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La dernière soirée

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Ranny

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Paul et Jeanne Taillefer habitaient Lunéville, une campagne paisible de la Lorraine avec leur fils unique, Jean. Jeanne n’était pas heureuse là-bas. Elle rêvait de partir vivre à Paris. En 1885, elle hérita d’un terrain de vingt hectares et décida alors de le vendre et de déménager à Paris. Ce n’était pas de l’avis de Paul et de Jean qui aimaient travailler leur terre et vivre au grand air.
Comme tous les soirs, au dîner, Jeanne répétait inlassablement son projet à son mari.
« Paul écoute moi, tu pourras chercher du travail à Paris dans une usine et toucher un salaire fixe ! Tu ne dépendras plus de tes récoltes.
- Voyons Jeanne, tu nous arraches à la terre. Tu vas nous priver de la tranquillité et de l’espace. A Paris, nous respirerons la fumée, je travaillerai quinze heures par jour et rentrerai tard, je ne pourrai plus vous voir toi et Jean. Et toi que feras-tu ?
- Les corvées de la ferme m’épuisent. J’en ai assez de m’occuper, le dos courbé, du potager et de soigner les animaux. Je veux gagner mon propre argent. Je veux ouvrir un magasin de textile et travailler ma broderie blanche, noire, colorée sur de la mousseline, du tulle ou du jaconas. Je veux poser les perles et les paillettes, les plus brillantes et les plus légères avec du crochet. La bourgeoisie apprécie ce luxe et se l’arrache et les maisons de coutures du monde entier en raffolent.
- Mais la vie à la campagne, combien de gens en rêvent !
- Les Morel sont partis ! Les Hubert sont partis ! Il n’y a plus d’avenir ici. Pense à Jean ! »
Et tous les soirs, cette discussion se répétait indéfiniment à table jusqu’au soir où Paul, las, frustré, agitant son coutelet, se résigna à abandonner sa terre et ses racines pour Paris. Surprise, Jeanne se détendit. La ride entre ses sourcils s’estompa et disparut. Elle s’assit. Il resta debout. Elle lui annonça donc, qu’elle allait prendre contact avec leurs voisins, les Kessler, qui ont leur parcelle à côté de la leur et qui seraient fort intéressés par acheter leur terrain. L’idée lui semblait irréalisable mais il esquissa un sourire et quitta la pièce en lançant un soupir.
Plusieurs mois s’étaient écoulés après la vente du terrain. Paul avait trouvé une place parmi les ouvriers de l’usine de moteurs Panhard & Levassor situé au 19 avenue d’Ivry. Chaque jour passé à l’usine le fragilisait psychologiquement. En effet, le bruit était permanent, la discipline était dure et la température était élevée l’été et glaciale l’hiver. Ses vêtements et ses mains étaient crasseux à cause de l’huile qu’il manipulait. Paul tombait petit à petit dans l’alcoolisme. Le soir, après une dure journée, il s’engouffrait dans les bars et buvait à se rendre saoul avant de rentrer chez lui.
Les Taillefer résidaient dans un joli petit appartement, acheté grâce au trente mille francs du terrain. L’appartement se trouvait au-dessus de la boutique de broderie de Jeanne. Le succès de ses broderies fut immédiat. Son travail était très apprécié par la petite et haute bourgeoisie parce qu’elle innovait, inventait et proposait de nouveaux motifs et couleurs. Elle participait à des concours de Broderie organisés par les Grands Magasins du Louvre. Elle confectionnait de très belles robes pour ses clientes dignes des grandes maisons de couture. Sa renommée et son savoir-faire lui permirent de côtoyer la haute société et de participer à des soirées mondaines.
Un jour, son amie Louise la convia à une soirée organisée par Monsieur le Maire. Folle de joie, Jeanne se para de sa plus belle robe en satin bleue ornée de paillettes argentées et se coiffa d’un chapeau décoré de rubans noirs cachant un joli chignon. Elle se regarda une dernière fois dans le miroir et s’apprêtait à sortir quand Paul puant l’alcool, entra dans l’appartement.
« Oh Paul, je suis invitée à une réception à la mairie de Paris. Je risque de rentrer tard.
- Encore ! C’est la troisième fois ce mois-ci ! Je... »
Avant même qu’il eut terminé sa phrase, Jeanne dévala les marches de l’escalier en laissant entendre les bruits de ses pas s’éloigner petit à petit. Ses talons résonnaient sur les pavés de la ruelle déserte. Désespéré, Paul appuya son front contre le mur et observait sa femme s’en allait à travers la fenêtre de la cuisine. L’angoisse le saisit, la jalousie l’envahit et l’idée de la suivre lui vint à l’esprit. Il attrapa son manteau et marcha d’un pas précipité, une bouteille d’alcool à la main, et l’autre dans sa poche serrant son coutelet. Il pensait à Jeanne en bougonnant dans sa moustache. Elle était grisée par le sentiment de liberté à Paris et les plaisirs des grandes réceptions auxquelles elle assistait. Elle était passionnée par son travail. Elle passait la majorité de son temps dans sa boutique délaissant sa famille. Certes, elle gagnait assez de sous notamment avec sa dernière réalisation : un superbe voile de mariée en tulle de soie brodée.

