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La Dernière Carte

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Guy Pavailler

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À mes applaudissements, les filles, en sueur, poussèrent des soupirs, de petits cris aigus de satisfactions et de soulagement et laissèrent aller leur corps dans la détente. Elles venaient d’exécuter à la perfection la chorégraphie sur laquelle on travaillait depuis deux mois. Elles étaient prêtes, estimai-je, pour le spectacle de fin d’année. “On s’étire” donnai-je pour conseil comme à chaque fin d’exercice. “Lila, Aurore vous êtes prioritaires pour la douche”. Les deux filles dressèrent la tête dans un ensemble parfait et acquiescèrent d’un sourire. “Après les étirements” précisai-je. Je remarquai alors Laura, avachie sur une chaise baquet, d’une pâleur d’étoupe. J’allai à elle et lui demandai comment elle se sentait. Ses yeux révulsés m’apprirent son état. Je la fis s’allonger au sol et déposai ses pieds sur une chaise de manière à faciliter le retour du sang vers le cœur. Je n’étais pas inquiet, elle était familière des évanouissements spontanés. Son amie Pauline apporta bientôt un linge humide et lui appliqua sur le front.
Je pris son pouls. En pratiquant ce geste, je contemplai le doux visage de la plus jeune fille de mon groupe. Elle avait un teint d’une blancheur de lait et tout son visage était piqueté de minuscules grains roux. À 16 ans, elle était au-dessus de la taille moyenne des filles du foyer, et portait des chaussures à talons, pour gagner des centimètres. C’était une fille calme, sans être timide. Un peu à l’écart du groupe, mais bien acceptée par les autres. J’avais peut-être une tendresse particulière pour Laura car elle ressemblait à ma fille aînée. Je ne sais pourquoi, à ce moment-là précisément, je me mis à penser à leur mort à toutes les deux. Souvent je me demandais comment allaient vivre ces filles à la sortie de l’établissement. Quel avenir la vie leur réservait-il ? Les avais-je suffisamment aidées à s’armer contre les adversités de ce monde, assez préparées à supporter les intempéries sociétales, à conquérir liberté et bonheur sans nuire à quiconque ? Si la capacité à la résilience, pour certaines, finirait de haute lutte par être acquise ? Mais d’ordinaire, je ne pensais pas à leur mort.
C’est alors qu’il se passa une chose étrange. Pauline tamponnait le front de Laura d’une main, de l’autre elle saisit la mienne, voulant se retenir, car elle était accroupie et basculait en arrière. Elle la lâcha aussitôt, comme foudroyée par une décharge électrique, et tomba à la renverse. Le pouls de Laura était normal. Je demandai à Pauline si tout allait bien, car elle restait allongée au sol. Je la vis alors placer ses mains sur son visage et sangloter. Laura se redressa, s’agenouilla et entreprit de consoler Pauline. Elle lui caressa le visage et elles échangèrent quelques mots inarticulés. Je me relevai à mon tour, incertain de la conduite à tenir. Je demandai à Laura pourquoi Pauline était en larmes. Elle me lança, dans un chuchotement, que son amie avait eu une vision très forte de sa mort. Elle était âgée, mais pas très vieille, blême, comme fardée de talc blanc, allongée sur un lit d’hôpital, couverte jusqu'au cou d’un suaire blanc, entourée de deux jeunes hommes et une femme éplorés, son aînée lui tenait la main. Pauline avait un frêle sourire dessiné sur son pâle visage. Elle l’offrait à chacun de ses enfants, ses yeux se fermaient et elle sombrait dans la nuit.
“Peut-être ne mourrait-elle pas” dis-je, ne sachant que dire d’autre à la suite de cette déclaration. “Peut-être s’endormait-elle”. Mais Laura m’assura que Pauline mourrait cette même nuit des suites d’un cancer du pancréas, à deux heures trente-sept du matin. Je m’interrogeais, comment pouvait-elle avoir une telle certitude ? “Je le sais” me répondit Laura, “je le sais parce que c’est vrai”.
