La diseuse de bonne aventure

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La trentaine et en pleine crise d'ado, j'aime me réfugier dans ma bulle et rêver... Rêver sur mon canapé est mon activité favorite car il s'agit là des prémisses de l'acte créatif. Tout cela  [+]

En ce matin d’été, Auguste De Laville est nerveux.
Il est toujours dans cet état lorsqu’il s’apprête à ouvrir son château à, des étrangers.
En marchant dans la cour pavée, il constate avec désolation qu’une tuile est tombée dans la nuit.
Il soupire en pensant à l’hiver prochain : entre les infiltrations, la moisissure et les courants d’air...
Et même la toiture qui fout le camp !
S’il n’engage pas les travaux de rénovation d’ici peu, la belle bâtisse tombera en ruine et cela, il ne peut pas l’admettre.

Voilà pourquoi, depuis quelques années, Auguste s’est résigné à ouvrir le château.
C’était une idée de son banquier : louer le bâtiment pour y faire de l’évènementiel.
- Quelle drôle d’idée s’était insurgé le vieil homme expliquant ainsi que sa propriété n’avait rien de comparable à un cirque !
Finalement, les arguments du financier avaient eu raison de la résistance d’Auguste qui avait toqué à la porte de l’office du tourisme de la région d’Auvergne afin de proposer son château pour la tenue de manifestations en tout genre.
Tous les professionnels s’étaient littéralement jetés sur cette opportunité.
Et voilà comment le ronchon et solitaire Auguste De Laville s’était retrouvé au milieu d’une chasse aux œufs à quelques jours de pâques, de la fête des sorcières à Halloween et d’un festival celtique à la Saint Patrick.
Si Auguste avait horreur de ces intrusions dans son quotidien, il fallait bien reconnaître que ces rentrées d’argent permettaient de faire face aux nombreuses charges qui lui incombaient.
D’ailleurs, l’affaire avait si bien prospéré qu’il ne se passait pas une semaine sans que le château soit le cadre d’un séminaire, d’une conférence ou d’un mariage.
Grâce au pécule accumulé, Auguste avait pu procéder à la rénovation de la Tour Carrée qui tombait en désuétude.
Ce renouveau avait même attiré les restaurateurs et hôteliers qui y voyaient déjà un complexe hôtelier, mais Auguste avait décliné les nombreuses propositions, au grand dam du maire de la commune qui se voyait déjà annoncer les créations d’emploi dans le cadre d’une prochaine campagne électorale

Le petit plaisir d’Auguste était de se retrouver chaque soir seul en sa demeure et d’en faire le tour en bon propriétaire qu’il était.
A la lueur d’une bougie, il déambulait dans les longs couloirs, ouvrait chaque porte, vérifiait que les fenêtres étaient bien fermées et une fois dans sa chambre, il admirait la vue, devinait dans la nuit les jardins.
Tout ce territoire pour un seul homme : une folie ? Un luxe ? Il ne le savait plus très bien.

***

Pour la deuxième année consécutive, l’office du tourisme de la Région Cantal organisait au château le festival « le Château dans tous ses états ».
C’est la plus grande manifestation de l’année qui durait une semaine.
C’était la semaine qu’Auguste détestait le plus car la propriété était investie jour et nuit et quoi de pire que de se sentir étranger en sa propre demeure ?

Auguste est vite tiré de ses pensées par le bruit des caravanes et roulottes qui affluent.
La compagnie de théâtre « En roue libre » arrive en fanfare.
Le châtelain ne peut s’empêcher de grommeler quelques injures.
A presque 70 ans, être encore obligé de faire le pitre.
C’est un monde.

***

C’est avec très peu d’enthousiasme qu’Auguste accueille ses hôtes.
Une vieille dame accompagnée de deux hommes quittent la première roulotte afin de venir à la rencontre d’Auguste :
- Bonjour, je suis Dolorès, voici mes fils, Paco et Ylan.
Les hommes serrent la main d’Auguste.
- Nous sommes les responsables de la troupe de théâtre, dit-elle.
- Monsieur De Laville, propriétaire du château, dit-il en envisageant du coin de l’œil ses interlocuteurs

Du haut de sa chère Tour carrée, Auguste observe l’installation de la troupe.
Il est agacé : des gitans sur ses terres ! Ses nobles ancêtres devaient se retourner dans leurs tombes !
Il faisait déjà l’inventaire de ses biens ; à la moindre disparition il n’hésiterait pas à mettre à la porte ces oiseaux de mauvais augure.
Il était fortement convaincu qu’ils étaient venus au château dans un autre but que d’y offrir des représentations de théâtre.
Pour l’heure, il fallait être vigilant et l’an prochain il refuserait cette troupe.

