temps pour un rôti de bœuf. Pour le veau, c’est 40 minutes par livre. La durée de la cuisson sera double. Mais alors, on va finir trop tard pour mon beau-père qui veut absolument regarder la course automobile à la télévision ! »
Philippe dérive vite sur son travail. Un dossier compliqué où le client important impose des termes de contrat difficiles à accepter ! L’enjeu est crucial, et comment faire comprendre à son directeur général et au directeur commercial qu’il est dangereux de signer le contrat dans la forme proposée par ce client ?
Antoine pense vite à Charline, sa petite amie. Que fait-elle en ce moment ? Quelle chance pour elle de ne pas être contrainte par ces offices ridicules. Où en est-elle dans la préparation de son gala de danse ?
Bertrand, plus jeune, repense au dernier jeu avec ses copains. Pas de chance, il avait perdu. Il faut absolument trouver une solution pour gagner. Ils sont trop forts !

... Evangile selon saint Mathieu, énonce le prêtre derrière son lutrin...
Et toute l’assistance se lève selon le rite habituel.

Au fait, hier soir, ai-je bien sorti la bouteille de bordeaux pour ce midi ? s’interroge Philippe. Il faut absolument qu’il soit chambré ! Mon Dieu, si je ne l’ai pas sortie, quel vin proposer qui supporterait une température plus basse ?
Les deux garçons, placés de chaque côté des parents, se penchent pour se regarder avec quelques mimiques suggestives sur le calvaire qu’ils subissent.
Clémence, avertie par quelques mouvements à sa droite remarque le comportement des garçons et leur fait la gestuelle d’une désapprobation sans appel qu’elle devine de plus en plus vaine, et se demande comment les ramener vers des sentiments plus catholiques au sens où elle l’entend : pratiquer et communier à chaque instant avec la communauté rassemblée dans cette église.

Le prêtre s’avance vers le début de la nef, sous le transept, avec son micro.
Mes bien chers frères, l’évangile que nous venons d’entendre...

Mais si j’exprime mon analyse complète au DG, se demande Philippe, il va croire que je veux lui saboter ce marché stratégique pour l’entreprise. Et mon collègue directeur commercial, en pensant que je lui en veux, va ruer dans les brancards, comme d’habitude. Non, il faut que je trouve une attitude intermédiaire. Il y a trop de risques pour moi.
Pendant le trajet du retour à la maison, il faut que j’appelle Charline se dit Antoine. J’aimerais savoir ce qu’elle fait ! Je prendrai le prétexte d’une question pour un devoir à terminer.
Surtout, après l’office, il faut penser à passer à la pâtisserie, se rappelle Clémence. J’espère que le gâteau sera plus savoureux que la dernière fois ! Ils avaient raté la crème du Paris-Brest. Elle avait un léger goût de rance. Bon, on l’avait quand même mangé, surtout les garçons qui adorent cette gâterie.
Il faudra que Papa m’aide pour mon devoir d’anglais ce soir, se rappelle Bertrand. Je ne l’ai pas terminé et Papa saura me donner la bonne traduction pour la version. J’ai envie d’une bonne note.

... Prière universelle
Pour que tous les affamés de la terre puisse être aidés dans leur quête de nourriture, prions le seigneur....

