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La dernière cigarette

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Valoute Claro

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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
II y a quinze ans, mon mari et moi prenions toujours une semaine de vacances au mois d’août. Depuis cinq ans, trois jours semblent nous suffire.
Cette année ce sera… une nuit.
Ça me va. Il me laisse le libre choix du lieu, alors je choisis Gérone. J’aime prononcer Girona, c’est plus doux en catalan. Et puis ce n’est pas très loin de Palavas-les-Flots où nous habitons ; inutile de partir à perpète pour seulement une nuit à l’hôtel…
J’ai trouvé une chambre avec des lits jumeaux dans un petit hôtel deux étoiles, j’en ai assez de ces chambres au standing impersonnel des grandes chaînes hôtelières où il m’entraîne d’habitude : couleurs beigeasses, du lit aux rideaux, histoire de ne plaire ni ne déplaire à personne ; le luxe banal plaît à tous puisqu’il est invisible. Les gens ne retiennent que l’avantage du minibar, le service 24 heures sur 24, etc. Et surtout le luxe de pouvoir se payer le luxe.
Moi, j’aime les chambres typées, dirais-je, plutôt que typiques, terme un peu trop galvaudé. Celle-ci, d’après les photos, est petite mais tout à fait charmante. Elle est quand même climatisée et équipée d’une télé à écran plat, d’une connexion wi-fi pour monsieur, et surtout, d’une terrasse avec « vue jardin », jardin où l’on peut prendre à l’ombre des palmiers son « petit déjeuner compris ».
J’irai photographier les petites maisons comme dessinées au pastel le long de l’Onyar et dont les façades déclinent leur palette d’ocres caressées de soleil, le pont Palanques Vermelles, dit le « pont Eiffel », qui enjambe la rivière comme un filet de mailles de laine rouge. J’irai aussi faire quelques emplettes, acheter notamment quelques cartouches de cigarettes sur la Rambla de La Libertad.
François, lui, restera sans doute à zapper devant la télé ou à pianoter et à cliquer sur son PC portable, dans la fraîcheur de notre chambre. Il sait comme personne cliquer ou zapper quand ça l’arrange…
Il a arrêté de fumer il y a cinq ans ; moi, je n’ai jamais réussi, même une seule journée. Il ne s’autorise depuis que deux cigarettes, celle de l’apéritif du soir et la deuxième et dernière, celle d’après l’amour. Autant dire que depuis un an, il ne fume plus beaucoup…

Après guère plus de deux heures de trajet en voiture, nous voici enfin arrivés, et je me précipite sur la terrasse pour fumer une cigarette – François ne supporte pas que je fume dans la voiture –, tandis qu’il lit ses textos puis branche son PC portable, lit ses e-mails. François est un grand lecteur.
Il aime surtout les phrases concises, les onomatopées : « Trop de boulot », « Fatigué », « Ah bon ? », « Mmmm », « Cé koi ? », « Lol », etc. D’ailleurs, il en use et abuse avec moi depuis quelque temps. Ça m’agace, alors je lui réponds exprès avec des phrases très longues.
Un muret haut d’à peine un mètre sépare les terrasses, impossible donc de me mettre en petite culotte : mon mari qui se fout pourtant de mes petites culottes, que je persiste à choisir en dentelle, risque de me faire une scène : « Le voisin ! Rentre ! » En gros, ça veut dire que le voisin risque de me voir dans cette tenue indécente, que je n’ai pas à montrer mon cul à tout le monde, que je n’ai qu’à rentrer, il fait frais, il y a la clim.
J’allume fébrilement une deuxième cigarette, tout en regardant tout en bas la petite cour transformée en jardin à grand renfort de plantes vertes et fleuries, de yuccas pied d’éléphant et de palmiers nains, proposant un havre de fraîcheur tout autour des petites tables en fer forgé du petit déjeuner. Il fera bon demain matin y prendre notre café.