***

Les nombreux touristes s’étaient rassemblés autour d’un immense feu de joie, les hommes jouaient de la guitare.
Le rythme des cordes qui s’entrechoquaient mélangé au son des tambourins a plongé le château dans un autre univers.
Insouciance. Vie de bohême. Artistes.
Les spectateurs ont pu apprécier la représentation qui mêlait théâtre, danse, magie, chant, musique et arts du cirque avec un numéro exceptionnel des deux funambules, Paco et Ylan.
Tout ce spectacle se déroulait sur fond de bonne aventure avec la célèbre Dolorès et sa fameuse boule de cristal aux mille reflets.
C’était une douce soirée qui s’achevait sur la campagne auvergnate lorsqu’un coup de tonnerre éclata dans la nuit étoilée.
La foudre, la pluie torrentielle et les bourrasques obligèrent Paco et Ylan à demander refuge au sein de la demeure afin que les familles puissent se trouver à l’abri.
Auguste était excédé par tout ce chamboulement, les allers et venues de ces étrangers dans les couloirs.
Mais quel prétexte aurait-il pu faire valoir afin de refuser de les accueillir ? Certainement pas le manque de place !
La nuit fut courte et le réveil difficile.
Si le soleil avait fait son retour, les dégâts étaient considérables : outre les branches d’arbre qui se retrouvaient dans la cour pavée, de nombreuses tuiles étaient à terre.
Le clan de Dolorès avait proposé à Auguste de se charger du nettoyage de la cour, d’ici le soir on ne verrait plus rien du passage de la tempête.

***

Alors qu’Auguste observait par la fenêtre les hommes s’exécuter, il fut dérangé par une présence féminine.
Dolorès se trouvait derrière lui et sans aucun tact, brisa le silence :
- Comment faites-vous pour vivre avec ce secret ?
- Je vous demande pardon, madame ?
- Je n’ai pas toujours besoin de tirer des cartes ou lire les lignes d’une main pour voir qu’un homme est habité par le mensonge et la cupidité.
- Je ne vous permets pas de me faire part de vos prédictions farfelues. Vous vous introduisez dans mon château et vous pensez pouvoir en faire autant en ce qui concerne ma vie ? Vous vous trompez ! Pour qui vous prenez vous ?
- Pour quelqu’un qui se doit de vous ouvrir les yeux ! Allez-vous finir votre vie seul ici alors que tout cela n’est que mensonge ?
- Sortez et laissez-moi, hurla-t-il.

***

La tempête de la veille n’avait aucunement découragé les festivaliers qui étaient venus encore plus nombreux.
Exceptionnellement, Auguste était venu assister au spectacle, non pas par plaisir, mais il voulait surtout affronter la vieille Dolorès.
Il lui fallait prouver à tout prix sa supériorité. Il n’allait pas se laisser intimider par une gitane et sa boule de cristal !
Mais, si Auguste se faisait un point d’honneur à livrer cette bataille, c’était bien parce que les paroles de Dolorès l’avaient dérangé.
Cela faisait plus de quarante ans qu’il s’efforçait d’oublier la fâcheuse histoire.

***

Les jours suivants, lorsqu’Auguste croisait Dolorès il avait du mal à cacher son malaise, et cela la faisait doucement sourire.
Mais ce qui l’exaspérait encore plus c’était de constater qu’il s’était fait une fausse idée de ses hôtes.
Non seulement, rien n’avait disparu, mais en plus les deux funambules n’ont eu aucun mal à replacer sur le toit les tuiles qui avaient été arrachées par les rafales de vent.
Ce service avait donc permis à Auguste de faire quelques économies.
Il commençait même à éprouver de la reconnaissance, mais une petite voix lui disait tout de même de rester sur ses gardes. Chassez le naturel...
Et puis, s’il appréciait les deux frères pour les services rendus, il ne pouvait pas se laisser aller à de bons sentiments concernant Dolorès.
Par sa faute, il ne dormait presque plus. Et lorsqu’il arrivait enfin à dormir c’était pour être envahi par de mauvais songes.
A choisir, il préférait ne plus dormir.

***

Un soir, après la représentation, Dolorès vint à sa rencontre et lui dit froidement : peut-être serait-il temps d’avoir une discussion avec votre neveu et votre nièce, ailleurs que dans vos cauchemars
Il voulut retourner les talons mais Dolorès lui empoigna le bras avec force :
- C’est une dernière occasion de passer vos vieux jours en paix.

***

Il y a quarante ans, Auguste perdait précipitamment son unique frère.
Animé par son désir de vengeance, Auguste avait envisagé le pire.
Il lui fallait rétablir la justice, reprendre sa part du gâteau.
Durant sa jeunesse, ses parents n’avaient cessé de dévaloriser en le comparant à son frère.
Il faisait toujours tout moins bien que son frère, Auguste ne s’était senti ni aimé, ni estimé.
La mort de son frère avait été une occasion trop belle pour ne pas reprendre la main.
Avec l’aide d’un notaire véreux, il avait réussi à évincer de la succession son neveu et sa nièce de la part d’héritage qui leur revenait de plein droit.
C’est ainsi qu’Auguste était devenu l’unique propriétaire du château, adieu la copro !
Mais écarter les héritiers du trône n’avait été source que de très peu de satisfaction. Il s’était trompé de cible.
Cela ne lui avait pas permis de refermer les blessures du passé.

Il allait donc déposer les armes, enfin plutôt remettre les clés.
Il quitterait le château.

***

Auguste revenait une fois par an au château et en bonne compagnie.
Avec la compagnie « En roue libre », car désormais, la vie de château tenait dans une roulotte !
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