Le soir, ma famille me fêta comme au retour d’un Ulysse à Ithaque. Deux fois par semaine je quittais Les Bleuets à 21 h. Les autres jours, après l’étude. Mes collègues assurant le dîner et la veillée à leur tour. J’aimais ce travail. Je m’investissais beaucoup. Je voulais voir toutes mes filles réussirent leur vie. C’était un projet utopiste, bien entendu, mais je visais haut pour atteindre au plus haut. Comme s’entraîner à sauter 4 mètres et parvenir à réussir 3.50 m.
Pour autant, je ne négligeais pas ma famille. Avec Amélie, ma femme, et nos deux filles, on formait une vraie famille. Une famille aimante et unie et nous cultivions notre bonheur comme la richesse nourricière qu’elle était.
Au dîner, j’évoquai l’étrange incident survenu en fin de répétition de danse. Amélie, plutôt cartésienne et pragmatique, me conseilla d’en parler au psychiatre de l’institution, car elle voyait dans les propos tenus par Laura affabulation et hystérie. Ma fille aînée cependant, à l’imagination fertile, déploya toute sa science de la narration pour nous convaincre d’un don particulier de divination chez la jeune fille. Son nom de famille semblait indiquer des origines slaves, elle attribua à Laura des ancêtres chamanes des lointaines steppes d’Asie centrale. Son histoire, à se tordre de rire, égaya notre soirée, pourtant, à bien y réfléchir par la suite, je me suis demandé si ce conte si drôlement narré par ma fille ne fut pas l’étincelle jaillissant du silex. L’étincelle qui déclencha le vaste incendie qui allait tous nous dévorer.
Le lendemain, après avoir examiné la situation sous bien des angles, durant une nuit agitée peuplée de rêves étranges, de pensées confuses, d’idées exaltées, je passai voir Laura au lycée, sous un prétexte professionnel et m’entretins avec elle durant la pause-déjeuner.
Elle fut sincère avec moi, j’en conviens et dans un premier temps ses propos me déstabilisèrent, elle avait complètement oublié son présage de la mort de son amie. Cette scène avait été totalement effacée de sa mémoire. Il n’en subsistait plus le moindre détail. Par la suite, au contraire, ils renforcèrent ma conviction en l’existence d’un don chez Laura, impalpable, mais réel. Comme une chose invisible dont on sentirait la présence avant même de l’avoir observée.
Comme j’avais moi-même parfaitement entendu Laura m’affirmer comment et quand mourrait Pauline, que ce message se fut effacé de sa mémoire pouvait indiquer un travail inconscient pour masquer une vérité indicible. Un voile de camouflage s’était levé comme un brouillard dans l’esprit de Laura. Son inconscient lui posait un interdit après avoir libéré une précognition, une vérité de l’avenir. Laura possédait probablement une faculté de prémonition, et cela je devais le vérifier.
Le concours d’une collègue me fut précieux. Je ne la mis, bien entendu, pas au courant de ma quête, lui expliquai juste que je souhaitais sa présence durant un entretien que je devais avoir avec une fille de mon groupe. Je laissais judicieusement entendre que cette ado aurait pu avoir un rapport sexuel avec un garçon de son lycée. Je demandai à ma collègue de se tenir debout dans mon dos et d’appuyer une main sur mon épaule, moi étant assis en face de Laura et lui tenant la main. Cette requête n’eut pas l’air de l’embarrasser et nous nous retrouvâmes quelques minutes plus tard dans une petite pièce adjacente à la salle d’activité.
Je posai quelques questions innocentes à Laura, puis la fis parler d’une éventuelle envie de grossesse. Une envie assez courante, chez des adolescentes un peu fragiles, de tester leur corps. Je savais que Marie-Agnès espérait depuis de longues années devenir mère, mais à 39 ans, l’éducatrice n’avait toujours pas croisé le chemin d’un étalon remarquable, disposé à combler son attente. Son célibat lui pesait. Elle tenait bon à grand renfort de somnifères et d’antidépresseurs et s’occupait de sa mère âgée avec un dévouement exacerbé que même la vieille femme lui reprochait. Pour autant, au travail, elle était un modèle de vertu et d’attention. Sans doute mettait-elle plus de rage et de cœur à l’ouvrage que n’en nécessitait le métier, déjà bien accaparant. Mais elle avait du temps à revendre et de l’énergie inemployée à dépenser.