Bon, il ne faudra pas que je sois trop retenue par Juliette Leplet à la sortie de la messe, pense Clémence. Elle a toujours des informations intéressantes à me donner sur la vie de la paroisse, mais cette fois-ci, je n’aurai pas trop de temps : l’attente à la pâtisserie et le temps de cuisson du veau vont se cumuler et j’ai toujours un beau-père impatient de sortir de table, surtout avec ce grand prix automobile retransmis à la télévision. Si j’arrive à esquiver Juliette (mon Dieu, voilà que je pense mal !), j’arriverai dans les premières à la pâtisserie, et je gérerai plus facilement mon temps. Pour cela, il faudra me faufiler par les bas-côtés. Ce n’est pas habituel pour moi. J’ai peur de ne pas me sentir à l’aise dans cette manœuvre, mais c’est mon seul salut.
J’ai trouvé ! Je vais sortir un Morgon, se dit Philippe. Il a cinq ans d’âge si je ne m’abuse et il fera l’affaire en remplacement du bordeaux que je pense avoir oublié de préparer hier soir. C’est fou comme je n’arrive pas à me rappeler si je l’ai fait ou pas. Sans doute à cause de mon souci de contrat avec le client qui me préoccupe. Quelle histoire ! Cela me stresse au plus haut point !
Mais au fait, s’interroge Bertrand, et si je proposais d’autres jeux à mes copains, je pourrais gagner ! Bon, il faut que je me débrouille pour aller en acheter un à la sortie du cours demain. Euh, non, demain, c’est lundi et la boutique est fermée. Alors mardi. Non cela ne marche pas, mardi, j’ai entrainement de tennis. Alors mercredi après-midi. Mais là, il faudra que je trouve un prétexte pour sortir de l’appartement. Le plus facile, c’est le devoir en commun avec un copain. Il faudra que je l’écrive sur mon cahier de texte comme si cela était réclamé par le professeur, et que j’aille quand même chez le copain au cas où ma mère appellerait pour une raison ou pour une autre. Punaise, il faut penser à tout !
Ma Charline adorée, (Antoine commençait à préparer le SMS dans sa tête), je viens enfin de sortir de cette foutue messe, J’ai bien pensé à toi et j’ai hâte de te retrouver demain au collège.

... Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, prends pitié de nous
Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, donne-nous la paix...
Quelle galère ! se dit Bertrand. Une heure à s’ennuyer, se lever, s’asseoir, s’agenouiller, écouter des paroles. A quoi servent-elles ? Tendre l’autre joue quand on reçoit une claque sur la première ! Mais qui autour de moi serait capable d’en faire autant ? Même pas mes parents j’en suis sûr. Alors, pourquoi continuent-ils à écouter tout ce charabia ?
Non pas comme cela, se dit Antoine, mon SMS fait trop amoureux. Il ne faudrait pas que Charline se trouve en terrain conquis. Ce serait trop facile pour elle : « Coucou Charline. Trop dur, je sors de la messe. Comme toi, j’ai hâte de te retrouver demain ». Oui, ce sera plus équilibré. Finalement, c’est commode d’avoir du temps pour préparer un SMS...
Clémence aimerait refaire la peinture du couloir, se rappelle Philippe. Et aussi en profiter pour changer les meubles de place. Pourquoi pas ? Ce pourrait être l’occasion d’évacuer cette affreuse crédence récupérée chez ses grands-parents maternels ? Je l’ai en horreur depuis dix ans. Bien sûr, c’est sentimental pour elle. Je la comprends, mais peut-être est-elle prête maintenant à s’en débarrasser. Ou alors, faudrait-il la restyliser ?
Mon Dieu, que va penser Juliette de ma sortie à l’anglaise ? Ce n’est pas sympa de ma part. Et puis, comme je la connais, elle est capable de mal l’interpréter et d’en parler autour d’elle de façon négative. C’est mauvais pour mon image. Elle est respectée dans la paroisse ! Non, il faut que je m’y prenne autrement : « Juliette, excusez-moi, mais je dois absolument filer. Aujourd’hui, on doit déjeuner plus tôt. Je peux vous appeler demain ? ». Oui, mais le déjeuner plus tôt est un mensonge. Si elle parle avec Philippe à la sortie (là aussi, je sais qu’elle en est capable pour vérifier), elle remarquera mon mensonge. Alors, il faut que je prévienne Philippe avant de partir, mais tête en l’air comme il l’est en ce moment, il lâchera la vérité. « Juliette, désolée, mais je dois absolument partir vite pour le repas qui est long à préparer, et je dois passer à la pâtisserie. On peut se rappeler demain ? » C’est mieux comme cela. Pas de mensonge... Mais elle se dira que je m’organise mal ! Grrrr ! comment faire ? Si je rentre dans les détails, elle voudra me donner des astuces, comme d’habitude. Elle me fera perdre mon temps. C’est insoluble ! Eh bien je partirai sans la voir. Un point c’est tout. Mais je ne serai pas à l’aise !

