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La Danse Du Diable

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Elle était belle Gabrielle.

Couché sur le canapé dans lequel ils se sont si souvent aimés, Paul est replié sur lui-même. Le foulard imprégné de l'odeur de sa douce entre les doigts, ses yeux sont clos. Le naïf pense surrement qu'ainsi, les larmes cesseront d'affluer. Cet homme sait que chaque bouffée de parfum lui rapellera la fermeté de ses seins et cette façon bien à elle qu'elle avait de se réfugier contre lui. Doucement il se remémore. Très doucement. Il ne faut surtout rien gaspiller, le temps ainsi que ces moments lui sont comptés.

Paul inspire profondément. Sa peau soyeuse est à nouveau sienne. Ses lèvres parcourent son corps. Après avoir juré un amour éternel à chacun de ses doigts fins et délicats, il dépose sa bouche dans le creux de son poignet. Débordant de passion, il s'attarde sur ses hanches généreuses et termine sa course sensuelle le visage enfouit dans son cou. Gabrielle gémit, elle se cambre. Il écoute la douce mélodie de sa respiration, tout en elle chantonne le bonheur. L'index de sa main gauche flirtant avec son nombril, Paul ne compte plus le nombre de fois où il a espéré y planter son amour. Juste là où tout commence, dans le berceau du monde. Qui a t-il de plus beau que le ventre de sa femme tremblant de désir ? Quoi de plus jouissif qu'être maître de son plaisir? D'être l'obget de son désir? Se suprend-il à se demander. La respiration de l'être aimé s'accordant docillement aux caresses, aux baisers, au rythme de coups de rein ou à la surprise d'une morsure amoureuse. "Que je t'aime Gabrielle!"

Son sourire se fond dans son flot de tristesse, un arc-en-ciel vint éclairer son visage mais, la douleur rattrape le malheureux.

Les yeux ouverts, il regarde passivement les flammes dévorer la pièce. Une heure plus tôt, il a lui-même été chercher l'essence dans leur cabane servant de débarras tout au fond de la propriété. Tel un somnambule, Paul a traversé ce jardin où devaient, un jour, jouer leurs enfants. Gabrielle n'était plus depuis 3 jours, la voir morte une deuxième fois avait fini d'éteindre le peu d'humanité que lui avaient laissé ses choix. Paul sait qu'il ne reverra jamais son ange. Ni dans cette vie, encore moins dans l'autre. Dieu ne pourrait pardonner ce qui l'a mené au milieu des flammes. De tels actes ne peuvent être purifiés. Qu'importe le nombre de forêts qu'il aurait pu emmener avec lui. Qu'importe les regrets et les bonnes actions passées. Il y a des abominations qui ne méritent aucun pardon! "Mais Dieu l'a bien cherché !" murmura t-il en se mettant à tousser. La chaleur attaque sa chair, chaque tentative de respiration brûle sa gorge. Son esprit a accepté la mort mais son corps n'a apparemment pas dit son dernier mot.

- Il est l'heure d'honorer ta dette.

Paul blêmit. La voix a pénétré ses os. Forte, décidée, surnaturelle.
Une silhouette se trouve à quelques mètres, il n'est plus seul. Le damné n'occupe plus qu'une infime partie du canapé. La peur a remplacé la douleur, le temps s'est arrêté. Les flammes ont cessé de dévorer les murs. Le décors n'est plus que cendre et poussière. Seule survivante, une photo de Gabrielle : les sourcils froncés, une mèche blonde perdue sur son minois, elle regarde l'objectif d'un air réprobateur. Gab' détestait être prise en photo. Pour elle : "c'était pour les photogéniques!" Son amour faisait partie des femmes qui ignorent à quel point la nature les a gâtées. Paul le savait mais il ne pouvait s'empêcher de capturer sa beauté fragile de celles qui n'ont que vingt-quatre ans. Et ce jour-là, elle l'avait pris en flagrant délit d'admiration.

- Je ne pensais pas te revoir si rapidement. Mais ne dit-on pas "si Dieu le veut" ?

La voix rit, elle habite la pièce et la meuble. Elle résonne jusque dans les entrailles de Paul qui n'arrive qu'à appercevoir un regard vide et froid. Tel deux trous noirs aspirant tout sur leur passage Paul ne peut détourner les yeux. Un long moment passa, de ceux qui semblent durer une éternité. Le damné sait qu'il ne peut plus fuir, il est l'heure de répondre de ses actes. Il est l'heure de donner ce qu'il a eu la folie de voler à d'autres. Il est l'heure d'abandonner son âme.