L’entretien achevé, ma collègue me fixa droit dans les yeux et d’un mouvement de tête m’indiqua que je n’avais pas à m’inquiéter, cette jeune fille n’avait pas plus d’amant que de désir de grossesse, je pouvais être rassuré. Je la laissai regagner son pavillon pour rejoindre son groupe. Je remarquai qu’elle marchait très droite, le ventre en avant, un sourire béat éclairait son visage. Puis je m’enquis du jugement de Laura sur notre échange. Laura fut catégorique. Marie-Agnès mettrait au monde le 8 décembre une petite fille de 2k540. Nous étions à la mi-avril, je fis remarquer à Laura que cet événement semblait fort peu probable du fait que la nature humaine demandait 9 mois de gestation après la conception et, qu’à ce que je sache, Marie-Agnès n’avait pour l’heure pas de petit ami. Avec un aplomb terrible, Laura me certifia que Marie-Agnès allait rencontrer un homme ce week-end et qu’elle mettrait au monde, en parfaite santé, une petite fille prématurée de moins de 8 mois.
Ses yeux étaient retournés vers le haut, le blanc avait envahi le fond des globes oculaires. Le débit de sa voix était lent, le ton plus grave qu’à l’ordinaire. Je la remerciai pour sa participation et demeurai perplexe après son départ. L’oracle avait-il livré sa vérité, ou tout cela n’était-il que manifestation névrotique? J’avais bien ressenti durant quelques secondes fugitives une sorte de frisson glissant comme un reptile sur mes épaules et mes bras. J’étais alors loin de me douter qu’il s’agissait d’un signe récurrent de ces séances, je ne l’apprendrai que plus tard. Je n’avais qu’un week-end à attendre pour connaître la vérité.
Ces derniers jours me parurent d’une longueur interminable. On me laissa me reposer. Je n’arrivais plus à ne penser qu’à cela. Si, jamais, Laura avait prévu les événements à venir avec une certitude extrême, je me sentirais alors le devoir de faire quelque chose. M’impliquer, oui, mais à quel niveau ? Devais-je en parler aux autorités ? Au psychiatre, à notre directeur ? Devais-je avant tout prévenir son père ? Était-ce à lui de s’occuper du talent de sa fille. Cette faculté de prédire l’avenir pourrait être aussi bien son bonheur que son plus grand malheur. N’allait-on pas exploiter Laura à des fins politiques ou commerciales ? La sagesse me recommandait de réfléchir encore et encore.
Enfin lundi arriva. Dès que j’eus un instant, je gagnai le 10/13, pavillon du groupe de Marie-Agnès, celui des préados. Je devais obtenir la certitude de l’arrivée d’un nouveau compagnon dans la vie de ma collègue. J’admettrais alors, avant même sa totale réalisation, car il me faudrait encore attendre trois bons mois, la véracité de la prédiction de Laura. Quand je demandai où je pouvais trouver Marie-Agnès, on m’indiqua qu’elle n’était pas venue travailler. Et sur le coup, j’en fus fort dépité. Elle était arrêtée pour la semaine pour cause de maladie. La grippe sans doute, me précisa mon interlocuteur. M’en retournant, j’imaginais, sans doute pour m’en mieux convaincre, ma collègue lovée dans les bras d’un garçon vigoureux dans un beau lit aux draps frais bleu lavande, atteinte par la seule maladie désirée de tous, la maladie d’amour.
Marie-Agnès reprit le travail la semaine suivante, belle comme une rose épanouie dans la rosée du matin. La grâce rayonnante de son physique était un parfait aveu de son état amoureux. Je proposai à M.Borotine de raccompagner sa fille chez lui pour le week-end et, prétextant un bilan de parcours, de nous réserver du temps pour discuter. Le père de Laura accepta courtoisement.