Il est bientôt 13 heures, nous mangeons à la terrasse d’un restaurant de « tapas créatives » – pour lui faire plaisir… Moi, j’aurais préféré une bonne paëlla maison – aux goûts et formes improbables mais plutôt bonnes, à part les macarons « violeta-queso » vraiment écœurants, le tout accompagné d’une coupe de cava puis de quelques verres de vin blanc. J’ai les yeux vissés sur mon verre, lui sur son iPhone.
On a tout de même flâné un bon moment dans les rues de la vieille ville, il m’a pris la main… m’a laissée faire les boutiques sans ronchonner. Il a juste soupiré quand je suis rentrée dans un tabac et que j’en suis ressortie avec mes cartouches de cigarettes. II a levé les yeux au ciel, sans doute pour me signifier que c’était de l’argent qui partait en fumée.
Il a raison, mais je préfère fumer plutôt que de m’abrutir au Xanax comme ma voisine qui vit seule avec son chien hystérique qui aboie sans cesse. Moi, je vis seule avec un mari taiseux. Qui est la plus à plaindre ?
Un jeune Espagnol me croise et me sourit ; j’ai quarante-cinq ans, mais suis apparemment encore séduisante. Seul mon mari ne semble pas s’en apercevoir.
François est ce que l’on appelle « un bel homme » : il a quarante-huit ans, et ses tempes grisonnantes, ses yeux bleus et son sourire en coin lui donnent un petit air de Richard Gere. Il m’a plu il y a quinze ans, il me plaît encore, je l’aime, mais je ne sais plus vraiment pourquoi. Sans doute par habitude.

Le soir, nous avons enfin dîné d’une paëlla mais hélas au goût « touristique », tout autant que son prix. J’ai encore bu quelques verres de vino blanco ; François est resté à l’eau plate, tout comme notre conversation, d’ailleurs.
Harassés de chaleur, nous nous sommes couchés tôt.
« J’étouffe ! » a-t-il déclaré en jetant sa veste sur le couvre-lit et en y déposant la zapette pour marquer son territoire. J’ai tenté une approche sensuelle et discrète, mais il a préféré zapper… Alors je suis allée fumer une dernière cigarette sur la terrasse, chassant d’une main les moustiques, la fumée et, tant qu’à faire, mes frustrations.
Après avoir jeté un coup d’œil sur les résultats sportifs, notamment ceux du tennis et du golf, ses passe-temps préférés, il s’est endormi très vite dans son lit une place, situé près de la fenêtre.
Moi, je suis restée quelques instants à humer l’air de la nuit, puis j’ai vidé le cendrier qui débordait dans la minuscule poubelle en plastique de la salle de bains. J’ai regagné mon lit, celui collé au mur.