Savez-vous à quel point il est difficile de déjouer la mort ? Vous êtes-vous déjà demandé quel prix vous seriez prêt à payer pour ramener l'être le plus cher à vos yeux? Combien de personnes seriez-vous prêt à emporter dans votre enfer?

Paul oui, il avait eu le temps d'y penser. En 1943, une année après leur union. Gabrielle a commencé à subir la fatigue. Son état se dégradait de mois en mois, d'année en année. Elle a passé ses dernières semaines décharnée, tremblante et vaseuse. Délirant dans le fond de son lit. Paul a tout fait pour la sauver mais malgré ses qualités de médecin, malgré les livres lus par centaines et les experts qu'il a arrêté de compter... Gaby a fini par rendre son dernier souffle un soir d'été 1951 à l'âge de vingt-huit ans. Morte d'une maladie orpheline dont il n'a jamais connu le nom. Il ne se l'est jamais pardonné.

À sa mort il n'était que colère et chagrin. Rien n'illuminait sa vie car sa vie c'était Gabrielle. Rendre service à la communauté ne lui apportait plus aucune satisfaction, excercer n'avait donc plus de sens. Paul a épousé Solitude. Toutes ses économies ont servi à trouver ce que la science ne pouvait lui rendre : sa femme. Il savait qu'il aurait a repéré plus d'un chalatant mais il avait la foi. Dieu ne pouvait être si cruel. Il devait y avoir une réponse, quelque part, pour les coeurs les plus bornés! Puis depuis quand vingt-huit ans est un âge acceptable pour ne plus se réveiller ? Et Paul finit par trouver sa réponse. Mais Dieu n'avait rien à voir avec cela.

En 1955 il rentra au pays, une étrange bougie lui ayant pris le peu qu'il lui restait et des instructions en poche.

Ses yeux fixaient toujours les deux trous noirs quand il se décida enfin à parler :

- Tu m'as trompé!

- Je t'ai trompé ? Vous, les humains, êtes incapables de prendre vos responsabilités!
- Ca ne devait pas se passer comme ça ! Je devais retrouver mon ange, son sourire rêveur, son odeur de miel, la chaleur de ses mains, le chant de son rire! J'ai fait tout ce que tu m'as demandé! Mais toi que m'as-tu donné? Une morte-vivante! L'ombre d'une pâle copie de ma dulcinée ! La voix de Paul s'étrangle dans sa rage, ses poings sont serrés.

- Tu ne comprends décidemment rien.

Un silence s'installe, effectivement Paul ne comprenait pas. La voix reprit :

- J'étais là quand tu as été mis en garde. Je ne suis jamais loin. J'ai vu ton regard s'illuminer alors que cette femme te narrait le prix d'une entrevue avec moi. Tout ce qui comptait c'était ta misérable vie! Tu as donc sacrifié l'enfant et tous ceux qui l'ont perdu sans te poser de question. Et nous nous sommes rencontré. Dois-je te rappeler cette nuit là ?

Paul n'en a pas besoin. Les yeux baissés il se remémore très bien ce qu'il a fait la semaine dernière. Il lui fallait un être pur, innocent. Une vie a t'elle plus de valeur qu'une autre? La mort de sa douce était-elle plus juste? Il n'avait pas hésité longtemps. La vie n'avait pas pris de gant avec lui, tant pis pour les autres. Il s'occuperait de sa conscience plus tard.

Grâce à son travail et à la confiance que lui confère son statut aisé le triste sire gagna rapidement la confiance de Jo', un gamin défavorisé. Le petit avait 8 ans et aidait sa mère en distribuant des journaux. Son père est mort un an plus tôt, percuté par une voiture alors qu'il se rendait à l'usine. Il a demandé au gosse de l'aider à décharger sa voiture en échange de quelques pièces. Jo' l'a suivi sans resister, trop fier de rapporter à maman de l'argent facilement gagné.

Un peu de chloroforme sur un mouchoir en tissu et le petit dormait sur la banquette arrière. Le sacrifice devait se faire sur la tombe de Gabrielle. Ce fut rapide, Paul se souvient s'être consolé en se disant qu'il n'avait pas souffert tout en regardant le sang de l'enfant pénétrer dans la terre. Il entendu un rire, ou peut-être était-ce un sanglot. Le Diable apparrut.

- C'est à ce moment que tu as perdu ton âme. Si perdre est le bon mot... Le reste c'est ma petite cerise sur le gâteau de ton égarement. As-tu appris que sa mère s'est suicidée deux jours plus tard? Pauvre femme! Le Diable danse, il jubile.