Un grand bonhomme chaleureux vint m’ouvrir. D’après son dossier, il vivait avec ses 3 filles, Laura était l’aînée, depuis l’hospitalisation de sa femme après qu’on lui eût diagnostiqué une schizophrénie. Depuis, elle était régulièrement hospitalisée. Laura était heureuse de retrouver ses sœurs et nous nous installâmes, M. Borotine et moi, dans le petit salon aux murs couverts de tableaux colorés. Je rapportai à un père à l’écoute, ébahi par mes propos, mes observations et de mes conclusions sur les facultés de prémonition de Laura. Je lui expliquai avoir entendu parler de cas similaires quoique rares. Je lui appris que cela ne représentait aucun danger pour elle et que ses présages s’effaçaient rapidement de sa mémoire. J’avais été témoin par deux fois de sa prescience. Il fallait me croire sur parole. Il se leva et, en une seconde, je vis son poing de fer s’abattre sur ma figure et son pied athlétique m’éjecter hors de la maison. Mais il me tendit une main amicale et ce fût alors à moi d’être abasourdi quand il me confia : “ j’ai toujours su qu’elle avait un don ”. Il me raconta alors diverses anecdotes lui ayant mis la puce à l’oreille durant l’enfance et la petite enfance de Laura. “ Elle n’est pas comme les autres filles ”, conclut-il.
Nous décidâmes immédiatement de tenter une expérience, en famille. M. Borotine désirait par-dessus tout savoir quand sa femme sortirait guérie de l’hôpital psychiatrique. Je lui dis que dans ce type de maladie les guérisons étaient rares, cependant, on pouvait vivre bien avec un traitement adapté. Nous avions expliqué à Laura que nous expérimentions une nouvelle technique, une sorte de thérapie permettant au patient d’exprimer oralement des choses importantes. Trois minutes s’écoulèrent avec le seul bruit de nos respirations, puis je vis se dessiner un sourire heureux sur le visage jusqu’alors tendu de ce grand monsieur. Après qu’un frisson glacé eut couru sur moi, des images impactèrent mon cerveau. Une femme brune était tantôt accompagnée de son mari sur une plage, de ses filles près d’un sapin de Noël et de collègues de bureau devant la machine à café.
Nos mains se séparèrent, et je me sentis soudain accablé d’une grande fatigue, vidé de l’intérieur. M. Borotine exultait. “ Quel beau film vient de se dérouler sous mon crâne ”, dit-il et il embrassa sa fille tendrement en la serrant dans ses bras. “ Maman va revenir pour toujours avec nous à l’automne”, déclara cette dernière. Nous la remerciâmes et commençâmes à échafauder des plans. À présent, nous savions comment Laura transmettait les images du futur à ses partenaires.
La semaine suivante, nous avions rendez-vous avec un psychologue, un ami d’un ami de M. Borotine qui avait accepté de jouer le jeu. C’était un homme de science ouvert aux manifestations étranges. Il nous expliqua comment la neurologie avait réalisé d’extraordinaires découvertes ces dernières années et combien le cerveau restait pourtant méconnu des scientifiques. Nous ne savions pratiquement rien de son fonctionnement, 90% de ses capacités nous échappaient. Il y avait tout un nouveau continent à découvrir, à l’intérieur de nous. Je les laissai tous les trois et passai dans la salle d’attente, vide, le cabinet était resté ouvert spécialement pour nous.
M. Borotine sortit le premier, l’air embarrassé, Laura suivait, avec son air angélique habituel, son visage n’exprimait rien. Le psychologue dit d’un air maussade que l’expérience n’avait pas été concluante. “ On a tenté de penser à divers sujets”, m’expliqua M. Borotine, “mais rien chez moi ni chez notre hôte”. “Désolé” dit le psychologue en me tendant la main pour mettre fin à notre entrevue. Parfois, on voudrait croire au merveilleux, hélas, le réel nous rattrapait. Mais peut-être était-ce mieux ainsi pour tout le monde.
Au retour, M. Borotine laissa aller son mécontentement. Pour lui, ce psychologue ne valait rien. Il avait vu lui, les images de sa femme, de leur futur, il y croyait encore. Pour ma part, le doute m’avait fortement envahi. Avions-nous pris nos désirs pour des réalités ? Je savais comment le cerveau pouvait nous entourlouper. Nous voulions voir de belles choses, et notre cortex nous avait servi les merveilleuses images d’une histoire idéale. Bien sûr, il y avait Marie-Agnès et son désir de grossesse. Mais rien de prouvé pour le moment. Et, même si l’heureux événement se produisait, pourrait-on affirmer qu’il fut la réalisation d’une prédiction ou le fait du hasard, une coïncidence.
