La dernière chance

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Pourquoi on a aimé ?

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I

Mon frère s’appelle Henri. C’est un petit rouquin nerveux, aux muscles noueux, aux cheveux enflammés ; il a une force étonnante. Il n’a pas encore vingt ans. On le compare souvent au David de l’Ancien Testament, celui qui a terrassé Goliath avec un lance-pierre. C’est mon petit frère, je suis l’aîné. On a longtemps été inséparables. Dans les rues de Terre-Haute, quand les gens nous interpellaient pour demander des nouvelles des parents, ils disaient : « Hé ! Les deux Glass ! » Mon frère est effrayant, on sent qu’il pourrait vous frapper à la moindre contrariété, même moi. Il est imprévisible. Il ne lèvera jamais la main sur Maman. Une fois, il a assommé un étudiant saoudien qui faisait la queue au Starbucks parce que le gars lui avait reproché d’avoir grillé la file. Je dois protéger mon petit frère de lui-même et protéger les autres de ses coups de sang, c’est compliqué.
Nous sommes des rednecks, des péquenots, j’assume. Je ne vais pas jouer les intellos pour faire plaisir aux touristes qui trouvent que l’Indiana manque de délicatesse. Nous vivons dans une petite ferme perdue au beau milieu des champs de maïs. Terre-Haute se trouve à même pas vingt kilomètres de chez nous. On peut mettre un pied en ville quand on veut. Henri et moi, on y faisait des virées le soir, après le boulot. On cherchait surtout des filles. Parfois, on en ramenait deux dans notre pick-up et on les tripotait copieusement. Henri a été condamné à trois semaines de travail d’intérêt général pour avoir glissé une main sous la jupe d’une squaw sans sa permission. C’était son premier délit du genre. Nos parents nous ont élevés dans le respect de la religion et nous savons distinguer le bien du mal, le fruit défendu dans l’arbre et tout ça. Je dois dire que j’ai le plus grand respect pour les femmes. Je ne m’aviserais pas de toucher une fille si elle n’est pas d’accord avec ça. Mais Henri a du mal à maîtriser ses pulsions. Je lui ai foutu une sacrée tannée ce jour-là. Et notre père en a remis une couche. Pour rien.
Et puis ce qui devait arriver est arrivé. Henri était sorti sans moi. Je devais régler une affaire à la ferme. Si vous saviez comme je m’en veux de ne pas avoir été là. Il était au cinéma avec un pote, un sombre crétin appelé Bob. Ils n’étaient même pas assis depuis dix minutes que Bob balance à Henri :
— L’actrice du film, elle ressemble trop à ta mère. Elle est trop chaude.
Le sang d’Henri n’a fait qu’un tour. Il a sorti son canif et a coupé Bob à la gorge. Il l’aurait tué si des spectateurs ne l’avaient pas arrêté. Au tribunal, le juge était un vieux monsieur magnanime. Je me souviens, il a demandé à Henri :
— Petit, savais-tu ce que tu étais en train de faire ?
Mon frère l’a regardé droit dans les yeux et il lui a répondu :
— Pour sûr. Si je recroise cet enfoiré, je finirai ce que j’ai commencé.
Henri a écopé de deux ans en maison de redressement. Il avait seize ans.
Henri a une personnalité borderline, d’après le psychiatre du Pendelton Reformatory. Pour mon frère, il n’y a pas de nuance, il vous adore ou il vous déteste. Quand il vous adore, c’est le plus adorable des garçons ; il adore Maman. Quand il vous déteste, gare à vous ! Le pauvre Bob en a fait les frais. Il se balade maintenant avec un foulard autour de la gorge pour cacher l’horrible cicatrice qu’Henri lui a faite. Le psy a expliqué aux parents – j’étais présent aussi – que « leur fils était incapable de relations humaines normales et qu’il était maladivement impulsif et violent ». Il a prescrit des calmants en cas d’accès de violence et un antidépresseur. Il faut dire qu’Henri était à ramasser à la petite cuillère après Pendelton, j’ai même cru qu’il allait se foutre en l’air. Aujourd’hui, Henri n’est plus suivi, on l’a récupéré après vingt-quatre mois d’enfer ponctués de quelques séances inutiles avec un psychothérapeute. Henri est un chien fou. Il a mordu une fois. La prochaine fois, il sera abattu.
Perpétuité au prochain passage devant le juge du comté. Ça reviendrait à l’abattre. Là-bas, il a été mis à l’isolement plusieurs semaines pour avoir frappé un gardien. Dans son cachot de quelques mètres carrés, on lui avait seulement laissé une bible. Henri s’en servait comme d’un siège, une grosse bible reliée pleine peau, bien confortable. Maman aurait hurlé au sacrilège, poser son cul osseux sur la Sainte parole de Dieu. Les gardes aussi. Ils lui ont repris la grosse bible et lui ont donné à la place un exemplaire de poche pas plus gros qu’un écrin à bague. Par défi, Henri l’a apprise par cœur, en tout cas une grande partie. À la maison, quand Papa lui fait une remarque, Henri cite un verset qui fait mouche, il retourne l’arme contre mon bigot de paternel. Il y a deux jours, notre père nous a reproché nos beuveries et Henri lui a sorti un proverbe de Salomon : « Le vin rend la vie joyeuse et l’argent répond à tout ». Mon père considère Henri comme un suppôt du Diable, un rat dont on doit se débarrasser avant qu’il transmette sa saloperie, mais Maman et moi on fait front. Personne ne fera de mal à Henri. Pas même Henri Glass.
J’ai interdit à Henri de quitter la ferme. Il ne doit pas récidiver. Tant pis s’il m’oblige à jouer les gardes-chiourmes. Henri est bien embesogné. Il s’occupe des cochons, range la grange, se couche éreinté. Je le fatigue à dessein. Je sais que c’est une sorte de prison que nous lui construisons mais, au moins, personne ne risque de le taillader ou de le violer. Il faut être vigilant. Un facteur un peu capricieux, un vendeur d’encyclopédies trop zélé, et Henri risque de déraper, d’assommer, de tuer. Je n’ai plus confiance en lui. Je ne sais pas si c’est vraiment de l’amour. Je fais peut-être cela pour Maman. Peut-être qu’au fond de moi, je veux faire de la vie d’Henri un enfer pour le punir de tout ce qu’il nous a fait endurer. Je ne sais plus. J’aurais voulu qu’Henri soit heureux. Ce n’est plus possible maintenant.