Paul ne put cacher son étonnement. Il était donc vraiment partout, jusque dans sa tête... La voix ricane :

- Et donc c'est toi qui es trompé? J'avoue avoir une grande expérience en la matière mais toi, tu dépasses mes espérances! Je ne comprendrais jamais comment le créateur a pu préférer de faibles brebis égarées qu'il est si facile de corrompre! Cette nuit là j'ai encore vu ton visage s'illuminer au moment où je t'ai narré le prix à payer pour faire revenir ta femme. Tu n'as pas pu l'oublier, n'est-ce pas ? La voix le défiait.

- Non.

Qu'importe sa réponse le Diable voulait remuer les couteaux dans ses plaies. Certes il a toute l'éternité devant lui mais, si on ne peut plus rigoler, elle serait bien ennuyante. Paul vit un sourire sadique apparaître sur la face du Diable; le sien :

- Ce sourire... Il y a des noirceurs qui ne s'inventent pas. C'est un vrai plaisir de t'accueillir, ta place est parmi les hurlements des tiens!

Paul commençait à comprendre ce qui lui était impossible d'admettre jusque là.

Il avait sourit, il était heureux alors que le Diable lui murmurait l'impensable. Bientôt il aurait Gabrielle à ses côtés et c'est tout ce qui importait. Satan a désigné une âme qu'il n'aurait jamais pu pervertir. Car elles sont délicieuses, parfumées à la lumière avec une sensation nuageuse dans la bouche. Dieu souffre pour chaque âme perdue mais le démon est persuadé que certaines pertes sont plus douloureuses que d'autres.

Laure était fille de pasteur. Une lumineuse jeune-femme de 25 ans qui devait se marier en mars avec Arthur, un avocat de 7 ans son ainé. Ils se sont rencontrés lors d'une soirée caritative et sont tombés follement amoureux. Arthur a rapidement ressenti l'urgence de créer des liens, ainsi que celui de s'unir à cette femme magnifique. S'il avait su que l'urgence était funeste, il aurait affronté les enfers avant que sa douce y succombe. Mais Arthur, tout comme Laure, n'avait rien vu venir. Il a mis l'urgence sur un coup du coeur. Après tout, qui pourrait priver le monde d'un si joli sourire?

Mais si Gabrielle a été arracher à Paul, en quoi le sort d'Arthur devait être respecté?

Laure fut enlevée proprement. Paul faisant partie des paroissiens, un pretexte quelconque a suffit à la faire venir à domicile. Le reste fut simple, un peu moins qu'avec Jo' mais la belle ne faisait pas le poid. Il s'est rué sur elle, ses 90 kg écrasant son corps frêle. La pauvre a perdu conscience avant d'avoir pu prendre la mesure de la situation. Il a porté son corps endormi jusqu'à Gaby un sourire dessiné sur la bouche. Il y était presque.

Le rituel fut simple comparé aux horreurs qu'il a du commetre pour y parvenir. L'endormie est dénudée et enroulée dans ce foulard qu'il chérit tant. "Chanceuse!" dit-il à haute voix. Pour un corps qui s'apprête à perdre son âme originelle, il semble bien paisible finit-il par penser. Il sait qu'en transférant l'âme de sa belle dans l'envellope de Laure, Laure perdrait la sienne. Aucun habitable à l'horizon et le Diable patientait le ventre creux. L'âme de la malheureuse n'aurait pas le temps de fuir. "la vie est injuste, je n'y peux rien", finit par lâcher Paul comme pour excorciser ses remords. Il cloua Laure dans la terre, la même qui abritait la dépouille de sa femme. Il alluma la bougie d'un noir inexpliquable et fit lentement couler la cire sur le corps de sa victime. Il suivit religieusement les indications de la vieille et reproduit des dessins qu'il ne comprenait pas en commençant l'incantation.

Le sol s'est mis à trembler sous elle. Laure ne dormait plus. Tordue de douleur et crucifiée au sol ses yeux sortent de leur orbite. La bouche béante exprime un cri strident, inhumain. Elle sent sa machoîre se déboiter mais elle n'a pas le temps de penser. Le vent soulève les feuilles, bouscule les arbres. Paul ne bouge pas. Terrifié par la détresse de cette femme et par l'idée d'échouer, il la fixe, impatient et tétanisé.

Puis tout s'est arrêté, l'enfer avait disparu. Il ne restait à ses pieds que le corps meurtri de Laure ou plutôt... Celui de Gabrielle. Paul enleva chaque clou avec prudence. Des larmes coulaient sur son visage. Des perles de remord mais, elles arrivaient bien trop tard.

La voix vint interrompre ses souvenirs:

- Et ta femme fut, j'ai rempli ma partie du contrat.

Les poings de Paul sont tellement serrés que ses ongles entaillent ses paumes.

- Ce n'était que l'ombre d'une pâle copie!