Arrivé à l’hôtel de ville, Paul fut subjugué par cette bâtisse grandiose. Sur la façade du palais étaient sculptées les statues de personnages ayant marqué l'histoire de France, comme Molière, Richelieu ou encore Voltaire. La salle des fêtes, réplique de la Galerie des Glaces du Château de Versailles, était monumentale. De nombreuses dorures à l’or fin, des sculptures et des peintures décoraient les murs. De grands miroirs composés de glaces et de baguettes en bronze ciselé faisaient face à d’immenses fenêtres. Il en avait compté dix-sept.
Paul se faufila discrètement parmi les gens les plus riches et les plus influents de la capitale. Il crut apercevoir Jeanne. Elle était radieuse, souriante en train de danser avec un homme grand et élégant. Celui-ci prit Jeanne par la taille et l’emmena dans les couloirs à l’écart des festivités. Le sang monta à la tête de Paul. Ses yeux erraient dans tous les sens. Il attrapa un verre de vin et l’avala d’un trait. Fou de rage, il les suivit. Ivre mort, il ouvrait les portes du couloir une à une brusquement à leur recherche mais trébuchait à chaque fois. Sa vue devenait trouble. Enfin, il ouvrit la dernière porte et tomba nez à nez sur les deux amants. Sa respiration se bloqua, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, son cœur battait la chamade et une haine immense l’envahit. Il pénétra dans la pièce mal éclairée. Sans réfléchir, son poing serra son coutelet et poignarda à trois reprises les deux amants. Ses mains, ses bras, son torse étaient en sang. Il se précipita à l’extérieur du bâtiment loin des cris des dames qui déchiraient le silence de la nuit. Il courait... Il courait... Il se retourna à deux reprises guettant le moindre bruit.
Arrivé Place de l’Europe, ses pas se furent lourds, une sueur glacée coula dans son dos. Un chien errant le renifla. Il emprunta la rue de Londres pour atterrir à la gare Saint Lazare. Une locomotive entra en gare en laissant s’échapper un gros nuage de fumée. Plus loin, un deuxième train passait sous le pont de l’Europe et les grands immeubles haussmanniens. A gauche, la gare semblait vide. A droite, une foule de voyageurs animait le quai. Il se précipitait à droite et s’engouffra dans le train.
Il fermait les yeux mais le sommeil le désertait. Il regardait à travers la vitre de son wagon et aperçut une silhouette qui se précipitait vers lui. Elle s’approcha de lui à vive allure et criait d’une voix tremblante :
« - Paul ! Qu’as-tu fait ? Qu’as-tu fait ?»
Abasourdi en voyant Jeanne, il essaya de parler. Il racla sa gorge. Aucun son ne sortait. Ses mains tremblaient. Paul réalisa qu’il n’avait pas tué la bonne personne. Jeanne était toujours en vie.
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