Quelle heure peut-il bien être ? Des grincements de sommier m’ont réveillée.
J’ai dû boire trop de vin, ma tête est lourde, et je suis tellement ensuquée que je n’arrive pas à ouvrir les yeux. Je tente de localiser les bruits, ils me semblent venir de la chambre d’à côté.
Mais je reste les yeux clos pour mieux ressentir dans ma chair ce va-et-vient qui peu à peu écarte mes cuisses et contracte mon ventre. Je n’ose pas me retourner du côté du lit de François pour savoir s’il est réveillé, si lui aussi écoute. De toute façon, je ne veux pas partager cette excitation qui me gagne à l’écoute de ce corps-à-corps amoureux : elle est pour moi, pour moi seule ! Le bruit du lit, le silence des amants, mettent en feu mon imagination. J’attends les premiers gémissements de la femme qui tardent à venir. Je voudrais les lui souffler, les lui offrir, car moi, j’ai déjà commencé à gémir… en silence.
Enfin mes lèvres s’entrouvrent, ils arrivent, ils arrivent ! Je les inspire, les expire, mon propre souffle se calque sur leur rythme et s’accélère. Les gémissements se mêlent aux grincements du lit et aux battements de mon cœur.
L’amant va et vient entre mes… Mais bon sang, ça dure longtemps, longtemps ! Comment ce type peut-il se retenir de jouir autant de temps ? Je n’en peux plus, je vais hurler !
Puis soudain, les cris de la femme me délivrent enfin.
Ils montent dans les aigus, vibrent dans l’air comme un battement d’ailes affolé puis retombent essoufflés en duvet sur l’épaule de l’amant. Je hurle moi aussi… d’un long silence de plaisir, les cuisses ouvertes et meurtries du poids du corps invisible.
Mes reins se cambrent, mes doigts toujours refermés autour des barreaux de la tête du lit, j’attends, quémande la jouissance de l’homme qui, de nouveau, va et vient de plus en plus fort. Les corps s’enfoncent en cadence sur les lattes du sommier comme sur les touches d’un piano jusqu’au final, où le râle de l’homme joue enfin les derniers accords, puissants, brutaux, si graves et comme étouffés, que j’imagine ses cris bâillonnés par la chevelure de la femme.
J’ai fait mienne leur jouissance, et me voici inondée, comblée, pantelante. Épuisée, je m’endors lentement, les cuisses refermées sur un plaisir volé.

Quand je me réveille, François est déjà descendu prendre son petit déjeuner. Je file sous la douche, mon corps sent la sueur et le sexe.
Quand je le rejoins, il est déjà en train de faire joujou avec son iPhone et pianote comme à la recherche d’un code de coffre-fort. Soudain il sourit, il a sans doute trouvé…
Quand enfin il m’aperçoit à un mètre de lui, il a ce sourire forcé des gens qui vous rendent responsable de devoir s’obliger à faire ce qu’ils n’ont pas envie de faire.
Mais je m’en fiche bien, je n’ai d’yeux que pour les clients matinaux encore ensommeillés devant leur bol de café. Mes yeux jouent au tennis un bon moment puis se figent sur mon croissant au beurre. Je reste immobile devant la viennoiserie croustillante que je n’ose porter à ma bouche, tant j’ai l’impression que ce serait un geste obscène d’en croquer le petit bout tout doré.
Mes pensées virevoltent, s’achoppent, du café brûlant au crâne dégarni de l’un, à la tignasse blanche de l’autre, aux poches malaires dégoulinantes, aux rides, ridules, sillons froissant les peaux comme des origamis cent fois pliés et dépliés, aux mains et aux bras tachetées de lentigo, la lèpre du temps.
Autour de moi : des vieux !
Une douzaine de petits vieux avalant goulûment leur petit déjeuner !
Mais où sont-ils, mes amants de la nuit ?
Ils ne peuvent être parmi ces petits vieux, charmants, certes, mais néanmoins trop vieux pour…
Le patron de l’hôtel, me croyant hésitante, vient me rassurer :
— Allez-vous servir ma petite dame, tout est frais et à volonté !
Puis d’un petit sourire malicieux :
— Toutes nos chambres ont été prises d’assaut par ces messieurs dames… Une maison de retraite en goguette ! Vous avez eu la dernière ! J’espère qu’elle vous satisfait ?
Je hoche la tête sans le regarder.
Alors que je fixe sans m’en apercevoir celui qui me semble être le plus jeune d’entre eux, peut-être pas tout à fait soixante-dix ans, je reçois son clin d’œil égrillard en plein visage et rougis instantanément. Je file tête baissée me servir un café noir.
Que des gens âgés fassent l’amour m’émeut plutôt, mais de là à imaginer de telles performances sexuelles… J’entends encore les crissements affolés du sommier sous les assauts qui n’en finissaient pas ! Et puis les gémissements avaient une tonalité plutôt jeune, il me semble…
Non, non, l’amant si fougueux que j’avais entendu ne pouvait être l’un de ces petits vieux, si verts soient-ils. Même avec une bonne dose de Viagra… Non, IM-POS-SIBLE !
C’est alors que je vois arriver, toute pimpante dans sa petite robe à fleurs, une jeunette de vingt-cinq ans environ. Celle-ci se révèle leur animatrice – elle a un badge avec son prénom, « Nina », agrafé au-dessus du sein droit. Ses seins sont haut perchés, gonflés de jeunesse, et leurs mamelons tendent victorieusement le tissu fleuri.
Depuis quelques années, les miens ne regardent plus le ciel, fatigués, honteux, ils baissent les yeux vers le sol…
Une pensée ignoble me traverse. Et si cette fille s’était « fait » un petit vieux pendant la nuit ?
Un homme qui avait dû être beau gosse dans sa jeunesse et à queue-de-cheval blanche comme neige lui presse l’épaule lorsqu’elle se penche pour saisir un croissant, un autre l’appelle « ma jolie ».
Est-ce qu’un homme de cet âge peut encore ?…
Non, décidément, c’est impossible. Et pourquoi prêter à cette jeune femme un peu trop jolie des intentions si grotesques ?… Il paraît pourtant que la gérontophilie a ses adeptes. Si encore leurs ébats n’avaient duré que quelques minutes, cela aurait été envisageable, mais près d’une heure ! Enfin, il me semble…
François n’a pas l’air de s’apercevoir de mon trouble. Il faut dire qu’il a déplié entre nous el Diari de Girona et son mutisme du jour.