Laura nous demanda pourquoi nous faisions tout cela. Il me revint de lui expliquer qu’elle possédait peut-être un don. J’utilisai des mots simples, je ne voulais pas l’effrayer. Elle avait une mère schizophrène, il ne manquerait plus qu’elle croie que son père et l’éducateur de son groupe soient atteints de folie. Heureusement, M. Borotine m’aida en développant des arguments avisés. Cette séance ratée m’avait fortement déstabilisé, mais lui restait motivé, convaincu. Il était tenu d’y croire, sinon, le retour à la normale de sa vie conjugale prévu pour l’automne ne serait plus qu’un château de cartes balayé par un souffle de vent.
Je passai un autre week-end torpide. Allongé dans notre chambre, volets clos, je méditai sur cet échec. Dans le fond, j’étais agacé qu’on ne put prouver le don exceptionnel de Laura pour les prédictions, mais d’un autre côté quelque chose en moi tempérait cet énervement. Une sorte de soulagement faisait contrepoids. Je commençais tout juste à m’imaginer les implications possibles de la révélation au monde de la prescience de Laura. La toute-puissance de ses divinations. J’entrais alors dans une terreur terrible quand je m’imaginais la jeune prophétesse enlevée par quelque groupuscule, obligée à produire pour le compte de quelques-uns des lectures de l’avenir qu’ils sauraient mettre à profit pour s’enrichir davantage ou asservir davantage leur peuple. Je m’imaginais aisément qu’on puisse intenter à sa vie, si les révélations de certaines vérités allaient à l’encontre des intérêts des maîtres du monde, ceux qui tenaient bien en main les rênes et les finances de nos vies. Avec une fougue et une détermination naïve, je m’étais jeté tête baissée dans une aventure me dépassant par son envergure et dont j’étais loin de soupçonner les conséquences. Venu le dimanche soir, j’étais plus abattu que jamais, je déclarai à Amélie. “ C’est bien, si Laura n’a pas de don. C’est mieux pour elle, je crois ”. “ Sûrement, me répondit ma femme, mais pour nous tous ? Pour les humains ? ” Je ne pensais pas qu’elle-même soit tentée de croire cette incroyable fable.
Laura vint se confier à moi, lundi, à son retour du lycée. Elle avait abandonné un père en complet désarroi. Tout le week-end, il avait tenté des expériences avec ses trois filles, avait sollicité sa mère pour une ultime séance aussi vaine qu’inutile, aucune image ne fut transmise aux requérants par l’esprit de Laura. Je lui dis alors que je regrettais de les avoir entraînés dans ce délire. Que je passerais m’excuser auprès de son père. Je répétai mes excuses, les bafouillant et m’embrouillant tant j’étais bouleversé et anéanti en prenant conscience de mes erreurs et du désir orgueilleux m’ayant poussé avec acharnement vers ce cul-de-sac. C’est alors que Laura me répara. D’une simple phrase, elle me fit recouvrer toute ma confiance. “ J’ai peut-être un don, Jérémy, mais ça ne marche pas avec les autres. Juste avec vous ”.
Nous devions tenter une autre expérience, avec moi comme catalyseur. Sans mon concours, rien ne se passait. Laura était comme une coquille vide. Chez le psy, chez Borotine dimanche, là où je ne me trouvais pas, les pouvoirs de Laura ne se révélaient pas. J’étais le passeur de ses images, je le comprenais enfin. Elle était la projectionniste, et moi le projecteur, sur l’écran éblouissant de leur esprit, les spectateurs pouvaient alors voir se dérouler le film de leur vie future.
À la suite de mes explications, M. Borotine devint comme survolté. Dans la minute qui suivit notre conversation, il appela un vieil ami d’enfance, en Pologne où il avait vécu jusqu’à l’âge de 30 ans. Ce dernier nous recommanda un éminent scientifique et arrangea un rendez-vous pour nous. Notre avion décolla le samedi suivant.
