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En compétition

Elle n’aurait su dire quelle était la cause. De la dispute.
Une stupide controverse à propos de fourchettes mal rangées dans le lave vaisselle. Lui disait « machine à laver la vaisselle », ça l’agaçait. Depuis longtemps. Les fourchettes se nettoient mieux les dents vers le haut ! C’était lui. Non, l’eau vient du bas donc c’est logique qu’elles soient mieux lavées la tête en bas et puis tête en haut quand tu les sors tu te piques les doigts dessus. C’était elle. Pas moyen de s’entendre. La vaisselle finalement par terre et les cris par la fenêtre. Les voisins doivent s’en régaler. Mais ce n’était pas ça qui avait provoqué la vraie dispute. La vraie elle ne s’en souvenait plus. Elle se rappelait juste que c’était plus grave que le sens des fourchettes, plus grave que leurs querelles de vieux couple usé jusqu’à la corde. Assez grave pour que la vaisselle soit par terre comme vomie par le lave vaisselle/machine à laver la vaisselle éventrée, dans une mare de sang. Si on suivait le sang rouge sombre sur son beau carrelage blanc, on arrivait au corps. Son corps à lui. Le sien, à elle, était debout dans toute son intégrité bien que vieux et fatigué. Le sien, à lui, eh bien était mort. Mais était-ce bien cette fourchette plantée dans son œil, à lui, pas à elle, sinon elle aurait beaucoup souffert, qui était à l’origine d’un mari totalement décédé ? Comme c’est curieux, pensait-elle, en se penchant au dessus du cadavre avec une curiosité toute scientifique. Elle réfléchit un moment puis se dirigea vers le meuble sur lequel elle posait son téléphone mobile, le sien à elle, celui de l’homme était toujours dans sa poche à lui bien sûr, et elle chercha la réponse à sa question sur google. Après avoir lu quelques articles qui évoquaient les corps étrangers dans l’œil, les corps flottants et même le mauvais œil, après avoir posé sa question sous des formes différentes : meurt-on d’une fourchette plantée dans l’œil ? une fourchette dans l’œil est-elle mortelle ? peut-on mourir d’une fourchette dans l’œil ? fourchette, œil, mort ? elle en conclut que non sans doute on ne mourrait pas d’une fourchette plantée dans un œil. Alors qu’est ce qui expliquait que son mari soit raide froid sur son beau carrelage blanc alors que l’objet cité ci-dessus ne pouvait que provoquer des dégâts, certes irrémédiables sur un œil, pas sur un corps tout entier ? Contrariée elle se mordilla le pouce pensivement. Cela lui fit un drôle d’effet de pouvoir s’arracher la peau autour de l’ongle sans qu’il l’engueule car il détestait ça.
Un léger doigt de tristesse lui caressa le cou.
Pas le temps de s’apitoyer, ce n’était pas son genre. Son genre à lui oui, il était tellement sentimental ! Elle, ce qui la menait c’était son sens de l’ordre, de la netteté, du « bien rangé » au sens concret et intellectuel. Et là, ma foi, un corps tout sanguinolent sur son sol rutilant ça faisait tache. Lui, elle en aurait donné sa main à couper, il aurait hurlé, pleuré, se serait voué à mille saints et aurait tourné en rond en piétinant bien dans le sang qui commençait à coaguler, histoire de rajouter du pathétique et du dégueulasse à une situation déjà suffisamment embarrassante comme ça. Ridicule comme d’habitude. Et inefficace.
Tout en découpant à l’aide de sa petite tronçonneuse électrique, la sienne à lui, le corps qu’elle avait traîné tant bien que mal jusqu’à la douche, à l’italienne c’est bien pratique, elle repensait à leur histoire, la leur à tous les deux. Comme elle avait aimé son côté rêveur, imaginatif et fantasque ! Sa sensibilité et son impulsivité, son absence totale de sens pratique et son incapacité à anticiper les choses. Tout cela avait fait du début de leur relation une aventure permanente, un jeu parfois presque dangereux qui engendrait une délicieuse peur de se perdre. Car c’était un jeu, bien entendu, elle était, elle, capable de redresser la barre et de les sortir indemnes de toute situation compliquée voire scabreuse. Elle était le roc, le mât robuste dans la tempête, le phare illuminant l’écueil, l’ancre autour de laquelle il tournoyait mais s’accrochait. Elle n’était pas son âme sœur, bien au contraire. Combien de temps cela avait-il duré ? Quelques mois ? Quelques années ? Guère plus.
Tout le reste, les longues années de la maturité puis de la vieillesse, si longues. Car, chez elle et chez lui non plus, on ne se quittait pas. Comme elle avait détesté cet être rêveur et fantasque à l’imagination immature ! Ce côté stupidement hyper sensible qui le faisait réagir comme une midinette effarouchée et cette impulsivité qui l’empêchait de réfléchir et l’entraînait dans des conflits inextricables avec des personnes tout à fait respectables ! Comme elle avait haï cet être inconséquent, imprévoyant, pleurnichard et bordélique !

Elle s’arrêta un instant, au moment de découper une épaule un peu résistante et la tronçonneuse en l’air, elle se demanda ce que lui avait aimé d’abord chez elle, puis détesté. Comment savoir ? Il n’était plus là pour le lui dire. À ce moment là, lui revint en mémoire la vraie cause de la dispute et de la fourchette dans l’œil par conséquent. Alors qu’il lui proposait de ranger la vaisselle propre dans les placards, elle lui avait répondu aigrement qu’il ne savait pas le faire. Et c’est là qu’il l’avait traitée de petite bourgeoise coincée. Et avait dit, comme un enfant rancunier, que de toute façon, elle, elle ne savait pas ranger les fourchettes dans le lave vaisselle. Et c’est là que... quoi ? Il avait dit la détester tant qu’il lui aurait bien volontiers planté une fourchette dans l’œil. Il avait dit ça ?! Oui. Mais le dire est une chose, le faire... il n’y avait qu’elle qui en était capable.