Lorsque nous retournons dans notre chambre faire nos bagages, je sors sur la terrasse, pensive.
Et c’est là que je la vois, toute fripée, rabougrie, vautrée dans son lit de cendres froides, vidée de sa substance, mais pourtant triomphante : LA cigarette.
Écrasée dans le cendrier, le cendrier que j’avais pourtant vidé la veille.
Alors, je comprends…
Un rire hystérique me traverse jusqu’aux larmes.
Je la regarde fixement, la félonne, la traîtresse : la dernière cigarette…

PRIX

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Cétacé · il y a
Hauts les cœurs des septuagénaires performants et triomphants! Avec en prime une chute talentueuse! Recevez mon vote tardif admiratif. (Aimerez-vous mon "4sansQ Parano"? Je vous invite à le découvrir tout comme j'ai découvert votre texte. Cé.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Super j'ai adoré, merci, voir "J'AI OSE" sur mon site
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Utilisateur désactivé · il y a
J'adore!! Merci!
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Mado · il y a
Bravo... Superbe et cela nous ramène à nos propres doutes, envies... Secrets même peut être..
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Angie · il y a
Bravo ! Très agréable à lire
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YEEBEE · il y a
conte érotique....j'aime l'histoire
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Wino · il y a
Vivre par procuration une jouissance dissimulée, suscité finalement par son propre mari. L'infidélité au comble de son ironie, bravo pour cette chute pour le moins inattendue.
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élise · il y a
On dirait ma vie, merci !
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Valoute Claro · il y a
Mince alors! Mais il est vrai que parfois la fiction rejoint la réalité!
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Fleurdebretagne · il y a
Excellent, j'attendais la chute avec impatience mais pas à celle la...Bravo ;-)
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Valoute Claro · il y a
Merci! j'avais eu la chance qu'elle soit publiée dans leur recueil de nouvelles :)
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Didier Hebert · il y a
Excellent ! Je m'ennuyais et tout à coup "tiens lire une nouvelle érotique"... et après un premier essai infructueux sur un texte pas mal écrit mais à la syntaxe un peu dense, je suis tombé direct sur "la dernière cigarette". Et j'ai aimé, d'autant plus que la situation me rappelait une situation vécue dans un hôtel à Saint pierre (la Réunion), sans la chute.... ! Et votre chute est remarquable !!!! Bravo.
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Valoute Claro · il y a
Je suis contente que cette nouvelle vous plaise, grand merci pour votre commentaire, ça me touche.:)
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