Le petit homme, cheveux clairsemés, barbichette poivre et sel, aux rides marquées, chaussa d’épaisses lunettes et versa avec une adresse prudente un thé brûlant dans nos tasses de porcelaine fine ornementée de pictogrammes vert céladon. Il nous dit, dans un polonais mâtiné de russe que M. Borotine me traduisait avec application, combien il était heureux et enthousiaste de participer à une session de divination, mais qu’en tant qu’homme de science sa sagacité serait en éveil, en résumé, on n’allait pas le gruger. Si nous étions des charlatans, il nous jetterait dehors. Dans le cas contraire, nous aurions tout son appui. Sa réputation internationale de climatologue n’était plus à faire. Il travaillait pour divers organismes officiels et appartenait au Groupe d’experts Intergouvernementale sur l’Evolution du Climat, le GIEC. Par ailleurs, plus confidentiellement, il étudiait avec des scientifiques de renom, érudits en collapsologie, la portée de la destruction de notre société industrielle, de son effondrement et imaginait des schémas de substitution. Cela était parfait pour nous. Le professeur Dudek était l’homme de la situation.
Quand nos mains se nouèrent, je sentis Laura plus attentive qu’à l’ordinaire. M. Borotine se tenait à l’écart. Comme observateur, il aurait à noter tout élément empreint d’importance. Phrases, mots, borborygmes, allusions, cris. L’expression de nos visages. La durée du transfert, s’il avait bien lieu. Je serrai les doigts, comme du papier froissé, du vieux Pr. Nous étions prêts. J’avais la charge de poser à Laura la question du climat futur de la planète. Je le fis en termes concis. Et nous attendîmes.
Longtemps, je n’entrevis que mes propres pensées. Quand un frisson me parcourut l’échine, puis tout le corps, comme un ruisselet d’eau fraîche. Une cascade d’images étonnantes défila dans mon esprit, un panoramique en accéléré où les images se fusionnaient les unes aux autres. La réception cessa brutalement, comme si on avait arraché la prise de courant du projecteur. En ouvrant les yeux, je découvris le Pr. Dudek figé comme une statue, d’un blanc livide, les yeux révulsés et un instant la panique me saisit, j’avais peur que son cœur eût cessé de battre et qu’il fut mort. Mais ses cils vibrèrent et il lâcha mes doigts. Je me tournai vers Laura, lui tenant encore la main. Une main glacée. Je lui demandai si ça allait. Elle répondit d’une voix faible. “ Mal à la tête ”, replia ses bras sur la table et affaissa sa tête dessus. Je me sentais vidé, laminé, une terrible migraine me vrillait le crâne.
M. Borotine se leva et caressa avec tendresse la chevelure blonde, douce comme de la soie de sa fille. “Elle a besoin de repos” dit-il. Le Pr. recouvrait ses esprits. J’espérais qu’il nous raconterait précisément sa vision. Pour ma part, ce fut un torrent d’images funestes, de morceaux de banquise se fracassant dans la mer, d’explosions de sites pétroliers, de cohortes d’humains faméliques en errance, d’affrontements guerriers, de cités modernes à demi englouties sous les sables, d’autres sous les eaux, des océans jaunes recouverts de poissons morts, le ventre en l’air, des milliers de baleines échouées enchevêtrées les unes aux autres, et sur des lits de fortune, dans d’immenses camps poussiéreux, des centaines de milliers de gens décharnés se mourant, atteints sans doute d’une épidémie inconnue. Mais le Pr. Dudek se contenta d’une sorte de borborygme. “Okropny”, dit-il et il le répéta deux fois. “Terrible” me traduisit Borotine. “Il dit que c’est terrible”. Le Pr. s’était levé et d’un pas chancelant il gagna son bureau où il s’enferma six heures durant. Laura et moi, nous dormîmes deux heures.