Lorsqu’elle eut fini de découper en morceaux transportables le corps du délit, elle enfourna le tout dans plusieurs sacs à gravats qu’il gardait, lui, dans le garage. Elle les chargea dans le coffre de leur voiture avec l’intention de se rendre à la déchetterie et de balancer le tout dans le container à gravats car, se dit-elle, rien de plus naturel que de jeter des sacs à gravats dans le container prévu à cet effet. Peu de risques de soupçons donc. Mais avant, elle entreprit de redonner à son beau carrelage sa blanche virginité. Ce fut son erreur.
Les voisins, alertés par les cris de leur dispute, le hurlement, dont elle ne se souvenait plus, que l’intense douleur d’une fourchette plantée dans un œil avait sans nul doute provoqué, les bruits de vaisselle fracassée au sol, et enfin le criaillement de la petite tronçonneuse, avaient eu des doutes sur l’innocente banalité d’un dimanche après midi chez les Quarrel. D’autant plus qu’ils avaient eu tout loisir de la regarder faire quelques voyages vers le coffre de sa voiture, chargée d’étranges sacs noirs. Ils avaient donc appelé la police.
Police qui se présenta à sa porte, à elle, lui n’en aurait plus jamais l’utilité, au moment où elle contemplait, satisfaite, le brillant, sans trace, de son sol.
Elle fut bien obligée d’ouvrir à deux agents soupçonneux qui lui demandèrent où était son mari.
Elle dit l’ignorer bien sûr mais ils lui ordonnèrent d’ouvrir le coffre de son véhicule et un des sacs empilés avec soin et méticulosité. Choqué, les deux hommes l’embarquèrent sans tarder après avoir prévenu leurs supérieurs.
Dans le fourgon qui l’emportait vers un destin qu’elle n’avait jamais imaginé, car elle avait peu d’imagination, elle posa la question qui la tarabustait depuis la découverte de son mari assassiné : peut-on mourir d’une fourchette plantée dans un œil ? Et sinon de quoi son mari était-il mort ?
On lui répondit que probablement l’ustensile de cuisine ne pouvait pas être la cause du décès. Peut-être le pauvre homme avait-il succombé à une crise cardiaque, vu son âge. Mais pour le savoir, il faudrait autopsier le corps, ce qui ne serait pas évident car le fait qu’elle l’ait mis en pièces détachées n’allait pas faciliter le travail du médecin légiste ! Mais au bout du compte on aurait la réponse.
Soulagée et l’esprit enfin apaisé, elle s’adossa au siège du véhicule et regarda défiler les immeubles du centre ville, les vieux platanes sur les trottoirs et les magasins fermés pour le dimanche.

PRIX

Image de Printemps 2019

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Jean Calbrix · il y a
Je n'irai pas jusqu'à dire que tout est bien qui finit bien. On pourrait quand même appliquer l'adage au lecteur qui sera alors en mesure de recoller les morceaux.. de l'histoire. Bravo, Farida ! +5
Je vous invite à lire mon sonnet Spectacle nocturne si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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Véro Des Cairns · il y a
Jubilatoire cette joute dans le style de ce récit délicieusement sarcastique, qui commence dans un lave-vaisselle et qui se termine dans un panier à salade! Félicitations. Puis-je vous proposer un petit tour sur ma page, je vous y propose notamment AUGURE ROYALE, finaliste dans Short Paysages.
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Rtt · il y a
Du grand et pur humour britannique, ça fait du bien, My God!
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Farida Johnson · il y a
Thank's a lot Rtt !!
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Chrys Demange · il y a
Trop drôle... Je vote
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Farida Johnson · il y a
Vous m'en voyez ravie! Merci beaucoup Chrys.
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Rolando · il y a
Content de pouvoir lire cette histoire si gaie sans avoir de fourchette dans l'oeil ni de lave vaisselle... oups! de machine à laver la vaisselle!
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Farida Johnson · il y a
Alors là un lave vaisselle dans l’œil, on aurait pas eu à trop réfléchir sur la cause du décès:) Merci Rolando!
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anonyme · il y a
Originale mais j'aime beaucoup. Je vous soutient!Bonjour, une invitation à lire ma TTC en concour. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1
Merci d'avance, Yasmine 14ans

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Farida Johnson · il y a
Merci! Je vais aller vous lire.
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Charieau · il y a
Quel couple! Drôle de bonne femme. je vote
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Farida Johnson · il y a
Oui hein? Merci de votre passage Charieau!
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De margotin · il y a
Plaisante lecture
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Farida Johnson · il y a
Merci!
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Gabriel Epixem · il y a
Agréable à lire. Belle ambiance. Mon vote.
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Farida Johnson · il y a
Merci Gabriel!
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Gérard Aubry · il y a
Je ne pensais pas qu'une fourchette pouvait en arriver là! Ma mère disait toujours je hais les dimanches, avait-elle tort? As-tu lu mon "Alouette Calandrelle"? Merci! G.A.
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Farida Johnson · il y a
Ah les fourchettes sont fourbes c'est bien connu, il faut s'en méfier comme de la peste! Merci Gérard pour le commentaire et le soutien. Je vais aller lire ton Alouette Calandrelle.
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