II

J’ai dû trop boire de café. Mon rythme cardiaque est trop élevé et je ne tiens pas en place. On attend le conseiller d’insertion. Je le guette par la fenêtre comme à l’époque de mes dix ans, quand j’attendais une lettre de tante Joy et que je traquais notre facteur. Tante Joy est morte il y a deux ans, d’une attaque cérébrale. Je fais correspondre sa mort avec l’entrée en prison d’Henri, mais c’est une coïncidence. On aime bien tenir pour responsable du hasard les autres, surtout ceux qu’on aime par-dessus tout. Tante Joy m’envoyait tous les mois une lettre avec un chèque de quelques dollars. Une lettre ou plutôt une histoire. Elle était romancière mais elle me réservait certains de ses récits, les plus invraisemblables, les plus inimaginables qu’elle n’arrivait pas à refourguer aux journaux de sa petite ville d’Iowa. Le conseiller d’insertion est arrivé avec deux heures de retard, il ne s’est même pas excusé. Je l’aurais tué. Henri était shooté au Xanax, comme à chaque visite du conseiller, il était donc inoffensif. Il regardait la télé, MTV, une émission stupide de dating. Les filles lui manquent. Le conseiller, comme d’habitude, a posé quatre questions à Henri sans attendre de réponse, a bu son café, englouti deux parts de gâteau et nous a donné rendez-vous pour le mois prochain. Avec la dose que je lui ai filée, Henri risque de rester anesthésié jusqu’à demain matin.
Mais, quand je suis revenu dans le salon après ma journée de boulot pour le doucher et le mettre au lit, Henri avait disparu. La télé était toujours allumée, des filles en maillot dansaient en rythme autour d’une piscine et une voix off proposait de les rejoindre au bord du lac Monroe, dans une résidence de vacances hors de prix. Les cachets de Xanax roulaient sur la table basse à côté d’une tasse de tisane encore pleine. J’ai tout de suite compris ce qui se tramait. J’ai couru jusqu’au garage, le pick-up n’était plus là. Depuis combien de temps Henri était-il parti ? Allait-il vraiment au lac Monroe ? Et pour faire quoi ? S’amuser avec des étudiantes en bikini ? Il était peut-être parti à Terre-Haute ou quelque part d’autre dans l’Indiana. J’ai décidé de suivre mon instinct et de me rendre au lac.
Le lac est situé à quelques kilomètres au sud de Bloomington. J’ai dû y aller en vacances une bonne dizaine de fois, pour pêcher la perchaude avec mon père. C’est à deux heures de route. Nous louions une petite maison à des amis de la famille. Le lac et ses alentours sont d’un vert intense, on dirait que la nature vous y accueille dans une émeraude. Henri restait avec Maman pendant que j’allais pêcher avec notre père. Henri explorait les forêts et finissait toujours devant le grillage de la résidence de vacances voisine de notre pauvre bicoque de bouseux chanceux. C’est moi que Maman chargeait d’aller le chercher. Je devais le prendre littéralement sous mon bras tellement il était subjugué par l’endroit, les gamines de son âge, leurs mères apprêtées, les adolescentes qui bronzaient seins nus au bord de la piscine. Moi aussi je me rinçais l’œil. Mais Henri vivait ça par procuration, chaque seconde de son voyeurisme était précieuse. Un jour, on nous a même envoyé un gros chien pour nous faire fuir. Une fille s’était plainte qu’un gamin se touchait en la matant caché dans un bosquet. Je savais où trouver Henri. J’ai emprunté la vieille Ford de Monsieur Jones et j’ai filé jusqu’à Bloomington.
— Il ne faut pas qu’il récidive. C’est la perpétuité qui l’attend.
