La dernière chance

il y a
6 min
689
lectures
172
Qualifié

L'écriture a toujours été pour moi un passe-temps, nécessaire. Maintenant j'y consacre plus de temps, mais je me considère comme un (éternel ?) apprenti, en formation. Donc : vos commentaires  [+]

Image de Printemps 2020

Surprise, Agnès contemple le délabrement grandiose de la salle d’attente, du couloir, de tout le service. Elle se trouve pourtant bien dans ce qu’on appelle un grand hôpital parisien. Délabrement complet, parfait, rien n’y échappe, ni les murs, ni le sol, ni le plafond, ni les chaises, ni même les revues : ça frise le sublime. Encore pire que tout ce qu’elle a vu en province pendant deux ans ! Deux années pendant lesquelles, dans son fauteuil roulant, elle a transporté ses jambes inertes de service en service. Chirurgie, neurologie, rééducation fonctionnelle, services sociaux…
Elle a fini par abandonner, découragée pour la première fois de sa vie. Et puis elle a vu le professeur Rank à la télé, triomphant après une première mondiale. Elle en a parlé à son médecin qui a dit qu’après tout pourquoi pas (Agnès l’a entendu penser « au point où on en est »).
Donc, aujourd’hui, rendez-vous de la dernière chance, elle en a décidé ainsi ; en cas de nouvel échec elle s’acceptera comme elle est devenue, comme cette balle dans sa moelle épinière l’a refaite. Rendez-vous avec un chirurgien, adjoint du professeur Rank. On l’a prévenue : retenu au bloc, il aura du retard, on ne sait combien de temps. Alors elle patiente, comme elle en a pris l’habitude ; et comme d’habitude le passé remonte.

À vingt ans, Agnès courait tous les weekends, elle en garde encore
les sensations dans ses jambes raides et froides. Pendant ses vacances, elle travaillait à la ferme de ses parents, modestes agriculteurs qui se saignaient pour aider leur fille unique à suivre ses études de médecine. Elle aimait les travaux de la ferme, mais elle ne reprendrait pas l’exploitation : ses parents avaient pour elle des ambitions plus hautes.
À la fac, les débuts avaient été difficiles, la plupart des étudiants venaient d’autres milieux, plus aisés ; faire médecine, pour beaucoup, c’était normal ! Obligée de prendre un emploi dans un fast-food, pendant que ses camarades se permettaient quelques sorties et soirées, elle avait craint de s’isoler. Mais, bien qu’assez réservée, elle avait le sourire facile… et elle était plutôt jolie, ce qui lui valait l’estime des garçons. Finalement, elle avait réussi à faire sa place dans sa promotion.
Pour Agnès, repenser à cette période, c’est forcément faire resurgir le souvenir de Bastien. Un garçon timide, de la même promo qu’elle, un peu plus âgé, avec qui elle aimait parler, travailler, et qui lui plaisait. C’était réciproque, elle le sentait, seulement Bastien était timide. Les vacances d’été arrivèrent donc sans que ce grand nigaud ait osé la moindre avance. Pas très expérimentée en la matière, Agnès s’était néanmoins promis de prendre l’initiative à la rentrée… En attendant, elle avait suggéré qu’il l’appelle pendant les vacances.
Elle passa l’été chez ses parents, en rêvant quelquefois des destinations de vacances exotiques de certains de ses camarades de fac. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Guillaume, un copain d’enfance, qu’elle n’avait pas vu depuis deux ans. Guillaume, c’était le fils ainé d’agriculteurs voisins. Leur
exploitation n’avait rien de comparable avec celle des parents d’Agnès : 300 hectares de cultures céréalières intensives, gérés comme une entreprise industrielle.
Elle trouva le jeune homme mûri, plus sûr de lui, plus beau, et lui dut la redécouvrir aussi… Ce fut le coup de foudre. Dès lors ils se virent tous les jours. Agnès aida moins ses parents, elle ne leur fit pas mystère de sa liaison avec Guillaume, et ils eurent confirmation de leurs craintes lorsqu’elle leur annonça qu’elle arrêtait ses études pour se marier ! Quand Bastien se décida à téléphoner, elle lui fit part de sa décision, avec tous les ménagements dont elle était capable, comme elle avait essayé de le faire avec ses parents.

Dans la salle d’attente Agnès mesure combien les choses étaient allées vite cet été-là, combien, malgré ses efforts, elle avait dû être brutale avec sa mère, avec son père, et avec Bastien. Mais sa tête était trop pleine de Guillaume.