... Le corps du Christ
Tous les quatre sont partis communier, puis reviennent à leur place...

Quarante-cinq ans, c’est un âge auquel je ne voudrais pas perdre mon emploi, se dit Philippe. Ce serait la galère pour retrouver un poste intéressant et rémunérateur comme le mien. Le traitement de ce contrat me fait peur. Trop précautionneux, je passe pour un craintif, pas assez fin dans l’expression des risques, je passe pour un laxiste à terme. Où dois-je me positionner ? Si je perds mon emploi, comment le dire à Clémence et aux enfants ? Que diraient nos parents ? La honte !
Encore un bon quart d’heure, se dit Antoine. Je crois que mon SMS est prêt dans ma tête. « Coucou Charline. Trop dur, je sors de la messe. Comme toi, j’ai hâte de te retrouver demain ». Cela fait au moins dix fois que je me le répète, et je ne vois rien à changer. D’ailleurs, cela ouvrira éventuellement une discussion sur la messe. J’aimerais bien savoir ce que Charline en pense, et comment font ses parents. Pratiquent-ils ? Sont-ils catholiques ? A-t-elle aussi subi sa communion ? Quels cadeaux a-t-elle reçu ?
Dès que j’arrive à l’appartement après la pâtisserie, se dit Clémence, je mets le gâteau dans le frigo, puis je sors le veau. J’aurais dû le sortir avant la messe. Non, dès que j’arrive, je programme le four, je sors le veau du frigo puis je le remplace par la pâtisserie. Là, je ne peux pas aller plus vite. Reste l’attente à la pâtisserie. C’est pour cela que je dois y arriver dans les premiers. Puis je file à l’appartement. Mon beau-père ne pourra pas me reprocher d’être en retard. J’expliquerai à ma belle-mère.
Le pauvre Bertrand joue avec ses doigts, à l’agacement de Clémence qui n’arrête pas de lui donner des coups de coude avec un regard désapprobateur pour qu’il cesse ces mouvements manuels et ces soupirs d’impatience.

.... Allez dans la paix du Christ, termine le prêtre.
Nous rendons grâce à Dieu, enchaînèrent les fidèles.

Puis l’orgue retentit, précipitant les fidèles dans l’allée principale et faisant fuir les pressés par les allées latérales. Clémence explique son départ précipité à Philippe qui prend le rythme de sortie habituel avec les garçons. A la sortie, il aimerait saluer ses invités au repas de ce midi et les accompagner jusqu’à l’appartement.


Après le départ des invités, la vaisselle et les rangements habituels, Philippe, Clémence et les garçons se retrouvent au repas du soir.
- Philippe, te souviens-tu du sermon de l’abbé Patrey de ce matin ?
- Bien mal, ma chérie, je t’avoue platement que ma préoccupation sur le contrat d’un gros client m’a bêtement divertie.
- Et vous les garçons, avez-vous retenu quelque chose ?
- Eh bien, comment te dire ? lui répond Antoine ironiquement, que nous avons eu quelques difficultés à le suivre ?
- Finalement, personne n’a suivi le discours ! remarque Bertrand.
- Pour une messe, on ne dit pas un discours, mais un sermon, le tance Clémence.
- D’accord, mais si tu poses la question, reprend Bertrand, c’est que tu n’as pas suivi toi non plus ? C’était quoi le sujet ?
- Bon, c’est vrai, aujourd’hui, j’ai été moi aussi préoccupée, par l’organisation du repas.
- Franchement, suggère Antoine, à regarder vos têtes de temps en temps pendant l’office, j’ai l’impression que vous n’étiez pas très attentifs.
- Alors, à quoi sert-il d’aller régulièrement à la messe ? demande Bertrand.
- Euhhh, répondent Clémence et Philipe en chœur...
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