Au retour de notre escapade polonaise, un vent d’urgence soufflait sur les braises de notre vélocité. Je ne compte plus le nombre d’appels passés à des responsables politiques, des chefs de partis, des militants écologistes, des journalistes et tant d’autres personnes jouant le rôle d’intermédiaire. Le vent tourna au tourbillon sur le net. Une pluie antédiluvienne de messages entraîna la montée des flux dans les canaux sociaux. Avant même l’annonce d’une information précise, la moitié du monde savait qu’une découverte majeure, concernant l’avenir de la planète, venait d’être faite. Nous obtînmes un premier rendez-vous à Paris. Pour la cause, le Pr. Dudek fit le déplacement. Son rapport avait été lu avec une extrême attention, nous confia la ministre de l’Écologie. Une femme pragmatique, ancienne porte-parole d’une ONG humanitaire. Le Pr. l’engagea à subir l’épreuve du feu. Lui-même ne souhaitant pas renouveler l’expérience, trop harassante à ses dires.
Nous convînmes de limiter la séance à trois minutes pour pallier l’épuisement nous saisissant après chacune d’entre elles. À la fin, convaincue par la puissante vision de Laura, la ministre décrocha son téléphone et dans les minutes qui suivirent le président nous rejoignit - des minutes silencieuses durant lesquelles la ministre, on lisait sur son visage une expression embarrassée, réfléchissait aux images percutantes ayant torturé son esprit -. Il était rentré expressément de Chine, écourtant son périple tant le déluge de tweets avait accru le niveau de la rumeur mondiale. On réalisa, pour son édification, une nouvelle séance. L’homme, plutôt jeune, avait un esprit ouvert et curieux, et je ne doutais pas qu’une fois persuadé, il agirait avec toute l’énergie que la situation requérait.
3 minutes suffirent à décomposer notre fringant président. D’abord pâlot, puis au bord du malaise, il dénoua sa fine cravate bleu marine et s’allongea sur un Récamier au velours rouge sang. On fit venir son médecin. On nous servit des collations. Deux jours plus tard, l’avion présidentiel s’envolait pour New york. À son bord, je contemplais Laura, près de son père, absorbée par la magnificence du ciel. Un ciel bientôt couleur cendre si les humains ne prenaient pas rapidement conscience de la mesure de l’état de délabrement de la planète bleue.
23 COP avaient abouti à si peu d’actes pour s’attaquer aux dérèglements climatiques qu’il faudrait un puissant électrochoc pour amener les pays du monde à coopérer pour agir et non plus se flatter de bonnes intentions.
Le Secrétaire Général des Nations Unies prit la parole. Il dressa un panégyrique édifiant de la situation planétaire, traça un inventaire terrifiant de nos ressources taries et proposa à chaque membre de tendre la main à son voisin, de manière à créer un entrelacs de tissus humains, tel un réseau câblé, destiné à convoyer un flux d’images dans les esprits. À si grande échelle, 193 représentants des pays membres de l’ONU, l’expérience n’avait jamais été tentée, mais des personnalités de confiance, rappela-t-il, attestait le bien-fondé de la méthode. Il cita notre président et madame la ministre, le Pr. Dudek, les experts du GIEC. Puis le silence se fit et chacun prit place, se mouvant lentement, se rapprochant pour combler l’espace des travées. Enfin la masse humaine se saisit par la main, étonnée elle-même de cette inhabituelle procédure. En début de chaîne, nous étions installés dans de larges fauteuils. Laura referma ses doigts sur les miens. Je ne l’avais jamais vue aussi pâle, malgré le fond de teint épais, mais ses yeux jetaient des flammes, son regard dénotait son engagement. Elle voulait donner le meilleur, même si, dans le fond, les choses se passaient sans qu’elle en eût conscience. Elle avait oublié les résultats de nos précédentes séances et son père et moi lui avions longuement expliqué les enjeux environnementaux de notre nouvelle mission, ici, à Manhattan, au siège de l’ONU.