Le jeune homme non plus n’aidait pas assez au goût de son père, et quand il annonça son intention de se marier avec Agnès il eut droit à une scène mémorable. Mais ses parents, s’ils avaient su moderniser et adapter leur exploitation, n’en restaient pas moins paysans dans l’âme. Et devant la fermeté de leur fils, ils se dirent qu’après tout cette union, c’était des terres en plus, voisines des leurs…
Le mariage avait été célébré en automne, Agnès s’était installée chez ses beaux-parents, un petit garçon était né au printemps suivant. La jeune
épouse ne rechignait pas à la tâche, tantôt sur le tracteur, tantôt démêlant des questions de paperasses, ou suivant sur internet les cours du marché des céréales. Autant dire qu’elle gagna vite l’estime des parents de Guillaume…
Une année de bonheur passa.
Un matin de juin, Guillaume prit un vieux tracteur qui ne servait plus qu’à des travaux annexes, et partit débroussailler une des dernières haies qui subsistaient sur l’exploitation. L’engin bascula, le jeune homme fut éjecté, le tracteur se renversa sur lui. Guillaume fut tué net.
Agnès voudrait oublier ces jours, ces mois de cauchemar. Mais ils restent gravés dans sa mémoire. Elle avait survécu grâce au soutien de ses parents et de ses beaux-parents qu’elle continuait d’aider. Mais c’est surtout son garçon, l’enfant de Guillaume, qui l’avait sauvée ; il faisait ses premiers pas, prononçait ses premiers mots. Simplement, il ne savait pas dire « papa »…
Et il y avait Bruno, le jeune frère de Guillaume. Un gars taciturne, un taiseux qui pouvait brusquement se mettre dans des colères terribles, incontrôlables. Agnès l’avait toujours connu ainsi, souvent hargneux, piquant des crises de jalousie contre Guillaume. C’est sûr qu’il souffrait de la comparaison !
Après la mort de son frère, il avait pris, naturellement, plus d’importance dans la vie de la famille et de la ferme. Il avait surmonté sa tristesse plus rapidement que les autres et avait su soutenir tout le monde efficacement. Il s’activait sur l’exploitation et prenait des initiatives dont on ne l’aurait pas cru capable, lorsque la douleur de ses parents, et d’Agnès, leur pompait toute envie de continuer. Il finit par se montrer plus ouvert, moins coléreux.
Au fil du temps il sembla même à Agnès que son beau-frère recherchait sa compagnie, tentait, pas toujours adroitement, de la réconforter, de la faire sourire. Il lui sembla aussi à plusieurs reprises que son arrivée interrompait des conciliabules entre Bruno et ses parents. Un soir d’hiver, les beaux-parents se retirèrent plus tôt que d’habitude. Bruno, la gorge serrée, demanda sa main à Agnès, lui avouant qu’il l’aimait depuis toujours… Une avalanche de sentiments contradictoires s’abattit sur la jeune femme. Dans le même instant elle eut envie de gifler, pleurer, crier ; rire aussi… Elle ne put que se lever, lancer à Bruno un regard qui le crucifia, accompagné d’un « jamais ! » cinglant, et se sauva dans sa chambre. Toute la nuit, elle avait pleuré.
La vie était devenue alors encore plus pesante pour elle. Bruno s’était refermé sur lui-même, ne lui adressant plus la parole. Ce n’était guère mieux avec ses beaux-parents, qui avaient espéré la garder dans la famille, avec ses terres, en la mariant à leur autre fils. C’est du moins ainsi qu’Agnès le ressentait. Elle finit par annoncer son départ, avec son fils. En d’autres temps, ses beaux-parents auraient tenté de la faire changer d’avis ; mais, usés de chagrin, ils s’étaient résignés à la voir partir un jour, depuis qu’elle avait éconduit Bruno.
Bruno, lui, sortit de la pièce comme un fou, se précipita sur son fusil de chasse et revint le décharger sur Agnès. Le beau-père, alarmé par la réaction de son fils, s’était levé et réussit à détourner légèrement le tir, puis le désarma. La balle avait transpercé la moelle épinière. Elle avait eu de la chance, c’est ce que tout le monde lui dit, depuis…