Je n’arrête pas de prononcer ces deux phrases à voix haute, pour me donner du courage. Je n’ai pas prévenu les parents. Si j’arrive à retrouver Henri avant qu’il fasse une bêtise, je le ramènerai comme si de rien n’était et j’irai aux putes avec lui le plus vite possible. La résidence est comme dans mes souvenirs, rien à voir avec la publicité racoleuse du MTV local. C’est le début de la saison estivale, il n’y a pas beaucoup de touristes encore. Je croise surtout des vieux de la classe moyenne qui prennent le soleil tout habillé. Les bâtiments, la piscine, les espaces verts, tout semble s’être arrêté il y a quinze ans. Une machine à retourner dans le temps, dans les années 90. Je m’attends à débusquer mon petit frère en culottes courtes dans un arbre ou en train de chasser les écureuils avec son lance-pierre. Le prestige de l’endroit a dû s’étioler. Les jeunes friqués ne passent plus un mois entier à Lake Monroe avec leurs darons. Ils partent pour l’Europe où ils font des virées au Mexique. J’ai loupé une étape. Je n’ai que vingt-quatre ans. J’ai pris soin de finir le lycée et de préparer un diplôme dans une école agricole. J’ai pourtant l’impression d’avoir au moins un demi-siècle. Sans doute parce que je m’occupe à plein temps d’Henri. Il faut bien. Mon père l’a presque renié et Maman passe ses journées dans sa chambre, alitée et providentielle.
— Vous n’auriez pas vu un jeune homme roux, avec un air renfrogné et des jeans délavés ? 
Je pose cette question une quinzaine de fois. On me répond non, invariablement. Henri n’est pas là, je me suis trompé. Je réfléchis, l’endroit est propice, rien n’a changé, j’ai de nouveau douze ans. Je sais où trouver Henri. Je sors de la résidence tapageuse. Je dépasse notre grillage, je quitte la présence spectrale du petit garçon curieux, je m’adresse à lui en passant : « Ne reste pas là trop longtemps, Maman pourrait s’inquiéter ». J’emprunte un sentier à travers les bois. Il est jonché de mégots et d’emballages de préservatifs. C’est sans doute là que les jeunes se retrouvent pour « forniquer », notre père enragerait. Au bout d’un quart d’heure, je la vois apparaître derrière les arbres lépreux. Je voudrais bien dire qu’elle n’a pas changé non plus, mais la maison de mon enfance est une ruine. Le toit est éboulé. La nature a repris ses droits. Pourtant je revois clairement Maman sur la terrasse en train de se masser les tempes après avoir hurlé sur Henri et moi. Et le daron lisant un roman à l’eau de rose dissimulé dans un gros almanach de résultats sportifs. Le lierre est le nouvel occupant de la maison, je le bouscule pour entrer, je m’en excuserais presque. Je regarde vers le lac, vers son eau glauque qu’on dirait croupie. Henri est assis sur le ponton, ses jambes ballent et effleurent la surface de l’eau. J’avance lentement en sa direction. Henri a senti ma présence. Il soulève ses fesses et me fait une place à sa gauche. Je m’assois lourdement. Henri finit par souffler au bout de cinq minutes :
— Je suis allé chez les bourges. Je pensais que j’y trouverais les mêmes filles qu’à l’époque. Je les aurais pas touchées, je te jure. Je veux pas retourner en prison.
— Tu n’y retourneras pas.
On reste là, sans rien dire. Le soleil est en train de se coucher, se s’enfoncer dans le lac placide. Va-t-il ressortir et bondir hors de l’eau comme le ballon qu’on immergeait sous nous pour flotter ? Je prends Henri par l’épaule. Le soleil a fondu, sa trace diluée suit les ondulations de l’eau jusqu’à nos pieds. Henri fixe l’horizon, il finit par dire :
— Il faut me faire confiance et ne plus avoir peur. De toute façon, on ne lutte pas contre le destin.
Je souris. Je me lève. Je fais craquer mes cervicales. Je dis :
— On devrait rentrer. J’ai rien dit aux parents et ils risquent de s’inquiéter.
— Encore quelques minutes. J’adore cette heure de la journée sur le lac Monroe.
Je regarde l’horizon à mon tour. Le ciel est noir, un halo orange recouvre le lac comme s’il allait entrer en éruption. Nous ne bougeons pas.

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Cette histoire est inspirée d’un passage de Sur la route de Jack Kerouac.

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Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Un récit intense et des personnages auxquels on croit ♫
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Randolph B. · il y a
Il me semblait bien qu'il y a ce parfum de Kerouac and Cie, ce qui ne me rajeunit pas ! Un réel plaisir de lecture, je me réabonne ! A bientôt, Santiago !

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