Quand tout le monde se fut relié à nous, j’énonçai à voix haute notre demande sur l’état futur de la planète, de la manière rédigée par les scientifiques, et Laura me la répéta à voix basse, pour dire qu’elle avait bien compris. Nous nous adossâmes confortablement, puis on ferma les yeux. Je sentis les doigts de Laura exercer une forte pression sur les miens. Je me dis que les dés étaient jetés. L’énergie allait circuler en nous, le film de notre futur se dérouler dans les esprits. Pourtant, quelques minutes plus tard, rien ne s’était encore passé et je commençais à m’inquiéter. Les visions de Laura pouvaient-elles être rendues visibles pour une si importante foule ? Dans la vaste salle, quelques toux résonnèrent. On s’impatientait. L’attente durait. De longues minutes passèrent et toujours rien. J’étais désespéré. Et puis tout mon corps se glaça, sans prévenir. J’étais comme figé, une statue de glace taillée dans un iceberg. Aussitôt après, une chaleur m’inonda et dans mon esprit un flash coloré éclata. Puis plus rien. Noir total.
Laura lâcha ma main. J’ouvris les yeux. La jeune fille avait glissé dans un sommeil profond. Je lui parlai doucement et tâtai son pouls. Il était faible mais régulier. La salle était devenue une ruche grouillante d’insectes. Les représentants allaient et venaient dans un bruissement de pas et de mots confus. Le Pr. Dudek et M. Borotine nous rejoignirent. “ Que s’est-il passé ?” demandai-je. Ma tête bourdonnait, j’aurais voulu m’étendre et dormir toujours.
“Ils ont vu” clamait le Pr. Dudek dans un anglais nasillard. “Ils ont vu !” Il voulait y croire. “La diffusion a duré quatre secondes Jérémy, quatre secondes seulement” déplora M. Borotine.
Nous sommes demeurés quelques jours à New york. La majorité des représentants étaient retournés dans leur pays. Laura pleurait tout le temps. Je ne quittais plus mon lit. En infirmière consciencieuse, M. Borotine veillait sur nous. Le professeur passait son temps à téléphoner. Le troisième jour, les pleurs cessèrent et je me remis sur mes deux jambes. On visita Central Park, les écureuils amusèrent Laura, elle riait aux éclats devant leurs facéties. Elle dit à son père qu’elle trouvait la cité très jolie, qu’elle adorerait vivre là.
Nous rentrâmes. Laura ne transmettait plus aucun message. Même le plus anodin. Son pouvoir semblait tari. Avions-nous échoué ? On avait enfoncé le bouton rouge, l’anéantissement de la race humaine était programmé. Ces quatre secondes suffiraient-elles à convaincre les gouvernants de prendre d’urgence les mesures radicalement efficaces ? L’humanité jouait sa dernière carte.
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Artvic · il y a
C'est une nouvelle qui entre dans les 'très grandes nouvelles ' mais le scénario est prenant et nous entraîne vivement à aller jusqu'à la fin ou on ne regrette pas d'avoir lu ;) un peu futuriste et très bien écrit je vous accorde mon vote de 1 j'aime mais je vous aurai bien donné mes 5 voix s'il avait été en compétition ( sans route refusé pour sa longueur ! :( ) merci à vous pour ce moment de lecture matinale . amitié
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Guy Pavailler · il y a
Merci pour votre commentaire. On ne sait pas les motivations des refus de short. Le texte entre dans la catégorie moins de 30.000 signes.
·
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Pascal Gos · il y a
je redis ce que j'ai déjà écris : <>
Bravo Guy. je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

·
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Ginette Vijaya · il y a
Futuriste et angoissant . Les préoccupations climatologiques actuelles mises en avant grace au don de Laura .
Le texte est captivant par son sujet et par les méthodes paranormales employées pour parler d'un sujet grave et très actuel .

·
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JACB · il y a
La longueur est un enjeu sur ce site. Oui peut-être mais l'essentiel est de soutenir l'intérêt de la fiction et là, je ne suis pas déçue! Merci pour cette nouvelle.
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci

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AKM · il y a
Il en valait le détour ! Bravo !
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ANVY · il y a
J'ai longtemps hésité à le lire en raison de la longueur, mais une fois qu'on s'y met, on le parcourt avec plaisir. Mes voix
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Vivian Roof · il y a
Un vrai roman. Bravo !
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Issouf Nassa · il y a
A la fin, on espere une suite, tres captivant texte. merci me soutenir si vous appreciez https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux.bien cordialement.
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