Dans la salle d’attente, elle sourit, d’un sourire amer ; elle sourit
toujours comme ça quand elle se dit qu’elle a eu de la chance. Si elle parvient à survivre, c’est pour son fils, et grâce à lui. Tous deux ont trouvé refuge chez ses parents, qui font tout ce qu’ils peuvent pour elle. Bruno, lui, est en soins dans un établissement psychiatrique, pour une durée indéterminée. Dans son fusil il y avait une deuxième cartouche, pour lui.
Dans la salle de consultation, derrière son bureau, le docteur Garnier, immobile, contemple le dossier que son patron, le professeur Rank, lui a confié à la sortie du bloc. »J’ai rendez-vous avec une patiente, mais j’ai un imprévu. Vous vous en chargez, Garnier ? Son dossier est au secrétariat, vous le lisez, vous examinez la patiente et vous m’en parlez demain, d’accord ? Je compte sur vous, mon vieux ! » Gonflé, le patron. Son imprévu s’appelle Yvette, tout le service est au courant. Mais on ne dit pas non à Rank, surtout quand on est débutant et qu’on a eu l’honneur d’être choisi par la star de l’hôpital pour intégrer son équipe. Par ailleurs le docteur Garnier n’a jamais d’imprévu, lui, ni même rien ni personne de prévu dans sa vie solitaire…
Dans le dossier qu’il a parcouru, aucun détail sur les circonstances de la blessure. Juste, une balle de fusil de chasse qui a ravagé la moelle épinière. Il a examiné les clichés de scanner, d’IRM, les radios, constatant l’étendue des dégâts ; il s’est demandé ce qu’on peut faire de plus, même Rank ne fait pas de miracles. Il a refermé le dossier avec un soupir perplexe, et son regard est tombé sur le nom de jeune fille de la patiente. Son soupir est resté suspendu à ses lèvres, son cerveau s’est mis en pause quelques instants. Un homonyme, nom et prénom, serait-ce possible ? Et si c’était elle, serait-ce plus étonnant ?...
Immobile, il contemple toujours le dossier. Ça fait combien d’années, il a du mal à compter... Que ce soit elle ou pas, par quels drames et quelles souffrances cette femme a dû passer ! Et lui qui se croyait malheureux… Il doit se lever, maintenant, ouvrir la porte, la recevoir. Maîtriser son cœur qui bat la chamade, ses mains qui tremblent, retrouver ses esprits, comme il sait le faire au bloc opératoire.

Dans la salle d’attente, Agnès attend toujours l’assistant du Professeur Rank. Sa dernière chance de se relever de son fauteuil roulant. Puis de refaire sa vie ? Elle préfère ne pas y penser. Malgré l’habitude, elle commence à trouver le temps long. Alors la porte s’ouvre sur un jeune médecin en blouse blanche, un peu pâle, qui essaie de sourire. Elle lui rend son sourire avant même de le reconnaitre. Bastien…

172

Un petit mot pour l'auteur ? 44 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de David Lefèvre
David Lefèvre · il y a
Un joli texte, profond et sensible. Des personnages qui ont du corps et de l'âme. J'avoue qu'à quelques paragraphes du dénouement, j'en ai imaginé la fin, mais cela n'a gâché en rien mon plaisir de lecture. Bravo.
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
Une belle écriture et un texte touchant. Le dénouement est une "happy end" ... ou pas
Image de Lasana Diakhate
Lasana Diakhate · il y a
Un texte très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte .Bravo 👏🏽à vous
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
Cliquez sur le lien
👉🏾👉🏾https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/elle-sen-va

Image de Marie Juliane DAVID
Marie Juliane DAVID · il y a
Très beau récit Mathieu!
Un plaisir de vous découvrir et de vous lire!
Bonne continuation!
Si toutes fois vous avez un peu de temps, passez lire mon texte "Mésaventures nocturnes" en compétition pour le Prix des jeunes écritures 2020 en cliquant sur mon nom tout en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer.

Image de Ozias Eleke
Ozias Eleke · il y a
Un texte bien mené. Ce fut un plaisir. Vous avez mes voix.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Il n'est jamais trop tard pour une happy end sur une note d'espoir ...
Image de Firmin Kouadio
Firmin Kouadio · il y a
Que de délices de lecture ! Je vous lis sans souffler, assoiffé de lire le dernier mot. C'est excellent ! Toutes mes voix!***** Je vous invite à lire un texte en lice sur ma page. Votre retour me ferait vraiment plaisir.
Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
Charmant bUn texte structuré et original b.. c magnifique . Tu mes voix Voici le lien pour me donner votre avis et le soutenir..https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
Image de Brandon Ngniaouo
Brandon Ngniaouo · il y a
Beau texte. Bravo à vous, j'ai adoré vous lire.
Vous-avez toutes mes 3 voix.
Je vous prie de me soutenir en allant voter pour mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
Et à me laisser quelques commentaires si l'envie vous vient.

Image de cendrine borragini-durant
cendrine borragini-durant · il y a
Charmant récit, malgré les drames dont il est émaillé. La boucle est bouclée.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

La maison de Tobias

Wen

Dans un pays chahuté par les vents du nord et les embruns de l’ouest, il existe une ville. Cette ville est la plus grande ville du pays. Elle est urbanisée, moderne et dispose de toutes les... [+]

Nouvelles

Gynoïde

Albanne R.

Mireille a toujours été laide.
Enfant, déjà, elle était différente. À l’âge des joues rebondies que l’on prend plaisir à croquer, Mireille affichait un visage triangulaire et anguleux... [+]