- Tu crois ?

- Je le sais ! Je l'ai vu ! Là sans vraiment l'être. Son rire n'était plus, il ne restait qu'un regard vide et terrifié. Son odeur de miel troqué contre celui de la mort empestait et ne cessait de me rappeler ce que j'ai perdu.

Elle a erré dans la maison, l'air hagard et n'a prononcé qu'un mot la peur dans la voix : "pourquoi ?" Deux jours à l'entendre murmurer des paroles incompréhensibles et elle ne l'avait plus regardé. Ses sanglots dans le corps de Laure lui étaient insupportables. Ne pouvait-elle pas se montrer reconnaissante ? Ne voyait-elle pas à quel point il l'aimait ? Ne pouvaient-ils pas être heureux maintenant ?

Paul L'a retrouvée pendue sous le pommier du jardin. Gabrielle était définitivement partie sans aucun mot d'explication. Le Diable avait tout pris. Les trois jours suivants il avait cherché un moyen de survivre mais ne l'avait pas trouvé. Paul a donc, comme un somnambule, traversé ce jardin qu'il chérissait tant, un jerricane d'essence à la main.

- Tu considères donc que je suis responsable ? Quand vas-tu te décider à comprendre ?

Le Diable commençait à perdre patience. "Stupide chose que tu as créé là!" Pensa t-il. Il continua à jouer avec ses couteaux, triturant avec un plaisir non dissimulé les plaies que Paul s'était lui-même infligé. "Qu'importe l'éternité nous attend", Satan enchaîne :

- Quand as-tu cessé de penser à elle ?

- J'ai n'ai fait que penser à elle ! Hurla Paul.

- Vous êtes tellement bêtes, aveuglés par vos besoins primaires, égoïstes et lâches! À quel moment as-tu décidé que ta chère et tendre allait vouloir vivre avec ça ? À quel moment as-tu cru que le sang de l'enfant ne pénétrerait pas son cadavre ? Je ne suis jamais loin mais les âmes qu'on condamne avec soi ne sont jamais très loin non plus!

Paul ne le savait pas mais Gaby avait assisté à sa chute. L'impuissante a regardé le crâne du gosse exploser sur sa pierre tombale. Elle a vu des mains, celles qui l'ont tant aimée, celles qui faisaient le bien, réduire à rien des vies qui comptaient autant que la sienne. Liée à chaque drâme dont elle a été la complice involontaire, elle a ressenti la peine de la mère qui n'aurait jamais du enterrer son fils. Elle a entendu Arthur crier son désespoir, déchiré par une perte dont il ne se remettrait jamais. Le pasteur ne célébrait plus la messe. Le village avait perdu son seul médecin.

Voilà le prix qu'elle a du payer : regarder impuissante où ce qu'elle pensait si beau les avait mené. Et Satan n'avait pas pris la peine de lui demander son avis.

Elle s'est réveillée dans le corps d'une autre, avec un mari qui n'était plus le sien. Un homme que l'amour ou ce qu'il a interprété comme tel a transformé en monstre. Arrachée à un Paradis qui n'attendait rien de plus que lui... Cet homme à jamais disparu.

L'obsession avait tout emporté. Les voix, la culpabilité et la vision de cet être rongé de désespoir n'étaient plus concevables. Elle a nouée la corde et a sauté.

la voix prit un ton solannel :

- Mesdames.

Paul sentit son corps se raidir, les yeux rivés au sol il n'a pas besoin de les lever pour sentir cette odeur de miel... Mais il le fit parce que le regard de sa douce réclamait le sien.

Gaby tient la main de Laure, le gamin planqué derrière leurs jambes. Elles se tiennent debout au milieu des cendres. Les lèvres cousues et le regard sévère... grises, belles et tristes.

- Il est l'heure d'honorer ta dette, l'heure du jugement !

Et Paul se perdit dans les yeux de Gabrielle. Il a tenté de lui demander pardon mais ses lèvres étaient scellées. On ne lui demanderait pas son avis, n'était-ce pas le juste retour des choses ? Laure ressera sa main autour de celle de sa triste amie, de l'autre elle ramena Jo' contre elle. Paul vit la main gauche de sa femme se relever, l'index et le majeur se sont rejoints. Elle pencha légèrement la tête, il vit une larme couler sur son visage et elle claqua des doigts.

Et tout repris là où le feu s'était arrêté. Les flammes lèchent à nouveau sa chair. Paul est seul. Il comprit qu'il avait tout troqué : son amour, son âme, sa femme, les autres...

Il ne reste à Paul que l'éternité brûlante face à son âme tourmentée. Recroquevillée dans son canapé qui les a vu tant s'aimer.
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